Biodiversité, Humanité, Egalité

"Nos modes de vie bouleversent la diversité biologique"

vendredi 28/11/2014 - mis à jour le 04/12/2014 à 13h42

Dans le cadre de la sixième édition de l’Agora des savoirs, le scientifique Gilles Bœuf était présent mercredi 19 novembre à Montpellier. Mêlant harmonieusement sciences et histoires, le Président du Muséum national d’Histoire naturelle nous conte la biodiversité, de l’océan à la cité. Il nous livre son regard d’expert et citoyen sur les interactions entre l’Homme et le Vivant. Entre inquiétudes et espérances pour les générations à venir.

« La vie commence dans l’océan ». C’est en ces termes que le passionné et passionnant écologue Gille Bœuf débute son exposé sur la biodiversité. À l’origine, la vie c’est une cellule qui se divise pour former d’autres cellules toutes identiques, des clones de cellules. Avec l’apparition de la sexualité, la diversité biologique prend forme. Le Vivant sort de son milieu originel, l’eau, pour conquérir les littoraux et ainsi « la biodiversité passe de l’océan à la forêt et de la forêt à la cité » explique le scientifique. Pour ce dernier, « la biodiversité est bien plus qu’un simple inventaire d’espèces » et il demeure toujours fasciné par « une simple goutte d’eau de mer qui contient à elle seule une infinité de bactéries, virus et micro algues ».

Véritable ambassadeur de la préservation de cette biodiversité, l’écologue condamne avec la plus grande fermeté l’arrogance et la vanité de l’Homme responsable en grande partie du désastre écologique auquel nous assistons. Pour l’océanographe, l’Homme, dans ses agissements est dans l’erreur et doit prendre conscience au plus vite que biodiversité et humanité sont intimement liées.

Humanité et biodiversité indissociables

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Bactéries, champignons et autres micro-organismes réunis sur une même table

Crédit : Michaël MEILLER

« Arrêtons de penser que l’Homme est séparé du Vivant ! » s’offusque le biologiste, prenant comme exemple l’oreille d’un individu ou l’embryon humain renfermant tous deux des milliards de bactéries. L’humour fait aussi partie de la panoplie du chercheur quand le message qui le porte doit être véhiculé et assimilé, quitte à aller jusqu’à la caricature en montrant une table où vins, fromages et pain se côtoient avant de finir dans notre estomac « grouillant » de plusieurs milliards de bactéries et champignons. Et de s’exclamer : « on vit bien avec, ces bactéries nous sont même indispensables ! » Poussant le trait encore plus loin, le professeur de l’Université Pierre et Marie Curie (UMPC) affirme sans hésiter : « notre défit est de reconnaître que nous sommes Homo sapiens ! » donc une espèce parmi tant d’autres. Cependant, nos modes de vie et nos agissements bouleversent l’harmonie fragile de la diversité biologique et mènent à un désastre écologique.

Le Vivant négligé et malmené par l’Homme

« La Chine est un enfer de grues » : le constat est amer pour l’écologue explorateur. En cause, l’expansion des villes, la course folle à une urbanisation non réfléchie, mais pas seulement. L’agriculture non raisonnée et l’élevage intensif, la ruée vers l’or noir et le gaz pour assouvir nos besoins énergétiques toujours plus importants et la déforestation sont un drame pour la biodiversité et son équilibre. « À Madagascar, en 1950, la forêt couvrait 50 % du territoire. Aujourd’hui, ce n’est plus que 16 % ! » Gilles Bœuf ne peut rester insensible devant cette destruction des milieux naturels qui conduit, par ailleurs, inévitablement à un « appauvrissement des populations humaines », selon le « défenseur d’écosystèmes plutôt que d’espèces » -tel qu’il se définit.

En ce sens, il met en garde la communauté scientifique de ne pas se limiter à préserver uniquement les espèces qu’il qualifie de « belles » ou « intéressantes » au détriment d’espèces moins populaires, mais tout aussi essentielles pour la biodiversité et l’Homme. C’est une vision plus globale qui doit prévaloir, à l’échelle des écosystèmes et non des espèces.

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La biodiversité n’est pas toujours belle à regarder

Crédit : Michaël MEILLER

L’expert en écologie n’est pas dupe : bien-être humain, développement et diversité biologique font rarement bon ménage. Pourtant, il est possible de « réfléchir au développement économique en préservant l’harmonie de la diversité biologique », mais pour le professeur de l’UMPC, les réponses ne sont pas à chercher dans le monde politique.

« Je ne crois plus aux politiques »

Le professeur invité au Collège de France insiste : « il faut un vrai mouvement citoyen très fort » pour relever le défit des grandes problématiques environnementales avant d’ajouter « je ne crois plus aux politiques, s’ils devaient prendre des décisions, ils les auraient prises il y a bien longtemps déjà ! ». L’homme de sciences, fervent combattant de l’utilitarisme et de la consommation à outrance, ne cesse de marteler : « avant de faire quelque chose posons-nous la question de savoir si l’on en a vraiment besoin, maintenant, et comment faire pour perturber le moins possible la biodiversité ». Il est donc urgent de repenser nos modes de vie et de consommation.

Pourtant, face à ce déclin écologique, les solutions existent. Gilles Bœuf n’en démord pas : « nous devons manger moins de viandes et de poissons » et repenser l’urbanisation en « bâtissant des villes dans la verticalité » pour répondre à l’expansion démographique tout en intégrant la nature au cœur des villes. L’Homme doit faire preuve de beaucoup plus de modestie et de compréhension du Vivant. « Pour résoudre les problèmes énergétiques de demain, nous devons nous inspirer du Vivant » le professeur de biologie marine s’en explique avec les grandes technologies et découvertes inspirées du monde animal et végétal, c’est le principe de la bio-inspiration.

Impensable hier, Gilles Bœuf l’admet aujourd’hui : « le problème c’est que l’écologie n’a pas de valeur économique dans nos sociétés actuelles ». C’est pourtant tout l’enjeu de la communauté scientifique. Donner une valeur à l’écologie pour que juristes, économistes ou financiers deviennent des alliés de poids dans le combat des écologues pour la préservation de la biosphère.
Optimiste, l’océanographe l’est assurément quand il se félicite aujourd’hui d’être invité par des traders pour des conférences et constate avec enthousiasme que « les mentalités évoluent ». Cela ne l’empêche pas pour autant de rester vigilant et de nous alerter sur la croissance exponentielle des surfaces agricoles quand il évoque les « 9 milliards d’êtres humains qu’il faudra nourrir demain ».

La nature c’est sa passion, son combat c’est la préserver pour le bien-être des générations à venir. Ainsi, l’écologue explorateur va continuer de « raconter des histoires pour que tous, collectivement nous agissions ».

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