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Egypte

Egypte : Les Frères jettent la première pierre.

mardi 16/10/2012 - mis à jour le 16/10/2013 à 12h28

Vendredi dernier des affrontements entre pro et anti-Morsi ont éclaté dans le centre-ville du Caire. Alors que l’heure du bilan des "100 premiers jours" sonne pour le nouveau président égyptien, les inquiétudes se font de plus en plus vives parmi les forces politiques laïques du pays.

"J’encourage la promotion du baseball en Egypte. Avec une toute nouvelle génération d’experts en jets de pierre, le baseball pourrait remplacer le football comme sport national". [1]
Tandis que les pierres volent dans le ciel de la place Tahrir, les commentaires parfois ironiques mais surtout désabusés envahissent les réseaux sociaux. Des membres des Frères musulmans ont commencé les hostilités en détruisant une tribune, construite sur la place de la Libération par le parti politique El-Wafd. Très vite, les affrontements, entre pro et anti-Morsi, débutent dans la tristement célèbre rue Mohamed Mahmoud, où tant de manifestants ont perdu la vie depuis la chute de Hosni Moubarak. Encore un vendredi taché de sang. Très vite, les Frères tentent de garder le contrôle de la situation et s’enlèvent toute responsabilité. Sur Twitter, le compte officiel du parti au pouvoir (@Ikhwanweb) enchaînent les déclarations : "#FrèresMusulmans : nous ne sommes pas impliqués dans les affrontements de la place #Tahrir, et aucun de nos membres ne s’y trouve".

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Cette nouvelle journée de manifestation se transforme en règlement de compte. L’ennemi n’est plus l’ancien régime, ni le Conseil Suprême des Forces Armées, l’affrontement oppose aujourd’hui ceux qui se sont battus côte à côte durant la révolution. Dans les rues du centre-ville, les passants se demandent qui est encore en train de se battre et pourquoi. A Talaat Harb des slogans remettant en cause l’honneur de la mère du président égyptien résonnent, tandis que sur la place Tahrir des jeunes arborent fièrement des tee-shirt "Ultras-Ikhwan". Cent jours après la première élection présidentielle "démocratique" de son histoire, l’Egypte est encore loin de la stabilité tant espérée.

Une manifestation planifiée par l’opposition.

Le samedi 6 octobre, une coalition de plusieurs partis politiques dits "libéraux", représentants de l’opposition dans un paysage politique où les Frères musulmans détiennent tous les pouvoir, lancent un appel à manifester pour le vendredi suivant. Leur principale demande : la formation d’une nouvelle assemblée constituante "représentative de la société égyptienne dans son ensemble, sans distinction ou discrimination" [2]. A cette revendication s’ajoutent d’autres points : la libération des citoyens arrêtés durant la révolution, l’acquittement des "officiers libres du 8 avril" (jugés par une cour militaire pour avoir participé aux manifestations organisées contre le Conseil Suprême des Forces Armée, au printemps 2011), un salaire minimum de 1500 Livres égyptiennes (soit 190 euros), etc. La déclaration de cette coalition remet directement en cause la promesse faite par Mohamed Morsi durant sa campagne électorale : "la renaissance de l’Egypte".

Les 100 premiers jours du président Morsi, un bilan mitigé...

Pour beaucoup de supporters de Mohamed Morsi, le bilan des 100 premiers jours n’est pas suffisant pour remettre en cause le nouveau gouvernement. Et certains se déclarent satisfaits du nouveau président. "Cent jours ce n’est pas assez pour juger les performances de Morsi, mais de façon générale elles sont bonnes. Je peux voir la différence dans de nombreux secteurs : la sécurité, l’organisation du trafic, le nettoyage des ordures dans certaines zones, l’ouverture du pays aux investisseurs étranger, la lutte contre la corruption dans les organisations gouvernementales, etc...", explique Ahmed (25 ans, agent de sécurité dans un aéroport). Pourtant les grèves, qui touchent de nombreux secteurs depuis des mois, contredisent cette vision optimiste. La grogne sociale est là et ils sont des milliers à revendiquer ces mêmes droits qui les ont poussé à descendre dans la rue pendant la révolution.

