Enquête

Les salons de coiffure coupent le son… ou presque

mardi 25/01/2011 - mis à jour le 25/01/2011 à 20h09

La Fédération Nationale de la Coiffure (FNC) a lancé le 7 décembre une grève générale du son dans les salons pour contester l’augmentation de la redevance musicale de la SPRE. En principe, les commerçants adhèrent au mouvement. En pratique, l’information a parfois du mal à circuler.

« Une grève du son ? Ah bon ! » En cette fin de mois de janvier, certains coiffeurs montpelliérains ne semblent pas encore au courant du mouvement de protestation lancé par leur fédération début décembre et initié dès juillet dans les salons alsaciens.

La Société pour la Perception de la Redevance Équitable (SPRE) est pointée du doigt par la Fédération des coiffeurs pour avoir progressivement augmenté le montant de la redevance, versée aux interprètes et producteurs de musique. Il atteint 90€ en 2011 avec une tranche de 47€ supplémentaire par salarié lorsqu’un salon emploie plus de deux personnes. Un montant qui s’ajoute à celui déjà versé à la Sacem au titre des droits d’auteur.

À Paris, le siège de la FNC met d’abord en avant le manque de concertation et dénonce l’absence de représentants des artisans autour de la table des négociations. En filigrane se trouve aussi la contestation d’une redevance de plus en plus élevée, même si la FNC tente de minimiser ce point. Sans doute pour ne pas focaliser l’attention sur l’aspect financier, pourtant l’objet de la révolte dans les salons.

Pour Pierre Jabouley, directeur général de la SPRE, « dès que l’on parle d’augmentation, les gens se manifestent. Mais concrètement, le mouvement risque d’avoir peu d’effet, compte tenu de l’importance de la musique pour les clients. »

Manque d’information et mobilisation variable

À Montpellier, les coiffeurs critiquent l’absence d’informations de la part de leur fédération. Pourtant, selon Marie-Thérèse Séverac, présidente de l’antenne départementale de la FNC dans l’Hérault, « 1 200 courriers contenant un livret explicatif ont été envoyés par voie postale en décembre aux coiffeurs recensés dans le département. » Au bout d’un mois, seule « une quinzaine de salons se sont manifestés. »

Avertis ou non, les patrons-coiffeurs réagissent à la hausse de la redevance musicale. Si beaucoup jurent qu’ils vont rejoindre le mouvement, d’autres semblent malgré tout résignés, estimant qu’ils ne peuvent effectivement pas arrêter la musique afin de préserver l’ambiance dans leur salon.

Pour ceux qui ont été tenus au courant par le bouche à oreille ou les médias, le fond de l’affaire reste tout de même encore flou. Une coiffeuse avoue ne pas avoir compris la raison de la grève. Quand elle a reçu sa facture Sacem, elle indiquait un montant identique aux années précédentes. Par conséquent, elle a remis sa radio en marche, ne voyant plus « de raisons de couper le son ».

Un point sur lequel la Sacem a tenu à revenir, suite à de nombreux appels de commerçants. L’organisme de gestion des droits d’auteur s’est senti « victime à tort de cette polémique » puisque sa « redevance n’a pas augmenté », explique Simon De Luca, responsable presse du siège parisien. « Ce sont les tarifs de la SPRE qui ont évolué. Auparavant, ils étaient évalués selon un pourcentage de notre redevance. Dorénavant, ils sont autonomes pour certains secteurs. »

La confusion viendrait aussi, selon lui, du fait que « dans un soucis de simplification des démarches, les agents perçoivent dans les salons les redevances de la Sacem et de la SPRE. Mais il s’agit de deux choses bien distinctes. D’un côté, le droit d’auteur dont nous nous occupons. De l’autre, les droits des interprètes et producteurs de musique dont s’occupe la SPRE. »

Tentatives de contournement de la redevance

La Sacem pourrait malgré tout pâtir de ce mouvement de grogne. En effet, dans son communiqué du mois de décembre, la Fédération de la coiffure proposait à ses adhérents “d’économiser” en quelque sorte la redevance Sacem en ayant recours à des fournisseurs de musiques libres de droits d’auteur ou “creative commons”. Des sociétés comme Jamendo ont ainsi été citées en exemple.

Pour Simon De Luca, l’inquiétude n’est pas encore réelle du côté de la Sacem. Elle joue la carte de la diversité de propositions avec « 38 millions de titres et des accords à l’international » et d’une « meilleure rémunération des artistes, 85% des sommes perçues étant reversées. » Et responsable presse de finir : « Chacun est libre de faire comme il veut. Les commerçants peuvent choisir de diffuser une musique à moindre frais mais inconnue du grand public. Les artistes peuvent mettre leurs œuvres à disposition au risque d’être moins bien rémunérés. »

En revanche, cette potentielle concurrence ne concernerait en rien la SPRE, selon Pierre Jabouley. « Une œuvre qu’un auteur a laissé libre de droits, soit de sa propre volonté soit parce qu’il est mort il y a plus de cent ans et que son répertoire est tombé dans le domaine public, est encore soumise aux droits voisins dont bénéficient les interprètes et les producteurs. » Autrement dit, les coiffeurs qui souhaitent continuer à diffuser de la musique peuvent échapper au paiement de la Sacem en choisissant des sources alternatives, mais dans tous les cas ils seront soumis à la redevance de la SPRE.

Cette dernière estime avoir déjà fait des efforts concernant sa tarification. « La France est un des pays où la redevance est la plus faible en comparaison avec d’autres États. Les ayant-droits ont estimé qu’être rémunéré à hauteur de 18% de la redevance Sacem n’était pas suffisant. Ils souhaitaient que ce soit tout simplement équivalent », explique Pierre Jabouley. « La commission chargée du barème a trouvé cela trop élevé, et a donc porté la tarification à 35,75% de la redevance Sacem en 2010. Sur trois ans, elle va être peu à peu augmentée pour atteindre 65% sur l’ensemble des secteurs, sauf dans cinq cas [1]. Le barème devient autonome, notamment dans les salons de coiffure. »

Relancer la mobilisation

Du côté de la FNC, on redoute des augmentations de plus en plus importantes. « Des secteurs, comme la coiffure, qui n’ont rien à voir avec la musique la financent : ce n’est pas normal que ce soit toujours les mêmes qui paient ! Les pouvoirs publics doivent trouver une solution plus adaptée pour régler le problème du téléchargement et de la rémunération des artistes. »

Le but ultime de la Fédération est en effet d’interpeller « le ministère de la Culture et plus largement de relancer le débat de la rémunération des artistes, créateurs, producteurs et éditeurs avec l’appui du grand public. »
Par le biais de son site internet, elle diffuse des pétitions que les coiffeurs sont censés faire signer à leurs clients. À l’heure actuelle, on reconnaît que cela a « moyennement fonctionné ». Mais 15 000 pétitions sont revenues, ce qui est « encourageant » .

Pour relancer le mouvement, la Fédération prévoit des « actions concrètes » dans les semaines à venir afin de (re)motiver les quelques 67 000 salons de France.

Notes

[1cafés-restaurants, bars à ambiance musicale, commerces au détail, salons de coiffure, grande distribution

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