Honduras : le mirage démocratique

mardi 12/12/2017 - mis à jour le 13/12/2017 à 01h38

Une nouvelle crise politique frappe le pays d’Amérique Centrale, longtemps miné par une guerre civile. Depuis l’élection présidentielle du 26 novembre, le nom du vainqueur n’a toujours pas été proclamé. Retour sur une situation politique explosive avec le chercheur Christophe Ventura.

Les Honduriens auront-ils un président pour Noël ? Rien n’est moins sûr tant la situation dans ce petit pays d’Amérique Centrale est confuse. Le 26 novembre 2017, les neuf millions d’habitants du Honduras étaient appelés aux urnes pour l’une des élections présidentielles les plus scrutées au plan international avec la présence de 16 000 observateurs, venus notamment de l’Union Européenne et de l’Organisation des États Américains (OEA). « La question qui se posait était de savoir si le Honduras pouvait organiser une élection réellement démocratique », remarque Christophe Ventura, spécialiste de l’Amérique Latine à l’IRIS (Institut des Relations Internationales et Stratégiques et Internationales). Le scrutin s’est déroulé sans violence mais non sans fraudes.

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Honduras, situé en plein cœur du continent américain.

Crédit : © Wikimedia

À ce jour, les deux principaux candidats revendiquent toujours la victoire de leur camp... Une catastrophe pour un pays comptant parmi les plus corrompus de la planète et qui « détient la palme mondiale du nombre de personnes tuées, devant le Salvador notamment » s’exclame le chercheur. Le Honduras compose avec le Guatemala et le Salvador le fameux « Triangle du Nord » centraméricain connu pour être la principale plaque tournante du narcotrafic du continent.

Une énième crise démocratique

Cette élection à un tour a vu s’affronter, le 26 novembre, le président sortant Juan Orlando Hernandez du Parti National (Conservateur) face à un ancien journaliste très populaire dans le pays : Salvador Nasralla. Ce dernier se présentait sous la bannière des progressistes de l’Alliance de l’opposition contre la dictature, soutenue notamment par l’ancien président déchu Manuel Zelaya. « Il faut savoir qu’Orlando Hernandez est un rejeton de l’oligarchie hondurienne, souligne Christophe Ventura. Il contrôle les principales institutions du pays comme le Tribunal Suprême Électoral (TSE) et la Cour Suprême ce qui lui a permis de se représenter ». La Constitution hondurienne interdisait pourtant à un président d’effectuer plus d’un mandat. Si l’élection a bien eu lieu le 26 novembre, il a fallu attendre plusieurs jours avant que le Tribunal Suprême Électoral se décide à annoncer les résultats signifiant que le président sortant Juan Orlando Hernandez recueillait 52 000 voix d’avance sur son principal concurrent. Des résultats immédiatement attaqués par Salvador Nasralla dénonçant une « manipulation électorale ». Nombreuses, en effet, sont les zones d’ombre planant sur ces résultats puisque « Salvador Nasralla disposait, lors du dépouillement, de 57% des bulletins. Une avance de plus de cinq points ce qui est techniquement irréversible », affirme Christophe Ventura. Or, une panne informatique et la saisie de certaines urnes non dépouillées par les militaires ont inversé le résultat quelques jours plus tard. Depuis, le pays est plongé dans une dangereuse crise démocratique.

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Salvador Nasralla, principal opposant de Juan Orlando Herndez.

Crédit : © Twitter Univision Noticias

Le coup d’État « légal » de 2009

«  Le point de départ de cette crise, c’est la destitution en 2009 de l’ancien président Manuel Zelaya (Parti Libéral-centre droit)  », explique le spécialiste du Honduras. Une destitution qui est en réalité un coup d’ État « légal ». Un véritable oxymore. « C’est l’innovation hondurienne de 2009, sourit Christophe Ventura. C’est en fait une alliance entre le TSE et le Congrès hondurien qui a ouvert la possibilité de destituer le président à la manière de "l’impeachment" américain ». Une destitution légale aux motifs extrêmement contestables. Cette révocation liée aux politiques redistributives menées par le président Manuel Zelaya heurtait les secteurs les plus conservateurs de la société hondurienne. Mais c’est surtout « la décision de Zelaya d’intégrer le Honduras au sein de l’Alliance Bolivarienne pour les Amériques (ALBA), qui a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase  », reprend le chercheur de l’IRIS. Un choix qui a déplu y compris au sein de son propre parti, mais surtout aux États-Unis qui ont fortement décrié cette position. Cet avis américain pèse lourd puisque le pays a été, pendant la deuxième moitié du XXe siècle, une base arrière des États-Unis dans leur lutte contre les guérillas communistes. Le pays, jadis l’archétype de la république bananière, reçoit encore aujourd’hui d’importantes sommes d’argent de la part de l’oncle Sam.

Une démocratie malade

Si le début de cette crise démocratique date de 2009, les élections présidentielles de 2013 n’ont rien arrangé. Lors de la première élection de Juan Orlando Hernandez, les nombreux observateurs de l’OEA avaient déjà émis de sérieux doutes concernant la validité du scrutin. «  Aujourd’hui néanmoins, un autre stade semble avoir été franchi, clarifie Christophe Ventura. Orlando Hernandez a été trop loin et ceux qui le soutenaient au niveau international sont en train de le lâcher, notamment les États-Unis ».

Un mouvement amplifié par la pression de l’Union Européenne et l’OEA sur Orlando Hernandez pour un recomptage des voix, voire un nouveau scrutin. Recomptage que le président sortant a fini par accepter mardi 5 décembre, qui n’a pas convaincu l’opposition. Celle-ci réclame l’annulation du scrutin. Une situation périlleuse pour le « vainqueur » de l’élection qui cherche, selon Christophe Ventura, « à négocier avec son opposant afin d’éventuellement mettre sur pied un gouvernement d’union nationale temporaire ».

En attendant, le Honduras est paralysé depuis plusieurs jours par un couvre-feu défié par des manifestations quasi-quotidiennes. On dénombre déjà 14 morts parmi les manifestants et les policiers selon un rapport d’Amnesty International. Des spectres de la guerre civile auxquelles Christophe Ventura ne croit pas, jugeant ce risque «  très peu probable ».

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