Agora des Savoirs

Nicolas Le Roux : « Découvrir les protestants a été un choc pour les catholiques »

mercredi 26/01/2011 - mis à jour le 16/10/2013 à 12h28

De Paris à Montpellier, en passant par La Rochelle, les guerres de Religion n’ont épargné aucun recoin du royaume. Pourquoi la France sombre-t-elle dans le chaos ? Nicolas Le Roux revient sur des décennies de combats entre catholiques et protestants.

Trois années ont été nécessaires à ce professeur d’histoire moderne lyonnais pour décortiquer les tenants et les aboutissants des guerres de Religion. Voici quelques conclusions de ses travaux tirées de son ouvrage, Les guerres de Religion 1559-1629 (Belin), que Nicolas Le Roux a présenté à l’Agora des Savoirs du 25 janvier 2011.

Haut Courant : Que sont les guerres de Religion ?

Nicolas Le Roux : C’est sans doute la période, dans toute l’histoire de France, la plus dramatique, violente et sanglante sur un temps relativement concentré. Entre 1562 et 1598, on compte huit guerres successives et trois autres ont lieu de 1621 à 1629. Par convention, on parle de “guerres de Religion”, parce que le fait religieux en est la cause. Mais l’expression ne devient courante qu’avec Voltaire. Au XVIe siècle, les gens parlent de guerres civiles.

Sous quels angles abordez-vous ces évènements ?

D’abord celui de l’altérité. Découvrir la différence à l’intérieur de son pays a été un choc pour une société catholique jusqu’ici uniforme. Je m’intéresse ensuite à l’invention par Catherine de Médicis et son chancelier Michel de L’Hospital du principe de “tolérance civile”, inédit en Europe. Attention, “tolérer” au XVIe siècle, c’est “supporter” aujourd’hui. Donc c’est l’idée d’accepter des gens différents sans pour autant considérer que la nouvelle religion calviniste est l’égale du catholicisme.

Ont-ils réussi à imposer ce principe de “tolérance civile” ?

Oui, mais il faudra attendre l’arrivée d’Henri IV. L’édit de Nantes en 1598 instaure un régime permettant la cohabitation religieuse. Il ne faut pas le sacraliser pour autant : il apporte la paix, les années 1620 mises à part, mais entraîne aussi la réduction progressive du protestantisme. Il lui fixe des lieux de culte et l’empêche donc de se développer.

Que s’est-il passé en 1620 pour que les guerres reprennent ?

La Rochelle, Montauban, Nîmes et Montpellier sont les rares grandes villes à majorité protestante. Lorsque Louis XIII fait une descente militaire en Béarn-Navarre pour rétablir l’exercice du catholicisme, il provoque une grande panique chez les calvinistes. Les villes protestantes du Sud entrent en rébellion, dont Montpellier en 1622. La capitulation de La Rochelle en 1628 met un terme à ces dernières guerres de Religion où il y a des violences, certes militaires, mais assez féroces.

Pourquoi dit-on que les protestants français sont des calvinistes ?JPEG

Parce que Calvin, un Français qui fait des études de droit, va radicaliser les idées de Luther. Ce religieux allemand avait en 1510 réfléchit à la question du salut et considère que le fonctionnement de l’Église catholique ne lui permet pas d’être sûr de gagner la vie éternelle. Selon lui, ce qui compte est d’avoir la foi et de connaître la parole de Dieu telle qu’elle est dans la Bible. C’est l’idée du sacerdoce universel : tous les hommes sont prêtres. Et vers 1530, Calvin pousse ces principes jusqu’à la “double prédestination” : Dieu de toute éternité sait ceux qui vont avoir la vie ou la mort éternelle. Ainsi, les communautés réformées ont le sentiment d’appartenir à une sorte d’élite. Leurs adversaires, ne reconnaissant pas la vraie foi, prouvent de fait qu’ils ne seront pas sauvés.

Qui sont ces protestants français tant rejetés ?

C’est une petite minorité. À son apogée, vers 1562, elle représente 10% de la population et n’a cessé de décroître jusqu’à ne pas dépasser les 2% aujourd’hui. Au XVIe siècle, les protestants sont culturellement différents des autres. Le protestantisme demande une lecture directe de la Bible donc dans l’ensemble, ils sont un peu plus alphabétisés et cultivés que la majorité de la société. Sur le plan social, on trouve surtout des urbains : des artisans, une sur-représentation de nobles, de magistrats royaux… et de religieux ! Il y a un nombre non négligeable de gens de l’Église qui basculent vers la Réforme.

Comment rendez-vous compte des massacres de la Saint Barthélémy (24-28 août 1572) ?

Je montre en quoi ces évènements constituent un tournant. Il existe plusieurs formes de violence. Mais jamais on n’avait vu un tel massacre et jamais on en reverra. À l’origine de la Saint Barthélémy, il y a sans doute un souhait de la Cour de supprimer la tête du parti protestant, les Huguenots. Et la violence d’État dégénère en violence de masse incontrôlée. De plus, réunifier la communauté en expulsant les suppôts de Satan ne marche pas et provoque une crise de conscience dans le monde catholique français. À tel point que les catholiques s’affrontent entre eux. Sous Henri III, ceux qui n’acceptent pas la politique de pacification et de tolérance menée par le pouvoir se soulèvent et créent un mouvement appelé la Ligue.

Finalement, quels sont les apports de ces guerres de Religion ?

La fin du développement du protestantisme : tuer son prochain, c’est très efficace pour éviter son expansion ! Cependant, la tolérance civile apporte une sorte d’autonomisation des sphères civile et religieuse. Sur le plan politique, elles amènent à la reconstruction de l’image du roi sacré, de droit divin, dont le pouvoir ne peut pas être partagé. L’assassinat d’Henri III en 1589 reste un traumatisme et les princes tentent de s’en prémunir. Cela ne marche pas avec Henri IV, mais l’idée se renforce avec Louis XIII et Louis XIV.


Agora des savoirs - Nicolas Le Roux
envoyé par villedemontpellier. - L'info video en direct.

Cet article est paru dans le Direct Montpellier Plus du 26 janvier 2011.

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