Azeddine Bouhmama, l’iconoclaste du Pic Saint-Loup

DOSSIER SPECIAL MILLESIME BIO

vendredi 22/01/2016 - mis à jour le 23/01/2016 à 19h13

Azeddine Bouhmama est le gérant du domaine Zumbaum – Tomasi, un des plus prestigieux du Pic Saint-Loup. Il y a vingt ans, il plante les premières vignes bio de la région sous le regard dubitatif des autres vignerons. Aujourd’hui tous ses vins sont médaillés et reconnus. Rencontre avec celui qui se définit comme « le cœur du domaine ».

Pull jean et basket, œil vif et sourire rieur, Azeddine Bouhmama, franco-marocain, la quarantaine, ne ressemble pas au vigneron d’un village perdu entre Méditerranée et Cévennes. Pourtant, c’est à lui que le domaine Zumbaum – Tomasi doit sa réputation. Situé à Claret, à une vingtaine de kilomètres de Montpellier, le domaine revêt la prestigieuse appellation Coteaux Pic Saint Loup et le label de l’agriculture biologique. Azeddine, ne se prédestinait pas au vin, et pourtant le hasard et les rencontres l’ont mené à construire sa vie autour de ses vignes.

« Je suis venu dans le Sud pour faire les vendanges, pour gagner trois sous comme tous les jeunes à l’époque »

L’été 87, à 20 ans Azeddine quitte les Ardennes pour venir faire les vendanges dans le Sud. Tailleur de pierre formé par les compagnons du devoir, il commence à travailler à Claret comme maçon. Il rencontre Jorg Zumbaum, un allemand qui vient d’acheter un terrain de 25 hectares à l’entrée du village, sans encore trop savoir quoi en faire. Azeddine commence par rénover la cave. Et puis l’été tire à sa fin, mais impossible de partir pour le jeune homme. « Je suis restée ici à cause d’une fille en vérité. » Cette fille c’est son ex-femme, Katy, une espagnole mère de ses trois enfants. « C’est grâce à elle si je suis là aujourd’hui. »
Jorg Zumbaum lui propose de planter des vignes sur ses terres. « Il n’est pas vigneron du tout, et moi non plus », raconte Azeddine. Le propriétaire du domaine, très sensible à la nature lance l’idée de faire un « produit naturel ». En 89, il fait l’acquisition de 4 hectares d’anciennes vignes, mais le processus est long pour obtenir les certifications de l’agriculture biologique. En attendant Azeddine, encore maçon, va bâtir de ses mains le caveau, fait uniquement des pierres du domaine.
En 1994, le domaine devient officiellement bio et classé dans l’appellation de renom Coteaux Pic Saint-Loup. « On ne parlait pas de bio à cette époque. On est partis à faire du bio sans le savoir vraiment. On s’est lancé comme des amateurs. » Enfin, pas tant que ça. Azeddine suit alors une formation BPA (Brevet professionnel Agricole) en viticulture. Le tout jeune vigneron laboure les vignes avec Pipi et Lauretta, ses deux chevaux en photo sur le mur en pierres de la réception. « Quand on a commencé à faire du bio, ici tout le monde nous prenait pour des fous. » La première récolte de 1997 produit moins de 3 000 bouteilles d’un vin de grande qualité. Les prémices du succès...

« À l’époque quand je suis arrivé j’avais l’impression qu’ils n’avaient jamais vu un black »

Azeddine Bouhmama a la double nationalité. « Je suis marocain et français. Les deux. Soi-disant aujourd’hui c’est pas bon mais je préfère garder la double nationalité », affirme-t-il avec un sourire en coin. Quand l’allemand et le franco-marocain s’installent à Claret, il y a alors 300 habitants, contre 1 600 aujourd’hui. Les villageois posent un regard méfiant sur ces deux étrangers qui plantent ces drôles de vignes bio qui font ricaner tout le monde. « Quand je suis arrivé ici je me suis dit mais qu’est-ce qui se passe là Azeddine ! Tu es revenu 20 ans en arrière. Toutes les petites vieilles de Claret, c’est véridique, elles avaient peur de moi. J’étais le premier black à l’époque. » Le vigneron l’affirme, l’accueil fut loin d’être chaleureux. « On n’a pas eu un bon accueil de la part des autres vignerons. On a fait notre business tranquille, on ne regardait pas les autres. » Désormais, la majorité du Pic Saint-Loup s’est transformé en bio. « Pas grâce à nous, mais on a montré le chemin. »

