Reportage

Le bio, ce petit eldorado de quelques vignerons du Languedoc

lundi 21/12/2009

Marginaux, les producteurs biologiques ? Dans le secteur du vin, les clichés sont tenaces. Mais les esprits évoluent. Lors de la 6ème Fête des Vignes de novembre dernier, trois producteurs ont arboré le label AB (pour Agriculture biologique sans pesticide ni engrais), le plus souvent délivré par l’organisme de contrôle Ecocert. Tous confirment l’attrait grandissant du public pour leur mode de production. Mais aucun n’y voit une issue possible à la crise qui frappe durement les vins languedociens depuis dix ans. Tour d’horizon.

Première escale à Pignan, dans la coopérative de l’Écrin des Collines. Derrière la boutique proprette, un immense hangar, très sombre, abrite des cuves hautes comme des immeubles. Ici, on vinifie du raisin depuis 1937. Dans les années 1970, 100 000 hectolitres sortaient des cuves chaque année. Aujourd’hui, seulement 20 000…

« Je sais pourquoi je travaille »

Fredy Ciprès {JPEG}Dans ce décor, le quadragénaire Fredy Ciprès est une pièce rapportée. Un peu de Droit à la fac de Montpellier, puis un bac pro en viticulture. En 1999, il se lance hors cadre familial, en rachetant 10 hectares près de Saussan. Une fois propriétaire, Fredy rejoint la coopérative puis convertit la moitié de ses terres en agriculture biologique peu après. Avant d’obtenir le sésame en 2004 : certification AB. Le souci de ce téméraire ? Préserver l’environnement, explique-t-il. Mais pas uniquement : « En 2001, j’ai signé un Contrat territorial d’exploitation sur cinq ans. C’était très incitatif à l’époque : l’État me versait quelque chose comme 6 000 francs [environ 1 000 euros] par an et par hectare. » En 2009, le vigneron continue d’avoir droit à un crédit d’impôt plafonné à 2 000 euros par an. Et avec le Grenelle, ce sera 4 000 euros dès 2010. De quoi l’encourager à produire encore son merlot et son cabernet sauvignon en biologique. « Ici c’est le Languedoc, je ne fais pas du grand vin. Mais mon idée est de faire le raisin le plus sain possible. Ca donne un vin abordable pour le public, et de qualité. » Trois fois par an, Ecocert rend visite à Fredy. Les contrôleurs inspectent ses vignes pour s’assurer qu’il n’utilise pas de désherbant, puis font le tour de ses stocks de pesticides naturels. Ensuite ils se plongent dans ses factures et autres cahiers des tâches. Avant d’aller en cave pour s’assurer que le raisin bio de la coopérative n’est pas mélangé avec le reste. Mais à l’arrivée, le vigneron y gagne largement : 93 euros par hectolitre de jus de raisin bio vendu à la coopérative, contre 55 ou 60 pour le jus conventionnel. «  Je ne suis pas riche, mais je sais pourquoi je travaille. Pourvu que ça dure. »

Un peu à l’écart de Pignan, entre les collines du somptueux domaine de la Prose, Bertrand de Mortillet nous reçoit dans son grand bureau. Cet œnologue de formation a converti ses 17 hectares après avoir rencontré des Allemands qui l’ont convaincu. Indépendant de la coopérative, Bertrand a fait construire des installations dernier-cri sur le terrain du domaine, racheté par sa famille en 1989. Les Mortillet vendent maintenant leur gamme partout en France, mais aussi en Allemagne, au Danemark, au Japon… « Partout ! ». Les bouteilles du domaine de la Prose sont véhiculées par camions entiers jusqu’aux restaurants.

« C’est ça un terroir »

Bertrand de Mortillet {JPEG}Côté agriculture, Bertrand est catégorique : « Aujourd’hui, le bio est une évidence, un impératif . En 80 ans de pratique de la chimie, on a minéralisé la plupart des sols. J’ai un domaine équilibré qui se suffit à lui-même, il n’y a aucune raison que j’y apporte d’agent de synthèse. C’est ça un terroir. » Bertrand de Mortillet est labellisé AB et non Demeter, le label de la biodynamie. Mais il ne masque pas son intérêt mesuré pour les fondements de cette vieille pratique qui exige un respect à la lettre des cycles saisonniers et lunaires, la non-utilisation d’agents extérieurs au terroir et même, pour certains, le respect de règles basées sur les signes du Zodiaque. « Je suis un passionné. Il y a mille façons de relier influences cosmiques et telluriques. Par exemple, on laboure après 15 heures, quand les végétaux se referment. Je fais aussi attention aux cycles de la lune. » Des pratiques de babacool ? « C’est vrai qu’il y a toujours cette image par ici. Mais quand on a les moyens, si on veut faire s’exprimer son terroir, alors c’est le bio. Point. » Personne ne contredira ce producteur qui parvient à vendre son vin entre 8 et 12 euros la bouteille.

