Agora des Savoirs

Ahmed Djebbar : « L’Islam a été au cœur de la créativité scientifique »

mercredi 08/12/2010 - mis à jour le 16/10/2013 à 12h28

« Une injustice historique ! » Voici de quoi souffrent les sciences arabes selon Ahmed Djebbar. Et il n’hésite pas à bousculer les attitudes idéologiques afin de porter un regard élargi sur le monde arabo-musulman.

L’empire musulman a pris la tête du monde scientifique au VIIIe siècle. Les découvertes de cette époque constituent des repères incontournables, entre l’Antiquité et la Renaissance. Ahmed Djebbar, chercheur en histoire des mathématiques, a étudié la question dans Une histoire de la science arabe (Points) en collaboration avec Jean Rosmorduc. Ce 8 décembre 2010, il revient sur ses conclusions dans le cadre de l’Agora des Savoirs.

Haut Courant : Comment débute l’histoire des sciences arabes ?

Ahmed Djebbar : Par un emprunt aux héritages anciens. La civilisation arabo-musulmane s’est imprégnée, via la traduction des textes en arabe, de la production scientifique des Grecs, des Indiens et des Mésopotamiens. À partir de la fin du VIIIe et jusqu’au XVe siècle, de Samarkand en Ouzbékistan à Saragosse en Espagne, de Palerme en Sicile à Tombouctou au Mali, la créativité scientifique ne faiblit pas.

Quels en sont les moteurs ?

En tête, il y a l’avènement d’une nouvelle religion monothéiste qui avait une prétention allant au-delà du niveau cultuel, auquel se sont restreints le judaïsme et le christianisme. L’Islam voulait en effet créer un système de gouvernement et de gestion de la société. En plus de son économie florissante, il a réussi à contrôler des dizaines de peuples, avec leurs mémoires. Les populations persane, syriaque et byzantine avaient gardé des ouvrages scientifiques qui vont être traduits à partir de la fin du VIIIe siècle.

La langue arabe trouve ici une nouvelle dimension.

Après avoir été une langue de littérature, elle devient celle de la nouvelle religion, liée à la parole de Dieu. Mais ce n’était pas une langue scientifique. Les traductions, et donc l’héritage des civilisations passées, lui ont permis d’enrichir son vocabulaire en médecine, en botanique, en mathématiques etc. Et entre le IXe et le XIe siècle, quiconque voulait écrire dans l’espace musulman une page de science devait le faire en arabe. C’était la langue de contact de tous les scientifiques, comme l’anglais aujourd’hui.

Vous faites un lien entre l’Islam et la rationalité… étrange pour un mathématicien !JPEG

Pas du tout. Si on a lu le Coran, ce qui est mon cas, on voit que la notion de rationalité n’est pas interdite. Il est écrit que tout musulman doit chercher le savoir, connaître les lois de la nature. Or on ne peut pas le faire en picorant ! Il faut passer par la réflexion. Ce qu’en ont fait les musulmans par la suite est une autre affaire. Comme dans toutes religions, ce sont les hommes qui la pratiquent à travers leur compréhension, leur subjectivité, créant ainsi divers courants.

Il existe des liens entre la religion et la science ?

Disons qu’avec le développement de la société et l’essor des traductions, les élites deviennent plus exigeantes dans la vie de tous les jours. Elles se sont demandé s’il existait des moyens scientifiques de résoudre les problèmes de la pratique religieuse que sont la détermination de la position de La Mecque, le moment des prières et le calendrier musulman qui est lunaire. D’où le développement d’un chapitre des mathématiques : la trigonométrie. C’est le résultat du même phénomène culturel qui fait qu’on a envie maintenant d’avoir la TNT !

Avez-vous des exemples de techniques découvertes à cette époque qu’on côtoie encore ?

Au XIe siècle, Ibn Al-Hytham a étudié les aspects théoriques de l’optique et a découvert la chambre noire. Ce principe permet plus tard l’apparition de la photographie. En chimie, venant de l’arabe “alkimia” après emprunt auprès des Grecs ou des Égyptiens, les avancées ne manquent pas. Les ingénieurs militaires se sont aussi inspirés de la poudre chinoise, cantonnée aux feux d’artifice, et ont trouvé la poudre à canon, qui elle, lançait des boulets.

Qui étaient les savants de l’empire musulman ?

N’importe qui ! En tout cas, ça n’avait rien à voir avec le fait d’être juif ou chrétien. D’où le fait qu’on ait eu des scientifiques de toutes les religions dans l’Empire arabo-musulman. Quiconque apprenait la langue arabe, avait les moyens d’aller à l’école - privée à l’époque - et des aptitudes en classe, pouvait s’orienter vers les sciences.

Comment leurs savoirs ont-ils été diffusés ?

Par appropriation. Grâce à la reconquête de Tolède, un foyer scientifique musulman important, à la fin du XIe siècle par les Castillans. Paradoxalement, la ville garde sa culture arabo-musulmane et dans les écoles, on continue à étudier les sciences en arabe. Ceux qui avaient besoin de la science sont allés la chercher là où elle était. Ils ont quitté la France, l’Angleterre, la Croatie pour venir à Tolède où ils ont appris l’arabe et commencé à traduire. C’est donc une opération strictement européenne où les musulmans n’ont pas eu leur mot à dire !

La vision d’un Européen de 2010 sur le monde arabo-musulman est-elle tronquée ?

Il y a 1,3 milliard musulmans dans cinquante-sept pays. Quand les médias en parlent, ce n’est pas pour leurs chercheurs. Le monde musulman aujourd’hui est en gestation. Prenons l’Algérie : il existe quarante-huit universités sur son territoire et presque tous ses enfants sont scolarisés. Mais le pays a aussi produit de l’intégrisme et du terrorisme. J’essaie de donner une photographie qui s’approcherait modestement de la réalité. Ce que j’ai envie de dire en fait c’est : « Faites votre idée vous-même ! »


Agora des savoirs - Ahmed Djebbar
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Article paru dans le Direct Montpellier Plus du 8 décembre 2010

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