Joke : « Petit, si je m’étais écouté, j’aurais apprécié »

samedi 08/11/2014 - mis à jour le 10/11/2014 à 18h12

Jeudi 2 octobre, veille de concert à Lausanne et première date d’une tournée de trois mois pour Joke. Avant son départ, Radio Campus Montpellier rencontre le rappeur Montpelliérain, récemment propulsé sur l’échelon national de la scène rap. Décomplexé, il évoque sans détour sa jeunesse, ses origines, son avis sur la politique, autant de thèmes qui ont fait "Ateyaba", sorti en juin dernier. Ses textes, ses instrumentals et ses featurings, Gilles Atèyaba Koffi Soler, alias Joke, nous dit tout sur l’album qui l’a confirmé parmi les têtes d’affiche du rap français, un art qu’il veut voir libéré de tout codes.

« Je peux être le sale gosse du rap français, parce que je fais les choses différemment »

Joke, commençons par la sortie "d’Ateyaba", un album qui a déchaîné les passions. Quand on mesure ça, ton rap a vraiment l’air de se distinguer...

Je pense qu’il se distingue. Quand j’écoute ce que je fais, et que j’écoute les autres, je vois que c’est pas la même chose, autant au niveau des instrumentals que dans la manière de rapper. On va dire que c’est indépendant de ma volonté. Je cherche pas à me démarquer quand je fais de la musique. La musique que j’aime faire elle est différente de ce qui se fait habituellement. Dans mes choix d’instru, des gens pourraient dire que je prends des risques. Moi je le vois pas comme ça. Comme je travaille au coup de coeur, dès que je tombe sur une instru qui me plaît, j’ai envie d’écrire dessus.

Les instrumentals c’est justement un point fort de ce premier album. Comment les choisis-tu, les composes-tu toi-même ?

J’ai composé une instru dans l’album, c’est celle de "Paris". On m’envoie beaucoup de packs, et j’en mets souvent de côté, celles qui m’ont touché, aussi bien musicalement que dans l’ambiance. À partir de là, je reviens dessus, j’écoute, et un jour je me mets à écrire dessus quoi. C’est vraiment au hasard. Un jour, je vais écouter une instru, être inspiré et écrire dessus. Je fais un premier choix au feeling, ensuite, le jour où je vais commencer à écrire, ça va être aussi au feeling.

En janvier dernier, le magazine Les Inrocks t’évoquait comme « le sale gosse du rap français », es-tu d’accord avec cette comparaison ?

En fait, dans un sens je suis d’accord. Si on se dit que je fais pas tout à fait la même chose que les autres, là je peux être le sale gosse du rap français. Comme si t’étais le mec dans une classe qui fout un peu la merde : t’es pas comme les autres élèves. Mais en même temps, niveau « mec teigneux » dans le rap français, il y a beaucoup plus teigneux que moi. Donc, vu comme ça ouais, je peux être le sale gosse du rap français parce que je fais les choses différemment.

Aurais-tu de bonnes raisons d’utiliser cette posture-là ? Faire passer un message par exemple ?

À la base, quand je commençais le rap, c’était pas pour faire passer un message, c’était surtout car ça me plaisait de rapper, d’écrire. La discipline me plaisait. Maintenant, arrivé où j’en suis, je sais que des gens m’écoutent et prennent vraiment en compte ce que je dis. Là, je peux faire passer un message et dans mes textes, de temps en temps, il y a des petites phrases qui font référence à ce que j’ai envie de dire.

Tu as commencé très tôt à écrire des textes, à l’âge de 10 ans. Avec le recul, si ce Joke là écoutait les morceaux qu’il fait aujourd’hui, qu’en penserait-il ?

Je me rappelle que, quand j’étais petit, j’écoutais des rappeurs et je me disais « Putain, ils sont trop forts ! Comment, et à quel moment je pourrais être aussi forts qu’eux ? »

Comme IAM, par exemple ?

J’aimais bien IAM, mais j’étais très petit à l’époque. J’avais genre 10 ans donc je les trouvais forts mais j’étais pas non plus trop conscient de ce qu’ils faisaient. Après, à 13-14 ans, j’étais plus conscient de ce qui se passait au niveau des métaphores, des rimes, des multisyllabics, et je me demandais comment moi, je pourrais faire ça. Maintenant, je pense que j’ai réussi à le faire, et que si petit je m’étais écouté, j’aurais apprécié ce que je fais aujourd’hui.

« Depuis tout petit, j’ai jamais eu l’impression que la politique changeait quelque chose à ma vie »

Youssoupha (rappeur français, ndlr) a écrit « Qui peut prétendre faire du rap, sans prendre position ? » dans son morceau "Menaces de mort". Va-t-on te voir prendre position sur des morceaux ? Tu fais déjà quelques allusions dans "Ateyaba"...