À l’autre bout de l’agglomération, du côté de Vendargues, on retrouve le troisième producteur bio de la Fête des Vignes. Dans la région, Jean-Claude Daumont est un pionnier : « Au départ j’étais producteur de fruits et légumes. Je me suis mis au vin petit à petit. Quant au bio, ça m’est venu en 1984, après m’être intoxiqué avec mes produits de traitement. Ca a été le déclic. À l’époque, on m’a dit que je m’écroulerai en deux ans. Mais j’ai eu du nez et je quitterai la coopérative avant qu’ils se cassent la gueule ! »

« Ils détruisent les nappes phréatiques »

Jean-Claude et Guillaume Daumont {JPEG}Jean-Claude et son fils Guillaume ont 10 hectares et continuent de vendre les ¾ de leur production à la coopérative. Mais le quart restant leur rapporte bien plus et les incite à aller plus loin : « Aujourd’hui sur ce quart, on vend 50% en vente directe, un petit 10% au Japon, et le reste à des cavistes montpelliérains. C’est long d’acquérir une notoriété quand on n’a pas de domaine. Mais ça fait plusieurs fois qu’on parle de notre marque, “Folle Avoine” dans les revues. Et les critiques sont bonnes. On a investi dans du matériel d’occasion, reste à trouver un moyen d’expédier plus de vin parce qu’aujourd’hui, on ne peut pas. » À la Fête des Vignes, plusieurs producteurs préférant ne pas être cités ont confié leur scepticisme vis-à-vis du bio. L’un d’eux, se revendiquant de l’agriculture raisonnée, expliquant même que les viticulteurs bio abusent de leurs produits naturels de contact. Mais Jean-claude s’en moque : « C’est le nouvel argument à la mode chez ceux que j’appelle les “raisonneurs”. On polluerait plus parce qu’on passe plus en tracteur faute de produits désherbants ! Mais eux font pire, ils détruisent les nappes phréatiques. » En revanche, les Daumont utilisent du souffre, comme la plupart des producteurs même en bio. Mais ils assurent rarement dépasser 40 mg par litre. Bien en-dessous du seuil de 100 mg/l autorisé par la charte qu’ils se sont fixés, la FNIVAB de l’Association interprofessionnelle des vins biologiques du Languedoc-Roussillon (AIVB-LR).

Soutenus par le public, les producteurs bio sont bien décidés à ne plus se faire prendre pour des bleus. Lors de la dernière Fête des Vignes, tous ont encore clairement vu leur notoriété grossir. En 2007, la coop’ de L’Écrin y avait vendu 4 bouteilles issues du bio. En 2008, 18. Et en 2009, 25 ! Les gens s’intéressent. Du coup, les négociants aussi. Et le nombre d’agriculteurs en conversion a fait un bon en un an : d’une augmentation régulière de 3% à 6% sur les dix dernières années, on est passé en 20% cette année, selon Bertrand de Mortillet. Mais si la courbe ne s’adoucit pas, l’offre de vins issus du bio va exploser. Le risque : voir les cours s’effondrer. C’est pourquoi Fredy Ciprès en appelle à « la responsabilité du consommateur, qui doit continuer de mettre la pression en demandant des vins bio de qualité ». C’est à cette condition seulement que le bio passera d’un effet de mode à un réel modèle économique. Pour l’instant, il n’est que l’eldorado de quelques-uns qui ont eu « du nez ».

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2 réactions

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    C’est mal compté : 3 Bio pour la fete des Vignes, mais juste celles de l’agglo, c’est un peu juste, non ? Vous n’en sortez jamais ? des viticulteurs bio , il y en a surtout un ppeu plus loin qu’à 3 pets de Montpellier.

    • Le bio, ce petit eldorado de quelques vignerons du Languedoc 22 décembre 2009 14:54, par Igor Gauquelin

      repondre message

      Cher Baba,

      Je pense, après lecture de votre commentaire, que le titre de mon article n’était peut-être pas le plus approprié. Il aurait fallu appeler cet article : "ce petit eldorado de quelques vignerons de Montpellier". Je m’en excuse.

      Ma démarche consistait à aller à la rencontre des trois seuls viticulteurs de la Comédie qui ont arboré le label AB. D’abord parce que, sans manquer de respect aux autres viticulteurs de la région, je pense qu’ils représentent une tendance qui dépasse de loin Montpellier. Avant, il n’y avait pas de label AB à la Comédie. Maintenant, il y en a : cette évolution méritait d’être soulignée. Un quatrième producteur de la Fête des Vignes était en bio mais il n’a pas exhibé son logo. Pris par le temps (ce travail devant être produit pour la semaine après la Fête des Vignes), je n’ai pas insisté pour le rencontrer. Je me suis contenté de lui laisser un message avec mon numéro, et il n’a pas donné suite.

      J’assume le nombre des déplacements opérés. 3 personnes (+ Guillaume Daumont), c’est bien. Cela permet d’avoir des conversations en profondeur avec eux. Certes, ça aurait pu être quatre, ou cinq... Ca aurait aussi pu être deux !

      Cette fois, j’ai donc rencontré des viticulteurs de l’agglo. Montpellier et ses alentours, c’est quand même, pardon, le terrain de notre modeste journal. Et je connais bien mieux les problématiques entourant le vin dans le Beaujolais que dans l’Hérault. Si vous avez des pistes pour de nouveaux articles élargissant le sujet à la région toute entière, n’hésitez donc pas à me les communiquer.

      Cordialement, Igor Gauquelin

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