"Tous vulnérables aux violences conjugales"

mercredi 10/03/2010 - mis à jour le 11/03/2010 à 14h24

Pour la Journée des femmes, Hautcourant est allé à la rencontre de Lucie Goderniaux, diplômée en anthropologie de la communication, et auteure d’un mémoire intitulé « La violence conjugale, un apprentissage trans-générationnel ? » qui lui a valu le premier Prix de l’Université des Femmes en 2009.

Ce lundi 8 mars, l’amélioration de la condition des femmes était mise à l’honneur. A cette occasion, Hautcourant a pris particulièrement à cœur son entretien avec Lucie Goderniaux, jeune antropologue belge, à propos d’une pratique sociale et sexuée qui cause rien qu’en France, chaque année, plus d’une centaine de décès (156 en 2008).

Comment avez-vous été amenée à vous interroger sur un phénomène de transmission des violences conjugales à travers les générations ?

Au départ, j’ai été sensibilisée au phénomène par mon entourage et bien sûr, par ma condition de femme. Je suis partie du postulat suivant : tout système de violence est un langage de domination. La violence conjugale est le langage de la domination masculine. Une domination inscrite et véhiculée par et dans l’ensemble de la société à travers des représentations stéréotypées.

Je me suis donc intéressée à la transmission entre femmes de différentes générations de ce qui pourrait s’apparenter à un apprentissage de la domination masculine et, par conséquent, de la violence conjugale.
Autrement dit, j’ai cherché à déterminer comment on apprend, non pas la violence aux hommes, mais l’acceptation ou l’incapacité de réaction à cette même violence, aux femmes.

Quel est la problématique de votre mémoire ?

Les femmes transmettent-elles, entre elles et de générations en générations, des schèmes de pensées et d’actions qui d’une manière ou d’une autre, représentent un apprentissage de la violence conjugale ?

À partir de cette problématique, comment avez-vous mené vos recherches ?

J’ai débuté mes recherches par un stage d’observation au refuge du Collectif contre les violences familiales et l’exclusion (CVFE) à Liège. La particularité de cette structure étant de permettre aux femmes de venir avec leurs enfants, ce fut l’idéal pour étudier sur le terrain, et la transmission d’éléments qui corroborent la domination masculine. J’ai recueilli ainsi des témoignages de plusieurs points de vues : victimes, enfants, professionnels du métier (ndlr, travailleurs sociaux)…

Quelles conclusions en tirez vous ?

C’est par la transmission d’éléments qui corroborent la domination masculine que l’on permet à la violence conjugale de se produire et reproduire. A partir du moment où l’on intègre la logique de domination masculine, et on l’intègre tous, on est vulnérable à la violence conjugale, que ce soit en tant qu’acteur, spectateur ou transmetteur.

Cette transmission a non seulement lieu entre hommes, mais aussi entre femmes, de manière quasi invisible et inconsciente. Voilà l’une des forces premières de la violence conjugale : son fondement. L’infériorité de la femme par rapport à l’homme, est si profondément ancrée dans l’inconscient collectif qu’elle passe pour naturelle.

Quels remèdes donc pour éviter cette transmission et empêcher les violences conjugales de se produire et reproduire ?

D’une façon générale, il faut prendre conscience du fait que nous sommes remplis de stéréotypes et de préjugés. Ce sont toutes ces représentations qui permettent aux violences conjugales de se produire et se reproduire en quasi-impunité.

Mon mémoire met en exergue la manière dont les femmes elles-mêmes participent, inconsciemment, à leur propre domination. Je pense donc qu’il est primordial que les femmes entreprennent un véritable travail d’introspection et de remise en question afin de se libérer au maximum des stéréotypes dont elles sont à la fois victimes et messagères.

Comment les travailleurs sociaux doivent-ils traiter ce problème ?

Il faut qu’ils s’intéressent à la violence conjugale en tant que phénomène social et non plus comme une pathologie individuelle. On se focalise sur la psychologie alors qu’il s’agit d’une pratique sociale et sexuée. Non pas que la psychologie soit inapte à étudier la problématique mais simplement insuffisante, l’approche idéale étant interdisciplinaire.

En outre, je pense que les institutions mêmes qui sont chargées de prendre ce problème à bras le corps et d’y mettre un terme, doivent elles aussi se remettre en question à de multiples niveaux et tenter d’approcher cette réalité à travers les humains qui la composent et non plus seulement à travers les schémas et autres concepts réducteurs dont ils disposent. Ces notions aident, il est vrai, bien des professionnels du milieu mais empêchent souvent certaines victimes d’être prises en compte en raison de la non-adéquation de leur vécu des violences conjugales avec la théorie.

Votre diplôme en poche, qu’avez-vous fait ?

J’occupe actuellement le poste de maître-assistante en sociologie et politique de l’éducation à la Haute École Albert Jacquard de Namur tout en intervenant de diverses manières dans l’information et la prévention des violences conjugales (conférences, colloques, activités, articles).

Propos recueillis par Emeline Devauchelle

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