Dans le morceau "Ateyaba", j’ai pris position. Plus que beaucoup de mecs du rap français « conscients », on va dire, parce que j’ai parlé de choses graves. Du début à la fin, j’explique ce que la France a fait en Afrique. Je le fais d’une manière assez inhabituelle, mais pour moi il y a une prise de position claire et forte. C’est pas un morceau qu’on a mis en avant, mais il a marqué certaines personnes. J’ai aussi l’impression que c’est un morceau sur lequel les médias ont essayé de faire l’impasse.

Tu déclarais dans une interview pour Booska-P que la France était un pays raciste et hypocrite, est-ce qu’on en revient à ça dans ce morceau ?

Je ne pense pas que le peuple français est raciste. Je pense que la politique, les institutions sont racistes et hypocrites parce qu’il y a beaucoup de mensonges, comme dans les cours d’Histoire par exemple. Dans le quotidien, beaucoup de mensonges qui font que, comme je le dis dans le morceau, des français ne sont pas au courant de ce qui s’est passé, et deviennent racistes par ignorance. Ils se demandent pourquoi il y a plein d’immigrés en France, par exemple : « Pourquoi les immigrés viennent nous prendre notre taf ? » Des choses comme ça. Déjà, je pense pas que les immigrés prennent le travail des français, et en plus de ça, s’il y a des immigrés en France, c’est parce que les français sont partis dans ces pays-là. Il y a une histoire qui fait qu’on en est arrivés là, une histoire dont les français ne sont pas vraiment au courant et qui fait qu’ils sont ignorants. Là, ils peuvent devenir racistes.

Ton album témoigne de tes origines, ta famille, et d’une certaine politisation. Y a t-il un engagement politique derrière cet album ?

J’ai un engagement politique, mais c’est pas pour un parti, c’est pour des idées. Mon idée primaire, c’est que tous les partis sont les mêmes. Pour moi, à la base, c’est tous des menteurs, que ce soit la gauche ou la droite. En fait, c’est un truc qui fait que, depuis tout petit, j’ai jamais eu l’impression que la politique changeait quelque chose à ma vie. Aller voter, j’ai l’impression que ça sert à rien au final. Après c’est triste hein, mais j’ai l’impression que finalement, on est manipulés. Et puis, on va te dire : « Vas-y, vote pour un tel ! » Au final, ça revient toujours à la même chose.

Le problème des partis politiques, pour toi, c’est qu’ils ne sont motivés que par la conquête du pouvoir...

Je pense qu’en fait, les personnes qui se lancent dans la politique ont surtout un intérêt personnel à le faire. Peut-être que le fait qu’en France, il y ait tant d’avantages pour les gens qui sont au pouvoir, fait qu’on se retrouve avec des gens pas forcément bien intentionnés.

Dans "Pharaons", tu dis : « Au rythme où les choses se passent je ne vous considère plus comme des auditeurs, je vous considère comme des témoins. » Des témoins de la corruption ?

Ça a deux sens. Il y a ce sens là que tu dis, et il y a le sens un peu dans le délire "égotrip", en mode : « Vous écoutez même plus ce qui se passe, là vous êtes carrément des témoins de ce que je fais. »

Sur le rap français actuel : « À la base, un problème de culot »

Revenons un instant sur tes influences. Tu es sur le label Def Jam France, comme Disiz, IAM, et plus récemment Kaaris. Que t’inspirent ces noms bien connus du rap français ?

Pour commencer, Disiz, c’est le premier concert de rap que j’ai vu. J’étais en CM2, je crois, et c’était à Victoire 2. Je me suis demandé : « Putain ! Comment il fait ? » (rires). Finalement, plus tard, j’ai moi-même fait Victoire 2. Ensuite, IAM, c’est un groupe que j’écoutais étant petit, et je pensais avoir complètement oublié que j’avais écouté. Puis l’an dernier, j’ai réécouté "L’Ecole du Micro d’Argent ", et je me suis rendu compte qu’en fait je connaissais toutes les paroles par cœur ! Donc, oui, c’est des groupes, des gens qui m’ont, entre guillemets, influencé dans ma musique. Kaaris, je trouve que c’est un des meilleurs rappeurs français à l’heure qu’il est. Après, on ne se connaît pas personnellement, mais d’après ce que j’ai entendu, il apprécie aussi ce que je fais.

