Révoltes arabes

L’Algérie, prochain pays contestataire ?

samedi 12/02/2011 - mis à jour le 16/10/2013 à 12h28

L’Algérie, comme son voisin tunisien, a été secouée au début du mois de janvier par des émeutes populaires. Le mouvement n’a cependant pas pris l’ampleur du soulèvement tunisien, à l’origine du changement de régime.

Pour relancer la mobilisation et suivre les pas de leurs frères tunisiens et égyptiens, une marche est prévue le 12 février prochain. Mais au sein de l’opposition algérienne, cette initiative est loin de faire l’unanimité.

Une première révolution étouffée il y a plus de 20 ans

Le 5 octobre 1988, l’Algérie faisait face à un soulèvement d’une grande ampleur contre le régime du parti unique. La contestation sera réprimée dans le sang, faisant plus de 500 morts, dont de nombreux jeunes, en plus d’une application massive de la torture. Malgré tout, le régime réagit en opérant une ouverture démocratique.

Un vent de liberté souffle alors sur l’Algérie. Les partis politiques sont légalisés et peuvent se présenter aux différents scrutins prévus. Très vite, le Front islamique du Salut (FIS), parti d’opposition islamiste, devient la principale force politique du pays, en remportant les élections municipales de 1990 puis le premier tour des législatives de 1992.

Mais l’armée, qui dirige réellement le pays depuis l’indépendance, n’entend pas laisser les islamistes prendre le pouvoir. Elle annule le processus électoral et réprime sauvagement les membres du FIS, dont un certain nombre rejoignent le maquis. S’en suit une guerre civile qui fera plus de 200 000 morts et des milliers de disparus sur une décennie.

Depuis, l’ouverture démocratique s’est refermée. Et l’Algérie est confrontée à des émeutes régulières et spontanées, qui éclatent aux quatre coins du pays, exprimant ainsi une exaspération. Les dernières en date sont celles du début du mois de janvier : représentent-elles un réel danger pour le régime ?

Des révoltes orphelines

Salah-Eddine Sidhoum est un militant des droits de l’Homme. Ce médecin lutte depuis longtemps contre un régime composé « d’imposteurs » qui ont usurpé la révolution de l’indépendance. Son combat lui a valu de vivre de nombreuses années dans la clandestinité en Algérie, ainsi qu’une condamnation à vingt ans de réclusion. Après plusieurs jours de détention et une campagne internationale pour obtenir sa libération, il est finalement libéré et acquitté. Mais son combat contre le régime continue pour parvenir à « un changement pacifique et radical du système politique. »

Selon lui, si les récentes révoltes n’ont pas abouti, c’est parce qu’elles sont orphelines : « En l’absence d’une véritable société civile et d’une classe politique digne de ce nom pour canaliser cette révolte populaire, il était prévisible que cette flamme contestataire allait s’éteindre, avec finalement des pertes humaines, des dégâts matériels considérables et aucune avancée sociopolitique. C’est toute la différence qu’il y a avec les sociétés tunisienne et égyptienne. » Ces émeutes risquent de « devenir de plus en plus violentes, poursuit-il. Elles risquent de se terminer par un véritable tsunami populaire qui emportera non seulement ce régime, mais tout le pays. »

Salah-Eddine Sidhoum estime ainsi qu’il est nécessaire de « reconstruire l’opposition sur des bases saines », car « en cette phase cruciale, notre pays est assis sur un véritable volcan qui peut entrer en éruption à tout instant. aucun parti, aucune tendance et aucun “zaïm” [1] ne peut à lui seul mener cette lutte pour le changement du système. Il est impératif de rassembler au sein d’un Front du Changement, toutes les volontés politiques, intellectuelles et citoyennes, toutes tendances confondues et sans exclusion aucune, autour d’un compromis politique. »

Une opposition hétéroclite et divisée

Contrairement à l’opposition égyptienne qui a su se regrouper au sein du mouvement Kefaya [2], où tunisienne qui a su créer une coalition regroupant islamistes et laïcs, la contestation algérienne reste profondément divisée malgré des objectifs communs.

  • Fondé le 18 avril 2007, le mouvement Rachad est composé d’opposants politiques qui luttent pour « un État de droit et de bonne gouvernance en Algérie ». C’est notamment le cas de Mohamed Larbi Zitout, ancien ambassadeur d’Algérie en Libye, qui a quitté ses fonctions et s’est réfugié à Londres pour dénoncer les violations massives de la part du gouvernement algérien depuis le coup d’État de 1992. Ou encore Rachid Mesli, militant des droits de l’Homme, qui travaille actuellement en Suisse pour l’organisation Al Karama, après avoir purgé une peine de trois ans de prison en Algérie pour son combat. Le mouvement Rachad dispose d’une chaine de télévison sur Internet, qui diffuse un programme hebdomadaire en vue de sensibiliser l’opinion publique algérienne, malgré les censures du pouvoir.
  • Anwar Haddam est président du Mouvement pour la liberté et la justice sociale (MLJS). Élu député sur les listes du Front islamique du Salut lors des législatives avortées de 1991, il quitte l’Algérie en tant que président de la délégation parlementaire du FIS pur rejoindre les États-Unis. Mis en détention de décembre 1996 à décembre 2000, il est depuis assigné à résidence dans la région métropolitaine de Washington. Il fonde le 11 janvier 2007 le MLJS, un groupe de travail « ayant pour objectif d’œuvrer afin de permettre à notre pays de tourner d’une manière juste et équitable la page de cette crise qui ronge notre peuple algérien depuis son indépendance. »

Pour Anwar Haddam, la solution en Algérie est d’ordre politique et non sécuritaire. Son mouvement réclame un « changement réel du régime ». Il pense que cela doit être « pensé et accompli collectivement et en coordination entre toutes les forces vives et personnalités politiques nationales du pays, civiles et militaires qui ne sont pas impliqués dans les atrocités commises contre notre peuple ». Le MLJS réclame entre autres « l’ouverture du champ politique et médiatique » ainsi que « le retour à la légalité constitutionnelle et à la souveraineté populaire ».

