De Bobigny aux contrats d’armement : itinéraire d’un intermédiaire

mardi 14/01/2014 - mis à jour le 20/01/2014 à 17h11

Le scénario est usé jusqu’à la corde. Ces fables où le môme de cité s’en sort et devient riche, faisant fi des diktats déterministes, génèrent chaque année un nombre incalculable de films. La vie d’Antoine M. a des airs de ces comédies qui font rêver. À l’affiche, un gamin de la cité de Bobigny qui devient intermédiaire en contrat d’armement. Itinéraire peu commun d’un gosse de banlieue qui échappe à son destin, entre Tout ce qui brille et Lord of War.

Le « ghetto de Bobigny » : entre délinquance et échec scolaire

JPEGAntoine M. a 30 ans et de la gouaille. Fort en gueule, un peu bourru même. Alignant clope sur clope, il raconte et se raconte, entre deux bières. Antoine naît dans la clinique huppée du Belvédère à Boulogne-Billancourt, la clinique des « fils de famille ». Fils de famille, lui ne l’est pas. Sa mère a grandi dans une famille d’adoption, son père fait des steaks-frites dans des brasseries. Il passe sa jeunesse dans le « ghetto » de Bobigny (93) comme il l’appelle, entre échec scolaire et fins de mois difficiles. Ses copains viennent d’Afrique noire ou du Maghreb, le multiculturalisme est partout. La délinquance aussi. Avec le sourire, il revendique « des dizaines de gardes-à-vue » mais difficile de savoir pour quoi exactement. « Dans le 93, on faisait pas du vol à l’étalage ou du vol de bonbons, soyons clairs ! ». Vaguement, il laisse s’échapper quelques mots : « des accusations, des copains qui dénonçaient, des choses liées à l’argent... ». Plus tard, la parole se libère : « Je fréquentais des copines assez belles, ça me permettait de sortir avec des gens qui avaient de l’argent et ça me permettait de leur en soutirer. » On n’en saura pas plus mais c’est bien suffisant.

Dès l’école, « le petit blond aux yeux bleus » fomente de mauvais coups. Cancre affirmé, il n’obtiendra jamais aucun diplôme et sera même viré du collège Saint-Joseph de Pantin. Le gamin a l’assurance des arnaqueurs : ses profs lui reconnaissent « des capacités de manipulateur, d’embobineur », claironne-t-il. La mine se fait plus renfrognée quand il est question d’évoquer ses trois années à l’internat pour jeunes difficiles : « C’était dur, c’était l’étape qui précédait le milieu carcéral. » À son retour, il organise sournoisement des arnaques à la carte de crédit. « Les gens qui ont beaucoup d’argent ont aussi beaucoup d’ego. Quand tu leur mets de belles nanas dans les pattes, ils te mangent dans la main. » Et lui en profitait pour se servir copieusement.

Du Wine & Business Club à Dédé la Sardine

À 20 ans, tournant radical pour Antoine. Les pièces manquantes de son puzzle familial se découvrent, à travers un grand-père aveyronnais, riche homme d’affaires. Le vieillard, figure de la marraine des contes de fées, lui donnera désormais 20 000 euros par mois d’argent de poche. La belle vie commence. Paris, le milieu de la nuit, les belles femmes... Les portes s’ouvrent, le réseau s’agrandit. Il approche de près le monde de la drogue : un peu de coke et beaucoup d’alcool, surtout du champagne et de la vodka, pour des prix exorbitants. L’histoire a tout du cliché, d’autant plus qu’Antoine habite toujours chez ses parents à Bobigny : « Personne ne pouvait se douter que je prenais mon taxi après la soirée pour rentrer dans ma cité. »

JPEGSon entrée au Wine & Business Club d’Alain Marty lui permet de rencontrer des capitaines d’industrie : Luc Piot, directeur de la société Ab Corporation Aviation, ou bien le directeur de la société Eurocopter, plus gros fournisseur et fabricant d’hélicoptères dans le monde. Dans un café des Champs-Élysées, il rencontre par hasard André Guelfi, dit « Dédé la Sardine ». Le vieil homme aura un rôle-clé dans la carrière d’Antoine, lui expliquant les affres et les rouages de la profession d’intermédiaire. Encore une fois, le destin du jeune homme semble voué à sortir de l’ordinaire.

