Jean Hil, célèbre artiste inconnu

samedi 22/12/2012 - mis à jour le 23/12/2012 à 06h18

Nous sommes le 12 décembre 1943, et la bataille de Stalingrad fait rage. Un certain Charles, depuis Alger, s’efforce de soustraire l’hexagone aux claquements de bottes et aux autodafés. Il est loin de se douter qu’au même instant, dans Paris XVIème (outragé), vient au monde l’un de ses ennemis jurés.

Jean Hillaireau, dit Jean Hil, nous ouvre la porte de son atelier figuerollien, perdu au fond d’un couloir aux arches de pierre. À gauche les aquarelles, paysages de campagne délavés, à droite les peintures, en équilibre entre abstraction et figuration. Au centre, encadrées, ses deux célèbres affiches de Mai 68 : «  La chienlit c’est lui » et « Laissons la peur du rouge aux bêtes à cornes ». Homme de convictions, Jean n’a jamais apprécié l’éclat des galons et le bruit sourd des matraques.

Une histoire de famille

La peinture s’est imposée très tôt à l’« enfant de la balle », grâce à un grand-père intime de Picasso et De Staël. Ce dernier considérait d’ailleurs Georges Hillaireau (l’aïeul) comme l’un de ses maîtres. Le virus, comme souvent, a sauté une génération : « Mon père n’a pas fait ça, il était inspecteur à la Caisse d’Epargne du bâtiment. »
Adolescent, il forme plusieurs groupes de rock, dont l’un, les Twisting Monsters, se séparera à la suite du massacre d’Algériens de 1961. « Le guitariste, qui avait un père flic, arrive et nous dit : “Ils en ont balancé six à la Seine”, je lui réponds : “Et tu es fier de ça ?”, et lui : “Bah ouais, c’est jamais que des melons” ». Jean dissout immédiatement le groupe.

Un an plus tard, il est reçu au concours d’entrée de l’Ecole Nationale Supérieure des Beaux-Arts. Des jours heureux : « On faisait des concours de chars sur le quai Malaquais…la décoration la plus anodine serait interdite maintenant ! Déjà à l’époque, on avait du mal à les sortir de la cour, les flics s’accrochaient en grappe à des bites énormes. ».
D’autres jours plus tristes. Le 8 février 1962, poursuivi par les gardes mobiles, il passe à côté de la bouche du métro Charonne. Sa voix se brise : « J’ai vu des gens prendre l’escalier… ». Il n’en verra pas plus, et apprendra la nouvelle dans le journal du lendemain.

Sous le papier, la rage

De retour aux Beaux-Arts, en mai 68, il expulse les professeurs ayant collaboré en 45 et occupe l’atelier de lithographie. Il y produira sa célèbre « Chienlit » avant de déménager vers les Arts-Déco, à la suite d’un différend avec certains étudiants maoïstes. C’est là qu’il réalise son « Bêtes à cornes », tandis que la police passe une nouvelle fois à côté du matériel de gravure, espérant trouver des rotatives.
Alors que l’ébullition révolutionnaire retombe, Jean refuse de se résigner. Il rencontre alors Wolinski, qui lui présente Siné, et finit rapidement à l’Idiot International. Il y officie sous la houlette d’un Jean Edern-Hallier en grande forme : « Après un litre et demi de Whisky, il était encore capable de raisonner et d’écrire ! ».

Obtenant une licence ès lettres à Paris 3 en 1973, il décide de s’envoler pour le Pérou. Il y reste deux ans, et fait l’expérience de cette faim et cette misère qui frappent toujours à l’aveugle. « J’ai pas vraiment avalé tout ça, et quand je suis revenu, je me suis heurté à l’incompréhension des gens. Pour eux le Pérou, c’était le Machu Picchu, c’était joli. »
Arrivant finalement à Montpellier avec femme et enfant en 1987, les débuts seront difficiles pour celui qui a toujours gardé le contact avec Paris : « Montpellier, morne plaine... ».

Aujourd’hui, à 69 ans, il déplore la disparition progressive des valeurs qu’il a défendues. Il s’insurge également contre la fixation de l’art autour d’une ligne « néo-duchamptiste ». Il explique : « Il faut faire des installations, de la vidéo, de l’immatériel. Il ne faut pas trop donner à voir, il faut décevoir le spectateur. Tout ça me fait profondément chier ».
Mais le plus grand regret de celui qui a croisé Louis Aragon, Léo Ferré, Michel Rocard et tant d’autres, est de « n’avoir jamais réussi à se vendre ».
Ironie du sort, les cols Mao, quant à eux, ont fini au Rotary.

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2 réactions

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  • Jean Hil, célèbre artiste inconnu

    8 mars 2015 21:45, par N. PIERRE

    repondre message

    En effet, c’est quelqu’un de très intéressant.
    J’ai eu beaucoup de plaisir à l’interviewer.

    Cordialement,
    N. PIERRE

  • Jean Hil, célèbre artiste inconnu

    26 février 2015 13:15, par Nicola Pagallo

    repondre message

    Jean est un Grand Artiste, mais surtout un createur d’idées toujours neuves.
    J’ai le connais depuis logtemps et nous avons vecu des moments hereuux ensemble en peignant et en vivant. Je suis d’accord avec lui sur l’etat de l’art aujourd’hui.
    Nicola

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