Analyse

Occitanie : les origines d’un déclin

samedi 29/01/2011 - mis à jour le 16/10/2013 à 12h28

Avant l’épopée des panneaux villeneuvois, l’occitan peinait déjà à exister. Tout comme ses représentants peinent aujourd’hui à passer le flambeau à la nouvelle génération. Si l’image du patois s’est ternie au fil des années, ce n’est pas sans explication.

À en croire un sondage réalisé en 1997 dans le Languedoc-Roussillon, 10% de la population parlait l’occitan et 30% le comprenait. Deux ans plus tard, l’Institut National d’Études Démographiques affirmait que 526 000 personnes s’exprimaient en patois. Mais ces statistiques sont erronées au dire de Philippe Martel, professeur d’occitan à l’université Paul Valéry de Montpellier. « L’échantillon était mal fait. Certaines personnes connaissent la langue mais n’ont pas l’occasion de l’utiliser et se classent dans la catégorie “ne parle pas occitan”. Il faudrait savoir ceux qui parlent, ceux qui parlent un peu, ceux qui comprennent, ceux qui comprennent un peu… » En élargissant ainsi le panel, les occitanophones seraient bien plus nombreux. « Au pifomètre, les gens qui ont la capacité de parler s’élèveraient à 1 ou 2 millions, ceux qui comprendraient, à 2 ou 3 millions », ajoute-t-il.

Pour ne prendre que l’exemple de Nîmes, des manifestations sont organisées toute l’année autour de la langue d’oc. En 2010, pour sa 34e édition, l’Université occitane d’été avait par exemple mis à l’honneur Robert Lafont, militant pour l’Occitanie, décidé en juin 2009. La tradition semble moins ancrée dans la capitale régionale. Pas de quoi s’alarmer selon Albert Arnaud, président de la section Hérault de l’Institut d’Études Occitanes. « Montpellier s’est beaucoup renouvelée ces trente dernières années. La population a autant changé que la ville s’est modernisée. Dans ce foisonnement culturel, l’occitan se perd, malgré nos initiatives. » Selon cet enseignant à la retraite, le déclin du patois remonte à la IIIe République. « Avant les années 1880, les gens du peuple n’allaient pas à l’école et n’apprenaient pas le français. Pour se faire comprendre, les bourgeois devaient parler les deux langues. »

Parler occitan en public est mal vu

Dans un souci d’unification du territoire, Jules Ferry a été chargé par les Républicains de créer une école laïque, publique et obligatoire. En ce sens, Serge Granier, secrétaire adjoint et membre du conseil d’administration du Cercle occitan, considère que « la IIIe République République a poursuivi avec des moyens modernes l’entreprise de centralisation forcée des monarques d’Ancien Régime et des deux empires. Il est clair qu’elle a trahi ses principes : liberté, égalité, fraternité. » L’instituteur interdisait aux enfants de parler occitan, quitte à leur en faire passer l’envie avec un système de punition efficace. « Les conséquences sont désastreuses pour l’ensemble des citoyens, aussi bien dans le domaine linguistique que culturel », poursuit-il.

À partir de ce moment-là, il est mal vu de parler occitan en public. « Depuis des décennies, on nous explique que la seule langue est le français et que le patois est la langue du pauvre, explique Philippe Martel. Sur une échelle de 1 à 10, il y a en haut le français puis les langues étrangères et en bas, le patois, le dialecte des paysans ou d’ouvriers. » En cela, le langage permettait et permet de classer peut-être encore les niveaux sociaux.

Rien à voir avec le passé de la glorieuse Occitanie. D’où un paradoxe soulevé par Serge Granier. « Cette région se définissait par l’occitan, infiniment plus important pour la France qu’aucune autre de ses langues. Et pourtant, c’est justement la langue pour laquelle la revendication s’exprime le moins par un nationalisme, un fédéralisme, un autonomisme ou même un régionalisme. » Autrement dit, l’Occitanie serait un espace davantage “civilisationnel” que politique, économique ou géographique.

Aujourd’hui, l’occitan occupe une place mineure. La transmission orale en famille, entre générations, ou comme pratique sociale populaire, se perd. Même dans les lieux reculés pourtant considérés comme des bastions imprenables. « On a beaucoup de mal à faire parler ceux qui parlent le mieux. C’est une langue secrète, de clan », déplore Serge Granier. Raison de plus pour soutenir des mesures symboliques. Albert Arnaud voit en la pause d’une signalisation bilingue un moyen de faire vivre l’occitan : « Il doit être vu, parlé et connu de tous. Les panneaux lui donnent une visibilité dans l’espace public. » Et Philippe Martel de finir : « Savoir que le patois s’écrit pourrait modifier les mentalités. »

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Les langues régionales en France

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