GRAND ENTRETIEN - Dominique Cabrera : l’humain dans l’objectif

mercredi 01/11/2017 - mis à jour le 10/11/2017 à 14h57

Durant la semaine du Cinemed, la cinéaste Dominique Cabrera a été mise à l’honneur à travers la rétrospective de son œuvre. L’occasion de (re)découvrir une filmographie aussi vaste qu’hétéroclite. Dernier film en date : Corniche Kennedy, réalisé sur les bords de la Méditerranée qu’elle affectionne particulièrement. Et un nouveau projet qui se dessine…

  • Le Cinemed vous a mis à l’honneur à travers une rétrospective de votre oeuvre. D’où est née cette collaboration ?

L’idée est venue du Cinemed. Les organisateurs du festival, qui voulaient projeter tous mes films, ont appelé Julie Savelli, qui enseigne le cinéma à l’université Paul Valéry. J’ai fait la connaissance de Julie il y a trois ans, au cours d’une rencontre organisée par le Centre National de Documentation Pédagogique (CNDP). Elle étudie mes films et projette d’écrire un livre sur mon travail. Pour le Cinemed, nous avons décidé de présenter mes films de manière thématique plutôt que chronologique. Elle a fait un magnifique travail de préparation pour la rétrospective. D’ailleurs, c’est elle qui a animé ma masterclass durant le festival.

  • Quel est le fil conducteur dans votre œuvre cinématographique ?

Lorsqu’on fait des films, on ne cherche pas à créer un fil rouge. C’est bien la même personne derrière la caméra. Mais cette personne a changé à travers les années. Comme tout le monde, j’ai vieilli, j’ai été affecté par mon époque, par les mouvements de ma propre vie. Ça s’est ressenti dans mes films. La vie à un effet sur moi et il y en a un écho dans mes films. Quand je réalise mes films, je ne suis pas animée par l’idée de faire une œuvre cohérente. En observant ma filmographie, les spectateurs peuvent y voir un sens. C’est à eux de déterminer s’il y a un fil conducteur ou non. Finalement, j’imagine qu’on a ce sentiment en regardant mes films.

  • Vous avez réalisé six films sur la banlieue. Pourquoi s’intéresser à ce sujet ?

Ça ne s’est pas présenté à mon esprit de cette manière-là. D’abord, je ne me suis pas dit « je vais faire une série de films sur la banlieue ». C’est à l’occasion d’une promenade dans une tour murée au Val-Fourrée (Yvelines) que j’ai eu la vision de Chronique d’une banlieue ordinaire (1992). J’ai imaginé faire un portrait des anciens habitants qui témoigneraient de la vie dans ces tours. Comme j’avais passé moi-même mon enfance dans une cité HLM, c’était une occasion de réhabiliter la mémoire, la beauté de ces lieux pour les personnes qui y avaient vécu. Je me disais : « jamais on ne filme ces lieux comme des lieux chargés de poésie ». Pourtant, les enfants, les adolescents et les adultes qui y ont vécu ont pu les voir comme un endroit où on éprouve des sentiments de beauté (la lumière par la fenêtre, le ciel, un souvenir, un son…). Je voulais réhabiliter une culture populaire dans ces quartiers.

  • Comment avez-vous réussi à contacter toutes ces personnes ?

De fil en aiguille, par un travail qui a duré 3-4 ans. Certains habitaient autour du quartier, certains habitaient plus loin. Des liens avaient été gardés avec certains… ça a duré très longtemps. Et puis, retrouver les habitants, ce n’était pas tout. On a retrouvé beaucoup plus de personnes qu’il n’y en avait dans le film. Le but était surtout de trouver des habitants qui étaient intéressés par un tel travail avec moi. C’était de trouver des individus d’une sensibilité voisine de la mienne, qui pouvait s’intégrer facilement dans cette histoire. Il y a aussi une part de chance, de hasard, de rencontres, de temps passé.

