Agora des Savoirs

Jean-Robert Pitte : « L’ignorance géographique est une arme de destruction massive »

mercredi 05/01/2011 - mis à jour le 16/10/2013 à 12h28

Aider les Hommes à mieux se comprendre et à connaître leur environnement. Un pari audacieux qui ne semble pas arrêter le président de la Société de Géographie.

Moins d’une centaine de pages ont été nécessaires à Jean-Robert Pitte pour donner à la géographie un coup de jeune. Avec Le génie des lieux (CNRS éditions), il réenchante le monde ainsi que ses lecteurs. Rencontre avec ce passionné de la planète bleue, venu à Montpellier pour une conférence à l’Agora des Savoir, le 5 janvier 2011.

Haut Courant : Comment êtes-vous devenu géographe ?

Jean-Robert Pitte : Au fil des non-orientations de ma jeunesse ! J’ai commencé des études de géographie sans grande passion après mon baccalauréat. Petit à petit, je me suis dit : « Tiens, c’est intéressant ! » et j’en ai fait le cœur de ma vie professionnelle. Après avoir étudié les paysages et le rapport entre les hommes et les châtaigniers en Europe dans les années 70-80, je suis revenu à mes premières amours : la gastronomie et le vin.

D’où votre intérêt pour l’idée de produit du terroir.

Le retour à une connotation géographique de toute la production est une nécessité dans la mondialisation. Il ne s’agit pas de s’enfermer dans son terroir et de produire ou consommer à destination d’un marché local. Sauf dans certains cas absurdes comme acheter des tomates en Espagne en plein hiver pour en servir à Paris ! En revanche, ça veut dire qu’on perfectionne les techniques de production dans son terroir et qu’on exporte des biens et services avec une réelle personnalité, une qualité incomparable à celle qu’on peut trouver ailleurs.

Un exemple ?

Le vin. Dès que les gens sont un peu connaisseurs, même s’ils ne sont pas très riches, ils veulent du vin de terroir et non du vin passe-partout. Chaque acte de consommer devient une émotion. L’idée d’acheter des choses qui viennent de quelque part est une idée profondément géographique et cela rend la consommation moins addictive, plus agréable. Ce concept s’applique aussi bien à une montre suisse qu’à un voyage à Paris.

C’est ce que vous appelez le “génie des lieux” ?
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Cela traduit l’idée que chaque endroit sur Terre a sa personnalité. Le métier du géographe est de la mettre en valeur. Quand on comprend où on se trouve et pourquoi c’est comme ça et pas autrement, c’est une grande satisfaction. Que ce soit le sommet d’une montagne, le bord de la mer, une ville ou une banlieue, il faut décortiquer les processus qui ont fait que ce lieu a une telle personnalité.

En cela, la géographie est un moyen de “réenchanter” le monde ?

Le savoir géographique est un moyen d’être en harmonie avec son environnement et avec tous les habitants de la planète. C’est un moyen de voir les choses de manière plus positive. J’ai l’habitude de dire que l’ignorance géographique est une arme de destruction massive : elle développe un sentiment d’insécurité vis-à-vis des autres et des peurs irrationnelles.

Le discours sur le climat est-il victime de ces peurs irrationnelles ?

Oui. C’est d’une absurdité totale, ça fait partie des peurs irrationnelles invraisemblables dans notre monde contemporain, avec la culture scientifique et le recul historique que nous avons. Certes cela pourrait aller mieux mais il n’y a pas de fatalité. Beaucoup de gens croient en une fin proche de l’humanité sur Terre. Et curieusement, ils ont l’air d’en avoir besoin ! Cela les stimule alors que c’est incroyablement mortifère comme idéologie.

Quels sont les principaux centres d’intérêts de la géographie ?

Les localisations et les répartitions. Elle cherche à savoir pourquoi les choses sont ici et pas ailleurs. Pour comprendre une réalité complexe, il faut tout regarder. Alors oui, les frontières intéressent fortement les géographes. Mais on pense souvent aux frontières politiques alors qu’il existe des frontières entre des langues, des religions, des paysages, des réalités géologiques, botaniques, hydrologiques etc.

Comment se fait-il que la discipline n’ait pas le vent en poupe ?

Nous, géographes, en sommes responsables : nous n’avons pas assez fait d’efforts pour mettre nos recherches à la portée de tous. Depuis la seconde Guerre Mondiale, nous nous sommes enfermés dans un discours abscons. Les historiens ont à l’inverse rendu leurs travaux lisibles pour le commun des mortels. Aujourd’hui, la plupart d’entre eux publient leurs livres dans des collections grand public.

Qu’en est-il de la géographie à l’école ?

Prenons la réforme sur l’histoire-géographie en Terminale Scientifique. J’ai trouvé lamentable le corporatisme de certains géographes et que les historiens soient montés au créneau sans se soucier de la géographie. Surtout que la réforme est bonne : elle suit le modèle utilisé pour le français et l’accompagne d’une matière optionnelle en T.S. intitulée “Les grands problèmes du monde contemporain”. Ce serait une belle occasion de passionner, par un programme moins didactique, des élèves concentrés sur les maths et la physique !

Cet article est paru dans le Direct Montpellier Plus du 5 janvier 2011

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    Mr Jean-Robert Pitte, quoique géographe reconnu, se traîne tout de même de sacrées casseroles, et mène un parcours, en dehors de ses travaux de recherche, très orienté à droite. En tant que président de la Sorbonne, il a été controversé, et aujourd’hui en tant que Délégué Interministériel à l’Orientation, il se fait le porte-parole de politiques obsolètes. Il eut été plus judicieux d’interroger des géographes plus engagés. Et oui, la géographie n’est pas que de la poésie !

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