Internet : la porte ouverte à un nouveau modèle économique de l’information

jeudi 04/02/2010 - mis à jour le 05/02/2010 à 15h06

Mardi 2 février, de 17 à 19h, à la Maison des étudiants de Richter, le Master 2 management des médias de l’université Montpellier 1 recevait un colloque intitulé "Internet, quel modèle économique pour l’information ?" Elie Cohen, économiste et directeur de recherche au CNRS, et Pierre Haski, co-fondateur du site d’informations en ligne Rue89, étaient invité pour participer au débat animé et organisé par Jean Kouchner, directeur de ce même master. Compte-rendu d’un débat haut en couleur, qui a rassemblé plus d’une centaine de personnes.

La crise de la presse n’est pas nouvelle

Dès le début des années 90, la presse écrite française connait une crise déjà irréversible, voyant son chiffre d’affaire sans cesse diminuer. A l’international la situation n’est guère mieux, avec 143 fermetures de quotidiens rien qu’aux Etats Unis.
Le lancement du premier site de presse en ligne fait son apparition sur la toile en 1994, en Norvège. Jusqu’en 2000, la confiance dans ce système de bi-médias ne faiblit pas. Pourtant, à ce moment là, la bulle internet éclate. C’est la fin de l’illusion d’un tout système publicitaire, et seuls les contenus à très haute valeur ajoutée peuvent facturer leurs clients, tel le Wall Street Journal, spécialiste de la bourse. Jusqu’en 2009, les journaux online vont chercher de nouvelles sources de financement alternatifs. Aujourd’hui, c’est vers les nouveaux terminaux et la nouvelle technologie, tels que les blakberry, les Iphone, et le tout dernier Ipad, que se trouve peut-être le futur.

"En France tout commence par des rapports et finit par des aides publiques. C’est un art national."

"En 2010, la seule chose plus difficile à vendre qu’un journal, ce sera une entreprise de presse". C’est en citant Michael Kinsley, le fondateur de Slate, qu’Elie Cohen a entamé son analyse. "Trente ans plus tôt, on parlait déjà de la crise de la presse française, une situation qui a finit par se généraliser à l’ensemble des médias mondiaux.". Il insiste sur l’une des singularités françaises qui consiste face à une crise économique, à recourir systématiquement aux aides publiques, comme l’ont fait à l’époque La Croix et l’Humanité. L’arrivée d’internet provoque un choc terrible sur la presse française déjà mal en point. Cette avancée technologique abolie en effet la distance, la relation de face à face ce qui engendre une dématérialisation de l’information. Face à cette vague, trois stratégies se distinguent : les journaux à forte valeur ajoutée décident de faire payer l’abonnement en échange d’un contenu technique. Certains choisissent la gratuité totale de l’information, comme Rue89, tandis que d’autres emploient la stratégie du payant (Mediapart).

"En France tout commence par des rapports et finit par des aides publiques. C’est un art national." C’est en ces mots qu’Elie Cohen critique les aides publiques attribuées récemment aux médias online. (250 000 euros pour Rue89 et 200 000 pour Mediapart).Il remet en doute l’indépendance face au pouvoir, longtemps défendue par les pure players, et qui finalement ont accepté ces aides.

Avant de répondre aux interrogations de Monsieur Cohen, Pierre Haski, co-fondateur de Rue89, revient sur les débuts de ce “site ovni” crée par des anciens correspondants internationaux de Libération.

Rue89, un média aux fenêtres ouvertes

Au cours de cette expérience à l’international, ils élaborent des blogs, prenant ainsi conscience de l’importance et de la richesse de la "blogosphère". À leur retour en 2007, ils décident de créer une relation non plus verticale mais horizontale, directe et complémentaire avec le lecteur via le support internet. A quelques heures des résultats du second tour des élections présidentielles de 2007, Rue89 voit le jour.
Il se positionne comme un média aux fenêtres ouvertes (aux autres médias, aux blogueurs et aux lecteurs) mais avec un corps de règles, des journalistes professionnels et une éthique qui garantissent une information de qualité. Sans oublier d’impulser une culture participative via les commentaires. D’ailleurs tous les journalistes de ce site sont responsables de la modération sur ces derniers et l’obligation de répondre à leurs lecteurs.