Y’a beaucoup de featurings sur ton album : Titan, Seth Gueko ou encore Dosseh. Dans « Black Card », il y a notamment un featuring avec un rappeur américain, Pusha T. Comment se fait-il qu’il y ait si peu de connexions entre le rap français et le rap US ?

Je pense qu’il y a, à la base, un problème de culot dans le rap français. Un manque d’audace. Beaucoup n’osent pas aller vers les rappeurs US. Après, il y a un truc avec les américains dans leur manière de travailler, c’est toujours avec de l’argent. C’est du taf, il faut qu’ils soient payés, donc il faut aussi avoir un budget derrière. Mais je pense pas que ça s’arrête à ça. Par exemple, j’ai fait un featuring avec Action Bronson (son morceau "Batmobile", ndlr) mais j’ai rien payé. Je suis allé le voir pour lui proposer de faire un morceau et il m’a dit : « Ok, on le fait ! » Pourtant, ce que les rappeurs français faisaient auparavant, ça parlait pas forcément aux rappeurs US. Maintenant, il y a bien plus de possibilités pour que ça se fasse.

Le rap français doit-il correspondre à des codes bien précis, ou libre à chacun ?

Pour moi, c’est libre à chacun. Le fait que ça corresponde à des codes bien précis, parce que c’est le cas je pense en ce moment, freine le rap français. C’est un peu ennuyeux. Pour moi, la musique c’est de l’art, donc je ne vois pourquoi il devrait y avoir des codes.

On résume souvent le rap français à Paris et Marseille, NTM et IAM. Toi tu arrives de Montpellier, Nemir de Perpignan, Orelsan de Caen, y a-t-il une vraie dynamique un peu partout en province ?

Ouais, il y a une vraie dynamique. C’est grâce à Internet aussi si des artistes émergent d’un peu partout. Orelsan de Caen, Black Kent de Bordeaux, Gradur du Nord. Plein d’artistes viennent d’un peu partout donc c’est clair, ça vient plus que de Paris ou Marseille.

A l’aube de ta tournée (à partir du 2 Octobre 2014, ndlr), arrives-tu à te projeter déjà vers l’avenir et de nouveau projets ?

Je travaille déjà sur ce qui va arriver pendant la tournée, parce que je compte envoyer des clips pendant, et ce qui va arriver après aussi. Tout se passe au même moment, ça va trop vite ! Dans la journée je suis sur cinquante choses en même temps : Un nouveau clip et en même temps un nouveau morceau, auquel il va falloir ajouter un clip. Après, un featuring pour autre chose, etc. Dans un même temps, il faut bosser la tournée, ajouter de nouvelles choses au show. Même si là on a un base, le show va se construire au fur et à mesure des dates. Elles vont nous apporter de nouvelles expériences. On va mieux comprendre comment placer les morceaux, par exemple.

« Montpellier, la ville dans laquelle j’ai tout fait »

Montpellier, tu en parles, est ce qu’elle a changé cette ville depuis ton arrivée ?

Je suis arrivé à l’âge de 9 ans non ? (il réfléchit) Ouais c’est ça, 9 ans. Je peux pas dire si elle a changé. C’est comme toi-même, t’as du mal à te dire que t’as changé quand tu te regardes dans un miroir. Tu te rends pas compte, parce que tu grandis avec. C’est qu’avec du recul, quand tu vois une photo de toi petit que tu te dis : « Ah ouais j’étais comme ça ! » La ville, j’arrive pas à voir comment elle a changé. Tout ce que je vois, c’est que ça évolue au niveau des transports, des infrastructures, comme le tramway ou l’Arena. Après, la ville en elle-même, c’est la même que quand j’étais petit.

Quel est ton lien à elle aujourd’hui ? On sent que tu y es très attaché...

C’est la ville dans laquelle j’ai tout fait. Mon lien s’est renforcé à partir du moment où je suis parti sur Paris. Je me suis rendu compte à quel point j’aimais la ville. Avec le recul, c’est comme par rapport à la photo de moi petit : j’ai pu avoir un point de comparaison. Elle me manque mais en même temps, j’ai pas trop envie de rester ici, dans le sens où t’as aussi envie de voir autre chose, de découvrir le reste du monde. Mais voilà, plus j’en sors, plus je l’apprécie.

A quel degré t’inspire Montpellier ?

Je pense que c’est surtout au niveau de mon entourage, des gens que je rencontre. Après, le temps qu’il fait ici, le délire « sud de la France un peu cool », ça m’inspire aussi dans mon quotidien et dans ma musique. Ce que je mets dans ma musique c’est ce que j’aime faire dans mon quotidien.

Propos recueillis par Elias Halile-Agresti et Jérémy Lochi (Radio Campus Montpellier)

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