Dossier l’après-Frêche

L’après-Frêche : entre continuité et rupture

vendredi 04/03/2011 - mis à jour le 05/03/2011 à 16h49

La mort de Georges Frêche, le 24 octobre 2010, a signé la fin d’une histoire politique extraordinaire, qui aura duré près de quarante ans en Languedoc-Roussillon. Élu député socialiste pour la première fois en 1973, puis maire de Montpellier de 1977 à 2004, pour enfin devenir président de la Région jusqu’à sa mort, le natif de Puylaurens dans le Tarn aura laissé une trace indélébile. Les conséquences de sa disparition sont encore floues. Toutefois, les contours se dessinent déjà.

Georges Frêche, c’était avant tout un système politique. Selon Paul Alliès, secrétaire national adjoint à la rénovation du PS, « il avait une distance provinciale très calculée vis-à-vis de la direction nationale du parti. » [1] Et d’ajouter que « Georges Frêche avait construit sa popularité dans cette protestation vitupérante contre Paris, le centre, contre les énarques. » Ces deux aspects du système frêchiste apparaissent exacerbés lors de la campagne des Régionales 2010, où le candidat, exclu du PS en 2007, fait campagne sur son nom, au-dessus des partis politiques et dans une attitude de défiance vis-à-vis des “élites parisiennes”.

Mais il y a d’autres traits inhérents à ce système. Jacques Molénat, journaliste indépendant spécialisé dans la vie politique locale, insiste sur le fait que « c’est un homme qui aimait l’autorité, le pouvoir. Tout le système s’organisait autour de lui. » Ainsi, Emmanuel Négrier, directeur de recherche au CNRS, voit en Georges Frêche à la fois un « Suzerain du Midi » et un « Républicain au goût du peuple » [2].
Ces quelques éléments de rappel ne sont pas inutiles. Ce système politique, parfois tant décrié, s’est imposé en Languedoc-Roussillon en s’inscrivant dans la durée. On peut alors penser que la page Frêche sera longue à tourner. Pourtant, dès les premiers jours suivant sa mort, la question du successeur était dans tous les esprits. Qu’en est-il réellement ?

L’absence d’héritier

De toutes les personnes rencontrées, aucune n’a pu dire qui était l’héritier de Georges Frêche. Au contraire, beaucoup pensent qu’il n’existe pas. Et pourtant, on pourrait estimer que Christian Bourquin, nouveau président de la Région, incarne cette succession. Frêche avait même évoqué le temps des Catalans. Et Jean-Pierre Moure, qui a pris la tête de l’Agglo, ne fait-il pas lui aussi figure d’héritier ? Le retour en grâce de Robert Navarro à la vice-présidence de la Région après avoir été évincé de la Fédération de l’Hérault n’est-il pas aussi révélateur ?

Paul Alliès est convaincu : « L’absence de succession a été révélée par la mort de Georges Frêche. » À propos de Jean-Pierre Moure, il affirme qu’il « n’a ni un parcours, ni un statut ou une personnalité qui l’impose légitimement (pas au sens légal) pour les années qui viennent à la tête d’une agglomération comme Montpellier, qui devrait devenir métropole si les textes législatifs évoluaient. »

Pour Jacques Molénat, « ils ont tous un lambeau de la tunique mais aucun ne peut dire qu’il incarne la continuité. Il peut y avoir un morceau de Frêche chez Moure, un autre chez Bourquin et un autre chez Navarro, mais il n’y en a aucun qui puisse dire : “L’héritier c’est moi”. » Le journaliste estime même que « Bourquin n’a pas l’ampleur intellectuelle de Georges Frêche, même s’il y a une proximité entre eux. »

Cependant, le collaborateur de L’Express évoque une continuité, dans le sens où « la direction frêchiste est maintenue mais avec des accommodements. » Exemple significatif, Jean-Pierre Moure a confirmé qu’il terminerait le projet des statues, dernière polémique de l’ère Georges Frêche.