"L’indépendance était au cœur du projet, on voulait être loin de la concentration inquiétante de la presse française. C’était une époque où tout était à réinventer via l’expérimentation". Pourtant une chose était sure, le modèle économique se voulait gratuit. Par ailleurs, pour ne pas dépendre uniquement de la publicité (un marché particulièrement touchée par la crise et qui ne garantie plus de recettes), ils font office très vite de prestataires de services (création de site internet). Et il y a un an de cela, ils se sont lancés également dans la formation.

Aujourd’hui, le bilan est plutôt positif : un million et demi de visiteurs par mois, principalement relayés par le bouche à oreille. Ils perdent encore de l’argent mais se rapproche du point d’équilibre. Et une seule et même philosophie trois ans après : innover pour donner au lecteur un contenu "original et diffèrent" sur lequel il peut réagir et participer.

Des aides publiques controversées et des internautes impliqués

Le débat s’est centralisé autour du thème des aides publiques allouées récemment aux sites d’information en ligne, ce qui avait déjà suscité de vives polémiques. Des thèmes comme internet solution à la crise et à la fois garantie de qualité ou encore la fiabilité et le potentiel des commentaires du lectorat, ont été abordés.

Elie Cohen a reproché ainsi aux pure players d’avoir accepté des aides de l’Etat. Pierre Haski s’est justifié : "Il ne faut pas confondre l’Etat et Sarkozy. L’argent vient du contribuable. De plus, l’aide à internet est une aide à projet sur laquelle on doit payer 40% et qui servira à créer une nouvelle plateforme."
Il a rappelé qu’accepter ces aides ne remettait nullement en cause l’indépendance de ces médias, mais garantissait les mêmes dispositions que les médias traditionnels (création d’un syndicat, même droit de la presse...). Et d’ajouter "nous à la différence de Libération ou Le Monde sommes transparents sur le montant de ces aides."
La question a été ensuite posée de savoir si internet maximisait la qualité, le sérieux de l’information et constituait ainsi une solution à la crise du journalisme ? Monsieur Haski a avancé que si internet n’est pas la solution miracle à la crise, il permet d’établir une relation entre des lecteurs parfois spécialistes et les journalistes. "Je ne crois pas au journalisme citoyen mais plutôt à une co-production." Elie Cohen de rétorquer "en tant que lecteur, je n’ai pas vu l’enrichissement par l’expertise du blogueur, ou du lecteur dont vous parlez. Je vois surtout des “médias conversationnels”, qui témoignent du besoin de réagir des lecteurs."
"Vendredi dernier, le 29 janvier 2010, lors du délibéré de l’affaire Clearstream, le Monde, l’excellence journalistique à la française par référence, a créé un compte twitter, mais a également fait appel à des blogueurs choisis au préalable par la rédaction". Un signe, d’après Mr Haski, que la co-production existe bel et bien.

Le co-fondateur de Rue89, ne se déclare pas favorable à un conseil de presse, comme existant déjà au Québec, lui préférant une relation de respect avec le lecteur. Il s’impose ainsi au quotidien de répondre aux commentaires. C’est le seul moyen de regagner la confiance des lecteurs, même si il avoue "bien sûr, il y a une part de café du commerce, mais les lecteurs ont le droit d’échanger leur point de vue. Et en leur répondant, on tire le débat vers le haut, même sur des sujets polémiques comme la guerre de Gaza."

A la fin de presque deux heures de débat, Jean Kouchner a invité à poursuivre ce dialogue, rappelant que "ce n’est pas l’avenir mais le présent des médias dont il s’agit."

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    La porte s’ouvre certes à ce nouveau média, mais tout de même relativement doucement. Il n’existe pour l’instant aucun modèle économique totalement viable sur internet. Et les médias traditionnels, venus sur internet pour ne pas laisser la place à d’autres, notamment les titres de la presse quotidienne régionale, n’arrivent pas encore à "monétiser" leur site... Il leur faudra certainement encore pas mal de temps pour cela.

    Reste que, en dehors de toutes considérations économiques, ces médias apportent un nouveau regard sur l’actualité. Et ouvrent peut-être l’accès à l’information à un plus grand nombre de personnes, les jeunes notamment... qui sont les lecteurs de demain des médias traditionnels.

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