  • Dans ce documentaire Chronique d’une banlieue ordinaire, la musique est traitée de façon originale. Est-ce le cas pour tous vos films ?
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Chronique d’une banlieue ordinaire

Crédit : ©Cinemed

La plupart du temps, la musique de mes films est composée. Je travaille avec une très bonne compositrice, Béatrice Thiriet, qui a fait la musique de la quasi-totalité de mes films.Pour Chronique d’une banlieue ordinaire, j’ai collaboré avec un très bon compositeur qui s’appelle Jean-Jacques Birgé. Les collaborateurs artistiques ont beaucoup d’importances dans le travail d’un film. Le type de relations qu’on peut avoir avec eux, le type d’ouverture, le fait qu’ils vont entendre votre musique intérieure. Ces deux-là ont bien entendu ma musique intérieure. Ils en ont restitué quelque chose d’une manière dont j’aurais été moi-même incapable.

  • Dans votre œuvre, vous passez en revue une grande palette de formats (documentaire, fiction, autobiographie…). Est-ce facile de passer d’un format à un autre ?

Le système de chaque film est différent et demande un travail plastique différent. C’est-à-dire que la matière cinématographique est définie par le type de projet qu’on a. Il y a une différence entre un film autobiographique qu’on va filmer tout seul, avec deux acteurs en 30 jours de tournage, et un film à « grand budget » avec 25 acteurs et 80 jours de tournage. Ce n’est pas le même film. La matière n’est pas la même, les collaborateurs ne sont pas les mêmes. Au cinéma, il y a un lien très fort entre les moyens et le projet. La réflexion évolue aussi au fur et à mesure du projet.

  • Quand vous réalisez un film, arrivez-vous à anticiper la réaction du public ?

On n’en sait rien à l’avance. Moi je vais faire un film à partir d’une émotion, à partir d’une vision, à partir de la volonté de dire quelque chose. Savoir si les spectateurs vont aimer, c’est la grande question, on n’en sait rien. On lance le film dans l’inconnu. Je ne crois pas qu’on fait les films à partir de leur réception. On doit les faire à partir de leur création, à partir de votre inspiration intérieure, et pas à partir du regard de l’autre.

  • Dans Demain et encore demain (1995), vous vous filmez pendant un an. Se filmer agit-il comme une thérapie ?

Non, je ne crois pas qu’il s’agisse d’une thérapie. Mon but, c’était de faire un film. Le travail effectué était un travail sur le cinéma, pas sur le fait d’aller mieux. L’objectif était de faire une forme, de raconter quelque chose. Certes, faire cette autobiographie m’a fait progresser dans ma vie, tout simplement parce que j’étais heureuse de finir une forme cinématographique. C’était un pas, par rapport à une sorte de chaos. Ça m’a fait du bien et ça m’a procuré du bonheur.

  • Vous travaillez actuellement sur un nouveau film : Nejma, fille de harkis, où en est le projet ?

C’est un film que j’ai essayé de faire entre 2006 et 2010 sans y parvenir. J’ai écrit plusieurs versions du scénario, et j’en suis arrivée à une version finale qui me satisfait aujourd’hui. J’ai eu des difficultés à le monter en termes de production en raison du manque d’argent à ce moment-là. J’avais donc tourné la page, j’ai fait d’autres films entre temps. Dans le cadre de ma rétrospective, le Cinemed m’a proposé de faire lire le scénario par les superbes jeunes acteurs de l’Ecole Nationale Supérieure d’Art Dramatique (ENSAD). Cette lecture m’a donné un nouvel élan. Dans ce film, j’ai essayé de faire comme pour tous mes films, c’est-à-dire de faire un aller-retour entre des questions très intimes et personnelles, et un mouvement général de l’Histoire, entre la France et l’Algérie.

Dominique Cabrera est une réalisatrice et actrice née en 1957 en Algérie dans une famille pied-noir rapatriée en France en 1962. Elle réalise son premier court métrage en 1981, J’ai droit à la parole, où elle met en image l’organisation d’une cité de transit en banlieue. Depuis, ses films couvrent une palette très large. La cinéaste est aussi à l’aise dans le documentaire que dans la fiction, dans le court que dans le long métrage. Elle compte aujourd’hui 22 films à son actif. Dominique Cabrera a également enseigné à la Fémis, prestigieuse école de cinéma à Paris, et à Harvard.

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