Politique politicienne

Deux frontistes pour un poste

jeudi 12/11/2009 - mis à jour le 12/11/2009 à 18h33

Les élections régionales de mars prochain vont voir s’affronter à distance Marine Le Pen et Bruno Gollnisch. En plus d’être respectivement les têtes de liste FN dans les régions Nord-Pas-de-Calais et Rhône-Alpes, ils sont tous les deux candidats à la succession de Jean-Marie Le Pen à la tête du Front national, mouvement populiste et souverainiste créé en 1972 au sein du groupuscule Ordre Nouveau. Décryptage sans jugement de valeurs.

La question est posée le 12 octobre 2008 par David Pujadas à Jean-Marie Le Pen, pour le JT de France 2 : « vous ne serez plus président du Front National, et vous ne serez plus le candidat à l’élection présidentielle » ? Réponse de l’intéressé, en vieux briscard : « non, sans doute… Sauf circonstances exceptionnelles ! » Récidive de la même teneur, le 8 octobre dernier face à Roland Sicard sur la même chaîne de télévision : « oui je pense que... c’est raisonnable de passer la main jeunes un petit peu. [...] Ce sera en 2011 je crois. 2011, ou 2010, on ne sait pas encore, à quelques mois près, la date exacte du congrès. Sauf évènement extra-ordinaire, je ne sais pas -on ne sait jamais ce qui peut se produire-, j’ai maintenant autre chose à faire [que de présider le FN]. »

Tout le personnage est là. Conscient de « ne pas être éternel » (il « le regrette »), le vieux chef du FN, ancien de l’OAS en Algérie, s’est résigné du haut de ses 82 ans à passer la main. Mais il n’a toujours pas fixé de date pour le congrès qui marquera sa succession...

Le Pen ne décroche pas

Fraîchement élu député européen pour la cinquième fois d’affilée, il repart même au créneau en 2010 avec les élections régionales en PACA, où il est tête de liste du Front national. Un combat politique qui pourrait bien être le dernier du “menhir”, lui qui fut à 27 ans le plus jeune député de France en 1956 sous la bannière des Poujadistes.

JPEGDans ses rangs comme à l’extérieur du parti, tout le monde s’interroge sur l’avenir. Depuis les élections législatives de 2007, le parti de la droite nationaliste est lourdement endetté (il n’a pas atteint le quota des 5% ni au niveau national, ni dans 360 circonscriptions, et n’a donc pas reçu autant en aides de l’État que lors des précédents scrutins). Faute de profondeur de trésorerie, le Front National a même dû se séparer de son siège historique de Saint-Cloud, surnommé le “Paquebot” et qui n’a toujours pas trouvé preneur à l’heure actuelle. Cette année, il n’y a eu ni université d’été, ni fête Bleu-Blanc-Rouge.

Les défaites successives (présidentielle et législatives de 2007, municipales de 2008, européennes de 2009) ont conduit l’un des cadres historiques du parti, Carl Lang, à créer son propre mouvement dissident, le Parti de la France (PDF) après avoir été suspendu de ses responsabilités dans le parti pour ses critiques sur Marine Le Pen. Une première depuis la scission avec le MNR de Bruno Mégret en 1999.

Ces signes ne trompent pas, et vont dans le sens du vieil adage selon lequel les mouvements populistes sont par définition profondément dépendants d’un leader charismatique dont le déclin peut provoquer jusqu’à l’explosion du parti tout entier. En 2007, les analyses de vote a posteriori ont mis en lumière que l’une des nombreuses raisons de la défaite du FN à la présidentielle (10,44%) avait été le grand âge de Jean-Marie Le Pen.

L’heure de la relève

A 41 ans, Marine Le Pen a une vraie carte à jouer. Après sa défaite au « goût de victoire » à Hénin-Beaumont, l’avocate née à Neuilly, tribunitienne hors pair, s’est imposée comme la figure médiatique numéro 1 au Front National lors des affaires Frédéric Mitterrand et Jean Sarkozy.

JPEGSigne d’un besoin de fédérer à l’extrême droite, on retrouve de plus en plus dans sa rhétorique les simplifications racoleuses et l’agressivité de son père. Mais, à l’inverse de Jean-Marie Le Pen, elle conserve toujours un côté sympathique. Et c’est un fait non négligeable puisqu’il explique sa présence sur les plateaux télé.

En 2002, Jean-Marie Le Pen avait eu une formule mémorable entre les deux tours de la présidentielle : « je suis économiquement de droite, socialement de gauche, nationalement Français ». En 2009, c’est sa fille qui incarne le mieux cette posture. Son discours est un mélange soigneusement dosé : éthique, préférence nationale et dénonciation de l’immigration massive, critique des partis traditionnels et des médias porteurs du « système mondialistes », retour à une « Europe des Nations » au détriment du fédéralisme, mais aussi défense du service publique contre les lobbies financiers... Le tout sur fond de malaise social, de chômage et d’insécurité : les trois « points noirs » dans le bilan de Sarkozy.

Marine Le Pen voit bien que le président lui a ouvert la brèche avec son débat sur l’identité nationale, terrain de prédilection de l’extrême droite. L’occasion est rêvée pour elle, qui répète depuis des années que lorsqu’elle était jeune avocate, elle a défendu des sans-papiers en situation irrégulière sur le territoire français ! Quand on en vient à l’identité, Marine Le Pen a ses arguments-béton qui ne sont pas toujours ceux de son père, Sarkozy est prévenu. La vice-présidente du FN a dores-et-déjà écrit au président pour lui proposer une rencontre sur le sujet (il n’a pas donné suite), et elle a créé dans la foulée son propre blog d’expressions libres pour recevoir les contributions des internautes sans filtre gouvernemental. Ca promet !