Le travail bien fait, parfait

Aujourd’hui le domaine produit environ 40 000 bouteilles par an. 25 000 de rouge, 4 000 de blanc et 7 000 de rosé. Un petit domaine, à la réputation bien scellée. Sur le mur de la réception, des dizaines de prix sont affichés : médaille d’or Signature bio, médaille d’or au Concours des grands vins du Languedoc ou encore médaille d’or Millésime bio. Un palmarès remarquable dont ne se vante pourtant pas le producteur. « Tous les vins sont médaillés, aujourd’hui tous en or. Mais je ne compte pas trop les médailles, je ne suis pas trop médailles et tout ça quoi voilà », balbutie-t-il. Pourtant, rien n’a été simple. « C’est stressant, faut pas croire que c’est facile. Depuis la taille jusqu’à la récolte. Les maladies, le mauvais temps, on sait jamais si ça va être une bonne année. » Même si une part de chance existe, pour Azeddine un seul mot d’ordre : le travail. « Il faut travailler. J’aime que le travail soit bien fait, parfait, même si j’aime pas trop ce mot. Je suis très droit dans n’importe quel travail, il n’y a pas que le vin, c’est un tout. » Jorg Zumbaum le décrit comme un homme discret, qui parle peu mais agit efficacement. Un homme en qui il a entièrement confiance, avec qui il partage la même passion. Même si le propriétaire, qui habite en Allemagne, ne vient pas souvent, ils restent très liés. « C’est comme un père et un fils, on travaille en confiance. Ses enfants ont le même âge que moi. On est amis depuis 26 ans  », confie Azeddine. Selon lui, Jorg Zumbaum ne cherche pas à faire fortune avec ce domaine. « C’est pas rentable pour lui, c’est un passionné ». Il a deux autres domaines, un en Corse et un Toscane. Même si Zumbaum en est officiellement le propriétaire, le domaine est entièrement entre les mains Azeddine Bouhmama. La relève ? Pas pour les enfants du gérant. « Ils font ce qu’ils veulent mes enfants, sauf du vin. Je leur souhaite autre chose », tranche Azeddine.

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Les poneys du vigneron.

Crédit : Alexandre Turpyn

Pendant l’entretien la grosse porte médiévale s’ouvre et un ouvrier demande en arabe un conseil à Azeddine. Il est en train de tailler les vignes avec quatre autres salariés. « Ça reste familial, c’est un petit domaine. » En haut de la mezzanine qui surplombe la pièce, deux femmes s’affairent. Depuis deux ans le domaine s’est lancé dans l’œnotourisme sur idée de Joana, son bras droit, et Azziza, sa femme, qui cuisine le magret de canard et le couscous traditionnel pour ses hôtes. « Moi ça me fatigue, je suis pas comme ça  », soupire le vigneron, « mais ça amène du monde, je suis d’accord avec elles. C’est bien, ce sont des travailleuses les femmes. » Elles gèrent avec lui toute l’exploitation. C’est Joana qui représente le vignoble au salon Millésime Bio cette année. « Tous les ans on le fait, pour moi c’est important », affirme le gérant. Le domaine Zumbaum – Tomasi est un incontournable du salon, il y est présent depuis sa création à Narbonne dans les années 90. « On était une quinzaine à l’époque », se souvient Azeddine.

Posées sur des tonneaux, à côté d’une horloge comtoise et d’un tableau d’épices, les bouteilles attendent les visiteurs. Le Clos Maginiai 2010, médaillé d’or à Signature Bio, trône en chef : « Robe profonde, reflets de jeunesse. Nez typé et engageant, aux accents de cerise noire, de cassis, de groseille, arrière-plan épicé. Bouche souple, à la chaleur maîtrisée. Un pic saint-loup séducteur. » Quoi de plus parlant que son vin pour décrire Azeddine.

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