Mohamed Morsi, surnommé la "roue de secours" des Frères musulmans lorsque que le charismatique Khairat el-Shater fut exclu de la course présidentielle par une commission juridique, a su s’affirmer comme un homme de caractère. Un homme qui a tenu tête au gouvernement de Bachar el-Assad dans un discours aussi grandiose que stérile, au sommet des non-alignés en août dernier. Et un meneur qui a pris l’initiative d’un groupe de soutien inter-arabe à la crise syrienne. Ainsi, il a su réaffirmé la place centrale de l’Egypte dans la politique régionale.

Enfin, le nouveau président égyptien a, du moins en apparence, mis sur la touche le Conseil Suprême des Forces Armées qui détenait le pouvoir depuis la chute de Hosni Moubarak. En mettant à la retraite l’impopulaire maréchal Hussein Tantawi, figure indétrônable de l’ancien régime, Mohamed Morsi a su s’attirer la sympathie de tous, aussi bien des pieux que des laïcs. Petit bémol, en récupérant le pouvoir législatif octroyé à l’armée, les Frères musulmans se retrouvent seuls au pouvoir, dans un Etat dont la constitution reste quasiment la même que celle du régime autoritaire de Hosni Moubarak.

... et inquiétant.

"Il semblerait que Morsi a trébuché sur le manuel de gouvernance de Moubarak, quelque part dans la palais présidentiel, et a trouvé interessant de le suivre" [3]. Dans un éditorial du Daily News Egypt, le journaliste Maher Hamoud n’hésite pas à comparer le président égyptien à son prédécesseur en reprenant le terme utilisé par la confrérie des Frères lors de la victoire de leur poulain : "Mohamed Morsi Moubarak" (mubarak étant un synonyme de félicitation, mabrouk, en arabe).

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« Mohamed Hosni Moubarak »

Photo de @Sandmonkey, publiée sur Twitter

L’arrivée au pouvoir d’un Frère a été de suite une grande source d’inquiétude, aussi bien pour la communauté copte, que pour les laïcs. "C’est comme si le président Morsi avait oublié que la majorité de gens avait voté pour lui, par peur de voir Ahmed Shafik gagné", rappelle Maher Hamoud. Le sentiment d’insécurité, face à un pouvoir détenu par un groupe revendiquant depuis des décennies la création d’une théocratie, s’est confirmé durant ces 100 derniers jours. Pour Tewfik Aclimandos, chercheur au collège de France et spécialiste de l’histoire de l’Egypte :

"Ce qui me semble certain, c’est qu’il a "accumulé les ressources" en termes d’instruments du pouvoir, éliminant en passant ses adversaires de l’armée et desserrant l’emprise de ces derniers sur l’Etat. Il a su le faire sans coût. Sauf un : au moins à deux reprises, il a montré un mépris pour le Droit qui laisse augurer du pire. Plus généralement on peut dire que l’ikhwanisation (ikhwan signifiant Frères) de l’Etat avance à grand pas et que là il est en train de s’attaquer à la justice, où il y a certes beaucoup de frères, mais aussi beaucoup d’anti-frères".

Le 11 octobre, les figures du régime Moubarak, accusées d’avoir organisé la "bataille des chameaux" le 2 février 2011 (lorsque des supporters du président Hosni Moubarak ont attaqué les manifestants de la place Tahrir), sont acquittées par la justice égyptienne. Le même jour, les Frères musulmans appellent à descendre dans les rues pour protester contre cette décision. La manifestation organisée par la coalition de gauche, en faveur d’une nouvelle assemblée constituante, se fait doubler par le "Jour du jugement" organisé par la confrérie. Un nouveau coup dur pour l’opposition et les jeunes du 25 janvier qui peinent à s’organiser depuis la chute de Hosni Moubarak. "La jeunesse révolutionnaire se fait silencieuse. Les grandes coalitions de jeunes n’existent plus. Seules subsistent les coalitions pour telle ou telle cause. L’opposition non islamiste cherche à s’unir, mais personne ne sait où elle en est au juste.", explique Tewfik Aclimandos.

Cette nouvelle journée de violence renforce les inquiétudes émises à l’égard d’une appropriation du pouvoir par le parti des Frères musulmans. Alors que les pierres volent à Tahrir entre pro et anti-Morsi, le président égyptien promet "justice, liberté et indépendance", dans un discours prononcé à Alexandrie.

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Notes

[1Message de @HaniShukrallah, le 12 octobre 2012

[2Political parties call for demonstration on 12 october », Egypt Independant, 6 octobre 2012

[3Maher Hamoud, “Editor’s letter : Mohamed Morsy Mubarak”, Daily news, 11 octobre 2012

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