« Intermédiaire, c’est comme ton boulot de journaliste »

Avec lui, le travail d’intermédiaire semble très accessible, presque facile. « C’est un peu comme ton boulot de journaliste : je prends des contacts, je pose plein de questions à des gens à l’étranger, je fais de l’analyse géopolitique pour savoir ce dont le pays a besoin », explique-t-il. Une comparaison que rejetterait vivement sa compagne, elle-même journaliste, qui assure : « Mon métier est de dénoncer la corruption, les magouilles et les pots-de-vin. Je ne trouve donc pas que négociateur soit l’activité la plus saine qui soit. » L’opposition est encore plus vive sur la déontologie. Alors qu’Antoine affirme : « Moi, je ne suis pas corrompu : je corromps. Ça ne me pose pas de souci, c’est mon métier ! » ; la journaliste réplique : « Il y a quelque chose qui me dérange au niveau de la moralité. Nous avons de longues discussions mais nous ne serons jamais d’accord. Je préférerais qu’il utilise ses talents de communiquant et de négociateur pour des projets plus nobles. »

JPEGEt moins dangereux, certainement. Le milieu n’a pas l’air rassurant quand Antoine décrit le récent contrat des Rafale de Dassault Aviation en Inde : « Ce contrat, tout le monde savait qu’il ne serait pas signé. Il a suffi que le mec qui était chargé de le signer et de faire une enquête sur la corruption, fasse une crise cardiaque chez lui », ironise-t-il. Il n’en dévoilera pas plus mais son sourire malicieux en dit long. Plus clairement, il assure : « Aucun contrat dans le monde de l’armement ne se fait dans la légalité. » Du coup, la déontologie passe un peu à la trappe, surtout quand il s’agit de gagner beaucoup d’argent. Même s’il doit pour ça avoir recours aux rétrocommissions ou participer à la négociation de vente d’armes à des pays sous embargo.

Intermédiaire sans peur et sans reproche

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© REUTERS/Charles Platiau

Crédit : © REUTERS/Charles Platiau

Au quotidien, Antoine ne craint pas tellement pour sa sécurité. Il évoque sans sourciller la tentative d’assassinat de Ziad Takieddine, qu’il dit très bien connaître, selon lui organisée par un concurrent. Intermédiaire en contrat d’armement demeure une profession cachée en France. Sur sa fiche d’impôt, par exemple, c’est écrit « activité en commerce indépendant ». Et il ne craint pas le fisc, malgré ses fausses déclarations et son compte offshore, revendiquant une protection par des politiques très haut placés et des gens de la Direction Générale de la Sécurité Extérieure. Ce qui ne l’empêche pas de les considérer comme des pourris : « les politiques sont aussi pourris les uns que les autres : en échange de leur protection, ils nous rackettent pour financer des campagnes politiques. » D’ailleurs, il n’a jamais voté. « Avec le métier que je fais, c’est comme si je comparais deux putes. Y a juste une différence de prix mais au finale, tu te l’envoies quand même. »

Il ne faut cependant pas trop le titiller sur ces questions morales. Si son métier est désormais interdit, c’est à cause de la loi de 2000 qui a supprimé les frais généraux extérieurs pour l’obtention d’un contrat à l’étranger. Il espère d’ailleurs un revirement et se défend : « je ne fais pas du trafic d’armes. Mes ventes passent par le ministère de la Défense. Je n’ai jamais vendu de grenades, de lance-roquettes ou de mitraillettes !  » Seulement des chars, des hélicoptères ou des missiles. En attendant, comme les négociations peuvent prendre des années, il vivote, un peu dans l’expectative d’un contrat juteux qui lui remplirait les poches pour le reste de sa vie. Pas d’inquiétude pour sa retraite non plus : « des retraites dans ce métier-là, on n’en a pas besoin. Il suffit d’un contrat. »

La rencontre avec Dédé la Sardine

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© Associated Press

Alors qu’Antoine est dans un café sur les Champs-Élysées et se vante de son réseau et de ses projets, un vieux aux cheveux blancs entre, accompagné d’un cortège de gardes du corps et s’installe à côté de lui. Après quelques minutes, l’homme dépose une bouteille de vin sur sa table et lui donne sa carte en lui assénant : « Ce que tu veux faire, ça s’appelle intermédiaire. » Antoine prend la carte. Elle restera une semaine chez lui à « pourrir » avant que le jeune homme ne daigne chercher l’identité de ce monsieur André Guelfi sur Internet. Il manque de tomber de son siège quand il voit la fiche Wikipedia du vieillard. Il l’appelle et le contact se noue immédiatement, Dédé la Sardine devenant une sorte de mentor qui lui explique les ficelles du métier d’intermédiaire : ce monde de requins où la corruption règne. Et lui s’y connaît. JPEG
Quand le directeur du pôle Asie d’Eurocopter lui annonce qu’il va désormais travailler pour le concurrent Marenco Swisshelicopter et qu’il cherche à inonder le marché étranger, Antoine saute sur l’occasion. Pas peu fier, il exulte, à la 3e personne : « Bah mon Antoine, il était au bon endroit, au bon moment avec la bonne personne ! » Chargé d’organiser des dîners où les grands de ce monde se rencontrent et négocient, Antoine gagne sa crédibilité dans le milieu, entre coups de bol et prise d’initiatives, comme lorsqu’il rencontre, lors d’une soirée en 2011, la fille d’une princesse iranienne dont la mère est mariée... avec le plus gros marchand d’armes indépendant français. Deux semaines après, le papa et Antoine se rencontrent.

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