Reportage

À Montpellier, les gens du voyage parlent de Noël

jeudi 17/12/2009

Très croyants, les voyageurs aussi fêtent la naissance du Christ. Mais leurs coutumes ne sont pas vraiment plus pieuses que celles des « gadjé », ceux qui sont attachés à leur terre. Rencontre, dans l’une des 42 aires du département communiquées à “Haut Courant” par la préfecture de l’Hérault.

Deux parkings de bitume qui longent la bruyante avenue de la Liberté. Sur chacun, une vingtaine de caravanes et autres campings-cars, toutes marques confondues. Entre les deux, deux chiens montent la garde d’une maisonnette clôturée. C’est l’aire de Bionne, au niveau de la sortie Nord de Montpellier.

Sur le stationnement de droite, un petit groupe d’adultes bavarde. Des types accueillants. Pas des “voleurs de poules” ! Mais la plupart ont autre chose à faire que de discuter du Réveillon. Ils s’enfuient poliment dès que le sujet est posé sur la table. En revanche, chez les gens du voyage, c’est comme partout ailleurs : quelqu’un prononce le mot “Noël” ? Il n’en faut pas plus pour voir cinq gamins débouler. « Moi je veux un vélo ! », crie un tout-petit, brun, mat et aux yeux verts. Son copain du même âge rétorque encore plus fort : « Et moi un ordinateur ! » Dans la foulée, une fille, la cheftaine, rentre dans la danse et c’est parti ! Plus rien ne les arrête : « Un circuit de voiture », « un jeu de catch », « une Nintendo DS, celle avec les deux écrans et les quatre flèches, et le jeu Batman qui va avec »… Le petit brun affectionne particulièrement le justicier qui se prend pour une chauve-souris. C’est sa corde sensible : « Je veux le costume Batman, des jouets Batman, et un appareil photo Batman ! » Finalement, une fillette de quatre ans arrive, un doigt dans la bouche. Elle pose la question qui fâche : « Dis, tu travailles pour le père Noël ? » Démasqué…

Selon Christian Miodet, l’un des adultes, rien d’anormal dans ce débordement d’imagination chez les enfants de la route : « Noël, c’est beaucoup pour eux », explique-t-il entre deux bouffées de sa clope mal roulée. Difficile de distinguer exactement de qui, ce timide d’une quarantaine d’années, est le père ou l’oncle. Ici, tout le monde semble bien se connaître, mais la discrétion est la règle. Chacun veille sur sa propre famille. Mais pour Christian, c’est quoi Noël au juste ? « Quand j’étais petit, je me rappelle qu’on avait déjà des cadeaux au pied du sapin, dans la caravane ». Cela dit, à le croire, le Réveillon représente surtout l’occasion de revoir “la famille”. Toute la famille ! Avec les petits cousins, les grands cousins mais pas les amis. « On se retrouve tous. On mange de la dinde, des fruits de mer, une bûche… On boit de la bière, et un peu d’alcool en apéritif. » Comprendre du whisky, avec du Coca dedans...
À la question de savoir si les “gadjé” (les sédentaires) en font trop autour de la naissance du Christ, Christian rétorque : « Non. C’est important. Jésus existe. Marie et Dieu aussi. Il faut avoir la foi. » Lui est catholique et va à Lourdes tous les ans, c’est la tradition. Mais quand même, il n’est pas croyant au point de se rendre à la messe de minuit le 24 décembre au soir : « Pour ça allez plutôt voir les autres, les évangélistes d’en face. Eux, ils croient au
“Grand Dieu”.
 »

Côté religion : évangélistes et catholiques ne se mélangent pas

Chez les gens du voyage, un étrange fossé sépare les catholiques d’un côté et les évangélistes de l’autre. A première vue, tout les rapproche : croyance forte en la Bible, en Jésus, et amour de la route. Pourtant à Bionne, chacun son parking.

Rencontre chaleureuse avec deux Évangélistes : Nadège Winterstein, belle jeune mariée de
25 ans, et Jessica Bracqumart, son amie interpellée en pleine session de lessive. Premier constat : Noël dans leurs deux familles, ce n’est plus vraiment une question de religion. Nadège explique : « On ne fait pas de crèche. C’est plus pour les enfants. On les gâte beaucoup,
une douzaine de cadeaux chacun ! Les enfants, c’est sacré…
 » Un moineau blessé dans la main, elle décrit une soirée typique du Réveillon : « On loue une salle pour accueillir toute la famille. On peut être deux cent personnes ! Les femmes préparent les tables, les hommes préparent la musique et la boisson. Ensuite on se lave, on va à la coiffure et on s’habille. Que des vêtements neufs pour tout le monde ! Puis on met la musique, on mange des fruits de mer, on boit du champagne. Et on danse… On s’amuse ! » Pas d’embrouille ? « Il y a toujours des étrangers qui s’incrustent, c’est classique. Des gars qui viennent draguer, qui croient qu’on n’est pas mariées. Mais on les fout dehors ! » Le beau-père de Nadège intervient. Pour ce peintre, corse d’attache, les traditions se perdent : « Maintenant les jeunes vont tous en boîte de nuit. Avant on s’amusait ensemble, en famille. Je me souviens, une année, on s’est gavé pendant deux semaines. C’est fini tout ça. »

Côté religion, les deux femmes sont catégoriques : évangélistes et catholiques n’ont rien à voir. Elles, leur rapport à Dieu est plus direct, et il semble bien plus éloigné de celui du gadjé français lambda. Jessica : « Les catholiques, ils croient aux Saints. Mais nous, on ne comprend rien aux prêches des curés. On préfère les pasteurs de nos réunions, qui nous parlent de choses comme l’adultère. Eux, ils parlent dans notre langue. » Jessica et Nadège ont peur de l’Apocalypse. Ça les « perturbe beaucoup ». Elles expliquent qu’elles devraient plus respecter « les choses de Dieu ». Pour Nadège, la différence qui empêche les deux communautés de se rencontrer est inexplicable : « Ça n’a rien à voir, c’est tout ». Mais elle rappelle que certains font le pas d’une croyance à l’autre, comme sa tante qui a « rencontré Dieu » et a donc rejoint les évangélistes.

Reste un trait d’union au moment des fêtes : les décorations en tout genre dans et sur les caravanes (« Faut que ça brille »). Les deux enfants de Nadège croient au Père Noël. La fille de Jessica aussi. Quant aux petits catholiques, ils y croient quand ils le veulent ! Le petit brun parle de la rapidité de l’homme à la barbe blanche, qui « traverse le monde jusqu’en Chine et revient dans son pays magique grâce à son traîneau dans le ciel ». Alors que son copain joue déjà le blasé : « Le père Noël ? Mais c’est Mémé ! » Avec le sourire, Christian observe : « Ils sont plus malins que nous à leur âge ». Un gadjo n’aurait pas dit les choses autrement.

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