La vieille garde

Si Marine Le Pen représente « la nouvelle génération » du FN, elle ne fait en revanche toujours pas l’unanimité au sein du parti, et le flou qui entoure la date du congrès de passation ne l’arrange pas vraiment (éventuellement à l’automne 2010 ou au printemps 2011). Carl Lang fut le premier à dénoncer publiquement la transformation du Front National en « Front Familial », mais il a débarqué avec lui une cinquantaine d’élus régionaux frontistes (soit un tiers des effectifs en régions) qui reprochent notamment à Marine Le Pen ses erreurs tactiques au moment de la présidentielle de 2007. En charge de la campagne derrière son père, Marine Le Pen est considérée comme l’unique responsable de la normalisation du discours du FN qui selon eux a permis à Nicolas Sarkozy d’aller cueillir leurs électeurs au premier tour.

Mais au sein du parti aussi, il existe un dernier rempart contre l’accession de la fille du chef à la tête des frontistes : Bruno Gollnisch. Il n’a pas l’aura médiatique de la benjamine des Le Pen, mais il est vice-président du mouvement, comme elle. « Marine est très médiatique. C’est un gros atout. Mais je peux revendiquer mon expérience politique et mes relations internationales. », explique-t-il ce mois dans le mensuel Mag2 Lyon. Il a raison : professeur de Japonais à l’Université Lyon 3, Bruno Gollnisch a été député entre 1986 et 1988. Il dirige le groupe FN au conseil régional de Rhône-Alpes depuis 1986 et siège au Parlement européen depuis 1989. Parallèlement, il est le numéro 2 de parti depuis 1999. Proche de Carl Lang qui ne lui mettra pas de candidats PDF dans les roues aux régionales de Rhône-Alpes, Bruno Gollnisch a lui aussi ses idées sur le nationalisme et le souverainisme !

JPEGAu Front national, seul Gollnisch, qui a adhéré en 1983, pouvait se permettre de conseiller à Jean-Marie Le Pen de « rester en position d’arbitre » dans l’affaire de sa succession. Dans Mag2 Lyon, il a même exigé la tenue d’un « débat public entre les différents candidats », au nom de « l’exigence » des militants du FN, qui est supérieure selon lui à celle des militants « d’autres formations politiques où les débats comme les scrutins sont truqués ». Une requête à laquelle Marine Le Pen a aussitôt donné une fin de non recevoir dans le même magazine : « ce n’est pas le style de la maison. On n’est pas le Parti socialiste donc il n’y aura pas de débat politique public entre les candidats à la présidence du parti. »

Pour trouver ces pics tactiques soigneusement disséminés, il faut chercher dans un flot d’éloges respectives ! Marine Le Pen : « il y a manifestement vis-à-vis de Bruno une hostilité de la classe médiatique qui fait plus appel à moi […]. Le Pen a fait plus de déclarations en faveur de Bruno qu’en ma faveur. Et depuis le départ de Bruno Mégret, c’est [son] homme de confiance […] le seul à pouvoir lui succéder. Mais il se trouve que je me suis peu à peu imposée. »

Bruno Gollnisch : « elle fait preuve de talent et de combativité […]. Avec Marine, on est sur la même longueur d’ondes. […] C’est une vraie militante qui a de l’expérience. Et elle ne cherche pas des honneurs ou des avantages. Bref, ce n’est pas une profiteuse comme le fils Sarkozy qui, à 22 ans, n’existe que parce qu’il est le fils de son père. »

Statut quo

En attendant la décision du patron quant à la date de son départ, les deux protagonistes bataillent ardemment en région pour gagner en crédibilité. Nul doute qu’une accession au deuxième tour en Rhône-Alpes ou en Nord-Pas-de-Calais apporterait à l’un ou l’autre une visibilité précieuse en vue de s’imposer définitivement à la tête du FN. Pour l’instant, ils s’encouragent du bout des lèvres. Marine Le Pen : « Moi je suis dans le Nord-Pas-de-Calais où ça ne sera pas facile. Mais dans la région Rhône-Alpes, je crois que Bruno Gollnisch doit aussi monter au charbon et se bagarrer car ce n’est pas gagné. »

Pendant ce temps, Jean-Marie Le Pen n’est pas pressé. Il joue les vieux sages de la vie politique et s’amuse beaucoup des frasques de Sarkozy. La gauche pourrait-elle faire mieux sur l’insécurité ? « Non sûrement pas ! Encore que, on a pu constater dans le passé que très souvent, les ministres de l’Intérieur de gauche étaient plus rigoureux et plus sévères que les ministres de droite ! » Veut-il réagir à la polémique sur la consigne donnée par l’Élysée lors d’un déplacement pour que les personnes présentes à l’image soient toutes plus petites que Sarkozy ? « Écoutez cher monsieur je voudrais donner un conseil au président : c’est d’aller plutôt visiter Liliput, comme ça il passerait pour un géant. »

JPEGLe 9 novembre 1962, le journal Combat lui attribuait les propos suivants :«  je n’ai rien à cacher. J’ai torturé parce qu’il fallait le faire. Quand on vous amène quelqu’un qui vient de poser vingt bombes qui peuvent exploser d’un moment à l’autre et qu’il ne veut pas parler, il faut employer des moyens exceptionnels pour l’y contraindre. » 47 ans plus tard, Le Pen n’a « pas toutes ses dents mais presque », et « mord encore assez bien, merci ! » De rien, c’est pour nous.

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