L’éviction d’un “premier cercle”

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Il se dessine malgré tout des lignes de partage incontestables. Jacques Molénat identifie deux cercles. Le premier est celui de Frédéric Bort, Laurent Blondiau, respectivement ex-directeurs de cabinet et de la communication de Frêche. Le second cercle est celui des élus, Bourquin, Moure, Navarro entre autres. Pour le journaliste, « la succession de Frêche a été accaparée par un clan d’élus, le deuxième cercle », tandis que le « premier cercle a été dispersé ».

À ce premier cercle s’ajoute François Delacroix, élu de la région après avoir été directeur général de l’agglomération de Montpellier, qui a sans doute payé le fait d’avoir soutenu Didier Codorniou à la présidence de la Région.
Paul Alliès abonde dans le même sens, en déclarant à propos de Christian Bourquin que « sa première décision a été d’évacuer tout l’entourage technico-politique de Georges Frêche. »

Si l’héritier n’existe pas, un clan semble l’avoir emporté sur l’autre. Mais cette guerre de succession pourrait bien masquer la véritable question concernant les conséquences de la disparition de Georges Frêche : va-t-on assister à un retour à un système partisan ?

La lutte entre un système de cour et un système partisan

Le 21 mars 2010, au soir de sa victoire aux élections régionales, Georges Frêche déclare vouloir « une minute de silence pour les partis politiques ». Exclu du PS, l’homme politique se plaçait à la fin de sa carrière au-dessus des partis. Et sa mort pourrait bien être synonyme d’une normalisation.

Un assistant universitaire, qui a souhaité rester anonyme, évoque à propos du pouvoir frêchiste un « système de cour » - système mis en lumière par le documentaire d’Yves Jeuland, Le Président. Ainsi, Georges Frêche aurait cassé les cadres partisans, mais avec sa mort, une reconstruction des forces partisanes serait envisageable. Pour cet universitaire, il s’agit en fait d’une « bataille entre un système de cour et un système partisan ».

Ce retour à la normale est également défendu par Paul Alliès, pour qui « il faut restaurer le socle d’un parti politique démocratique. » Le socialiste, farouchement opposé à la politique du “Président”, précise que « Georges Frêche ne s’est jamais intéressé à la vie interne du parti même quand il a été député, ou membre du bureau national », avant d’ajouter « qu’il n’y avait plus de vie politique, plus de vie démocratique interne ».

Une chance pour la droite ?

La reconstruction du Parti Socialiste dans la région, et notamment dans l’Hérault, apparaît cruciale pour l’après-Frêche. La question de la réintégration des exclus et de la fédération socialiste de l’Hérault est cependant loin d’être réglée [3].

Ces difficultés pourraient bien faire le lit de la droite dans les prochaines années. Notamment pour les prochaines législatives en 2012, ou même les municipales en 2014. À ce titre, Jacques Molénat estime que « si la droite trouve un bon leader, elle peut reprendre Montpellier après 37 ans de pouvoir de gauche. » Un avis partagé par Paul Alliès : « Il y a une tendance à l’érosion des votes de gauche très ancienne dans la région. Les bases électorales et sociologiques de la gauche et de la droite sont à forces égales. Cela varie en fonction de ce qu’il s’est passé lors de l’élection présidentielle précédente. Moi, je pense que la gauche peut perdre la région si elle ne fait rien. »

Au final, les conséquences de la mort de Georges Frêche sont probablement plus importantes qu’une guerre de succession. C’est bien tout le jeu politique en Languedoc-Roussillon qui pourrait être bouleversé. Olivier Dedieu, webmaster du blog “Rénovons le PS en Languedoc-Roussillon”, estime par exemple qu’il y a « un potentiel vert ». C’est donc une nouvelle gauche qui pourrait émerger en région. Mais l’après-Frêche laisse surtout entrevoir l’alternance, que ce soit à la région ou à la municipalité. Cela pourrait donc être une chance pour la droite locale. À moins que ce soit l’extrême droite qui en profite, récupérant une partie de son électorat qu’avait réussi à capter Georges Frêche [4]

Notes

[1Sauf indication contraire, les citations sont tirées d’entretiens réalisés pour ce dossier

[2Midi Libre, 24 novembre 2010

[3Voir l’article intitulé « La Fédération socialiste de l’Hérault dans la tourmente »

[4Voir l’article intitulé « L’après-Frêche : une aubaine pour l’extrême droite ? »

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