Hitler et Barbie partent en voyage

samedi 19/11/2016 - mis à jour le 01/12/2016 à 15h18

Timur Vermes raconte le voyage dans le temps d’Hitler qui se réveille à Berlin en 2011 dans un roman devenu bestseller. Eli Flory vient quant à elle, de faire paraître le récit du séjour de Barbie chez Daech. Critique croisée de deux romans satiriques.

Le Führer devenu animateur d’un talk-show populaire à la télévision allemande et la poupée à la plastique parfaite shootée au Xanax aux pays des djihadistes, sont les héros de deux romans humoristiques, mais pas que.

Il est de retour-couverture {JPEG}
Il est de retour (Éditions 10/18) emmène le lecteur à Berlin en 2011. Hitler se réveille au beau milieu d’un terrain vague et ne se souvient de rien depuis le 30 avril 1945 lorsqu’il s’était réfugié dans son bunker. Il découvre alors ce qui s’est passé durant ses 70 ans de sommeil et ce qu’est devenue l’Allemagne depuis la chute du pouvoir nazi.
En uniforme d’époque et paré de son emblématique moustache, il est pris pour un sosie. Une société de production de télévision le repère et lui offre une émission. Le dictateur y joue son propre rôle et déblatère sur les juifs et leur extermination, sur Angela Merkel, la race, la nation et tous les thèmes chers à ses yeux. Applaudi et adulé par tout le pays, les Allemands voient en lui la caricature parfaite du plus sombre personnage de leur histoire. Pourtant c’est bien lui, Hitler en personne qui gigote dans leur écran de télévision et qui déverse son message politique. Tout le roman de Timur Vermes est basé sur ce quiproquo, que le despote nous raconte lui-même à la première personne.

Une poupée au pays de Daech-couverture {PNG}
Eli Flory nous transporte elle dans un tout autre univers avec son roman Une poupée au pays de Daech (Alma Éditeur). Barbie est mal en point. Elle vient de se faire larguer par Ken, qui a fait son coming-out et vient d’ouvrir un restaurant vegan à Paris. La poupée doit aussi faire face à une concurrente redoutable, la Reine des Neiges. Elle ne se nourrit plus que d’antidépresseurs et a besoin de changer d’air. La voilà partie pour un séjour dans un club de vacances au bord de la Méditerranée pour se remettre d’aplomb. Elle se laisse alors approcher par un employé, qui la drague et profite de son état de faiblesse pour la kidnapper. Barbie se réveille au beau milieu des djihadistes. Adieu les paillettes et les mini-jupes, bonjour le voile intégral. Se croyant d’abord dans un show de téléréalité, elle découvre alors la vie de ses pairs en Orient.

Les deux romans veulent d’abord faire rire le lecteur, et c’est réussi. Leurs auteurs respectifs virent dans le trash, l’écriture est cinglante et l’absurdité des situations fait sourire. Ils font osciller le lecteur en permanence entre le rire et le malaise, sans jamais pouvoir trancher.

Le plus stupéfiant restait quand même la situation actuelle de l’Allemagne. À la tête du pays, se trouvait une femme lourdaude, aussi charismatique qu’un saule pleureur, et dont l’action était d’emblée discréditée par ces 36 années de collaboration bolchévique.(Timur Vermes, Il est de retour, 10/18, 2013, p144)
Une table avait été dressée au bord de la piscine, des chandelles éclairaient le visage ravi de la jeune femme et les yeux gourmands du garçon. Il tira la table en la regardant droit dans les yeux qu’elles portaient très décolletés. (Eli Flory, Une poupée au pays de Daech, Alma Editeur, 2016, p 41)

Derrière ces scénarios comiques, se cache en réalité une réflexion sur deux sujets d’actualité. D’un côté la montée de l’extrême droite pas suffisamment prise au sérieux et de l’autre la condition des femmes à la fois en Occident et en Orient. Ces deux romans sont précis et se basent sur des situations bien réelles. Timur Vermes renvoie en permanence le lecteur vers un glossaire qui explique toutes les références historiques auxquelles Hitler fait appel tout au long du roman. Comme une volonté de faire revenir le Führer sans laisser de côté la « vraie histoire ». Le message politique d’Hitler raisonne étrangement avec la situation actuelle que connaissent l’Allemagne et toute l’Europe avec la montée de l’extrême droite.

Cette armée de chômeurs, cette sourde colère montant dans la population, ce mécontentement me rappelaient 1930, sauf qu’à l’époque il n’existait pas encore l’expression : “ras-le-bol politique”- et cela voulait bien dire que l’on ne pouvait pas éternellement berner le peuple allemand. (Timur Vermes, Il est de retour, 10/18, 2013, p148)

Pour Barbie, le lecteur n’apprend rien sur l’histoire du jouet mais sur la place des femmes au sein de l’État islamique. Eli Flory décrit à quoi ressemble leur vie, condamnées à devenir esclaves sexuelles des mercenaires. Elle cache aussi habilement une réflexion sur la place des femmes en Occident à travers Barbie, ce qu’elle représente et son expérience.

Les tarifs sont affichés partout. […] Pour une fillette, depuis ses premiers pas jusqu’à la chute de sa première dent de lait, on est quitte pour une kalachnikov. À chaque décade une femme perd de sa valeur. Après 40 ans, l’acheteur s’en tire avec une boîte de munition. (Eli Flory, Une poupée au pays de Daech, Alma Editeur, 2016, p105-106).

Au-delà du scenario, la communication est bien rodée. Leurs couvertures sont épurées et modernes, fonds blanc et titres qui attirent l’œil. Le roman de Timur Vermes s’est doté d’une infographie représentant la coupe de cheveux d’Hitler, et sa moustache, remplacée par Il est de retour. Le concept est poussé jusqu’au bout puisque le livre a été proposé au prix de 19.33€, l’année de prise de pouvoir d’Hitler. Celui d’Eli Flory annonce la couleur en opposant « poupée » en rose et « Daech » en noir.

Les histoires sont prenantes mais leur fin est décevante. Chacune laisse le lecteur en suspens et manque d’intensité par rapport au reste. Le lecteur s’amuse de ces quiproquos mais il est aussi renvoyé à sa propre situation. Malgré des héros fantasques et des allures commerciales, ces deux romans sont d’abord drôles mais surtout percutants car leurs scénarios, absurdes au premier regard,ne sont pas si éloignés de la réalité.

Le roman de Timur Vermes a été adapté au cinéma en 2015. Le film est disponible sur Netflix.


Er ist wieder da : Trailer HD VO st bil par cinebel

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