  • Le MAOL, mouvement algérien des officiers libres, est composé d’officiers qui ont désertés afin de dénoncer les atrocités et les manipulations commises par les troupes durant la guerre civile. « Mais la plus grande partie d’entre eux est au sein de l’armée nationale populaire et s’active pour tisser la toile du changement de l’intérieur ». S’ils n’ont pas souhaité réagir aux émeutes, ils mènent une campagne de sensibilisation auprès de l’armée algérienne afin qu’elle se range, comme lors des récentes émeutes en Tunisie, aux côtés du peuple et qu’elle refuse la répression.

Le MAOL souhaite également que les généraux « responsables de la catastrophe nationale soient appréhendés et mis aux arrêts pour être publiquement jugés. » Ils réclament le retour à l’État de droit et celui « aux missions et attributions de l’armée telle que définie par la constitution. » Autrement dit, l’armée doit se retirer des affaires politiques pour préserver l’intégrité territoriale et la sécurité du pays.

  • En Algérie, le Front des Forces Socialistes, est, depuis la dissolution du Front islamique du salut, le seul parti d’opposition crédible, avec une certaine aura et d’une vraie base militante. Mais le régime fait tout pour confiner ce parti à la Kabylie sur des bases régionalistes.
  • Salah-Eddine Sidhoum a également lancé avec un groupe de compagnons, l’Appel du 19 mars, « pour un changement démocratique et pacifique ». Pour relayer son message, il gère en compagnie de Djamel Eddine Benchenouf, journaliste algérien en exil, le journal électronique le Quotidien d’Algérie, une tribune pour l’opposition algérienne. Si, comme une bonne partie de l’opposition, le docteur Sidhoum souhaite la création d’un Front du changement, il ne souhaite pas non plus s’allier à n’importe qui.

La marche du 12 février, miroir des divisions

Suite aux émeutes qui ont éclatées début janvier, une Coordination nationale pour le changement et la démocratie s’est formée en Algérie. Regroupant des syndicats autonomes, des partis politiques et diverses associations de la société civile, cette coordination a prévu une marche à Alger le 12 février. Elle réclame « la levée de l’état d’urgence, l’ouverture du champ politique et médiatique, ainsi que la libération des personnes arrêtés pour des raisons de manifestation ou délits d’opinion. »

Mais cette marche est loin de faire l’unanimité au sein de l’opposition. Le mouvement Rachad et le MLJS d’Anwar Haddam appellent à y participer « malgré les divergences avec certains courants ». Salah-Eddine Sidhoum refuse catégoriquement de rejoindre ce rassemblement : « n’étant pas un adepte de l’hypocrisie politique et du populisme, ce ne sont pas ceux qui ont participés à la ruine du pays hier qui vont nous convaincre qu’ils veulent le reconstruire aujourd’hui. Ce ne sont pas ceux qui ont cautionnés un coup d’État et applaudit la répression sauvage qui s’est abattue sur nos enfants des quartiers populaires dans les années 90 qui vont venir maintenant nous parler de libertés démocratiques. Et ce ne sont pas les planqués durant les années de braise qui vont venir aujourd’hui nous parler de droits de l’homme. »

C’est notamment la présence du RCD, le Rassemblement pour la culture et la démocratie, parmi la coordination qui est dénoncée. Ce parti, par la voix de son leader Saïd Sadi, avait approuvé le coup d’État de janvier 1992 avant de justifier la répression qui s’abattra sur les militants islamistes. D’autres personnalités, comme Habib Souaïdia, aujourd’hui réfugié en France, après avoir déserté l’armée algérienne et auteur du livre La Sale Guerre qui dénonce les exactions de l’armée durant la guerre civile, [accuse le « soudain activisme » du RCD et sa « fausse opposition ». Selon lui, « manifester avec le RCD, c’est comme manifester avec le DRS  [3] ». De même, Kamel Daoud, membre du conseil national de la Ligue algérienne de défense des droits de l’Homme et le Front des forces socialistes refusent de s’associer à cette marche, estimant que la concertation n’a pas été assez intensifiée et approfondie et que la coalition aurait dû être plus large.

Mais pour Mourad Dhina, membre du secrétariat de Rachad, bien que son mouvement n’ait pas été associé aux discussions, il faut participer à cette marche car « en étant présent, on peut nous aussi influer, contrôler et faire en sorte qu’on ne soit pas roulé. Si on est absent, on ne sera que des spectateurs/commentateurs. » Malgré la division de l’opposition algérienne, la marche prendra t-elle la même ampleur que la contestation en Égypte et en Tunisie ? Réponse dans les prochains jours.

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Notes

[1ndlr : “leader” en arabe

[2“Ça suffit !”, en arabe

[3ndlr : le département de renseignement et de sécurité algérienne

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