R. Naba : “Le sursaut populaire arabe est la première révolution démocratique du siècle”

dimanche 20/02/2011

René Naba est l’ancien responsable du monde arabo-musulman au service diplomatique de l’Agence France Presse (1978-1990) et ancien conseiller du Directeur Général de RMC Moyen-Orient, chargé de l’information (1989-1994). Auteur de nombreux livres sur le sujet (De notre envoyé spécial, un correspondant sur le théâtre du monde, Éditions l’Harmattan), il analyse pour Haut Courant les mouvements de protestation actuels dans le monde arabe.

Haut Courant : Quels sont les leviers de la contestation dans le monde arabe ?

René Naba : Il y a d’abord des raisons internes : la corruption, le népotisme, le gaspillage, l’arbitraire, l’autoritarisme, le sous développement auxquels sont confrontés les populations alors qu’il y a des grandes fortunes au pouvoir. C’est particulièrement le cas de l’Égypte où le gouvernement et le parti dirigeant comptait huit milliardaires. Il y a aussi des raisons externes comme le démembrement récent du Sud Soudan qui était le couloir fluvial de l’Égypte et son principal ravitaillement d’eau via le Nil. Ou encore l’abdication de la première puissance mondiale à l’égard d’Israël sur le problème palestinien et sa servilité particulière face à l’État hébreu : elle lui vendait son gaz à un prix préférentiel inférieur de 40% au prix de marché, alors que le pays ployait sous la dette publique et que 40% de la population vivait sous le seuil de la pauvreté.

Qu’en est-il de la réaction des pays occidentaux ?

Il y a un discrédit général de l’hégémonie occidentale et de ses relais orientaux arabes. L’ironie du sort est que les puissances occidentales ont fermé les yeux sur les trucages électoraux en Tunisie et en Égypte. Elles se sont focalisées sur la Côte d’ivoire alors que Laurent Gbagbo perdure tandis que Ben Ali et Moubarak sont partis.

Y a-t-il un risque de contagion dans la région ?

Une situation commune de souffrance peut entraîner des conséquences communes. Or, dans tous les pays de la région, il y a une situation commune de servitude des peuples. Des mouvements de protestation ont déjà commencé au Yémen, en Jordanie, en Algérie,en Libye, au Bahrein. En tout cas, le soulèvement de la jeunesse contestataire sur l’ensemble arabe fait démentir la théorie sarkozyste selon laquelle il y aurait des mondes arabes, dans une évidente volonté de diviser le monde arabe pour mieux le dominer.

Certains gouvernements ont pris les devant face à ces mouvements contestataires ?

Oui. En Arabie Saoudite, la monarchie a débloqué 700 milliards de dollars pour prévenir toute volonté de révolte. Au Koweït, des bons d’alimentation ont été distribués aux nécessiteux et 3 000$ versés par foyer fiscal, à titre de contribution à la lutte contre la cherté de la vie. La Syrie a aussi procédé à des mesures de prévoyance. Désormais, les régimes autoritaires sont avertis. D’autres révoltes peuvent amener d’autres régimes à chuter.

Ces révoltes peuvent-elles déboucher sur de réelles démocraties ?

Pas nécessairement. Un acquis toutefois, les dirigeants ne peuvent s’imaginer s’éterniser au pouvoir et piller leur pays avec la caution occidentale. Pour l’instant, les processus révolutionnaires ne sont pas allés jusqu’au bout. Mais oui, cela pourrait déboucher sur l’affrontement de mouvements antagonistes.

On parle beaucoup des mouvements islamistes : sont-ils en mesure de prendre le pouvoir ?

Les islamistes n’ont pas été à l’origine du déclic. Ils ont pris le train de la contestation en marche. En Égypte, les Frères Musulmans représentent environ 30% de la population et en Tunisie le mouvement Ennahda a un certain ancrage populaire. Ces forces joueront forcément un rôle en cas de compétition démocratique car elles sont les plus structurées, contrairement aux autres courants.

Justement, quels sont les autres forces en présence ?

Cela dépend des pays. En Égypte, il y a El Baradeï, les Nassériens, les Frères Musulmans, Kifaya [1] de Ayman Nour et surtout le collectif de la jeunesse de la place Tahrir, le moteur de la révolution qui aura certainement son mot à dire. Car ce mouvement a été porté en grande partie par des jeunes qui sont politisés mais qui ne sont pas rattachés à une force politique particulière. Je pense que ces jeunes vont s’organiser politiquement et vont jouer un rôle important. D’autant que la révolution leur appartient en grande partie, quand bien même les autres courants ont beaucoup pâti de la répression.

Quelles conséquences géopolitiques ces révolutions auront sur la région, notamment sur le conflit israélo-palestinien ?

Le sursaut populaire arabe de l’hiver 2011 constitue à bien des égards la première révolution démocratique du XXIe siècle. À ce titre, je pense que le regard que les Arabes porteront sur eux-mêmes à l’avenir sera forcément plus valorisant que par le passé, et par conséquent le regard que les occidentaux porteront sur eux sera forcément différent. On ne regardera plus jamais les Arabes de la même manière, à savoir comme des peuples asservis, mais plutôt comme des peuples dignes qui ont su arracher leur liberté.

Plus largement, quel effet peut avoir la chute du gouvernement égyptien ?

La chute de Moubarak pourrait avoir des conséquences sur le conflit sunnite-chiite. En effet, l’Iran était un ennemi de l’Égypte alors que ce n’est pas la priorité de l’ensemble arabe. La priorité c’est la sécurisation de l’espace national arabe, la restauration de la souveraineté de la Palestine. Un nouveau gouvernement pourrait revoir ses relations avec l’Iran, d’autant que le projet de l’Union pour la Méditerranée était de fédérer les Arabes avec Israël contre l’Iran et de substituer à l’ennemi officiel des Arabes, Israël, un nouvel ennemi qui est leur voisin millénaire. Ces révoltes pourront également avoir un impact sur le nationalisme arabe qui pourrait renaître.

Comment analysez vous la diplomatie française concernant ces évènements dans le monde arabe ?

Lamentable, prétentieuse et vénale [2] et la doxa officielle française en plein naufrage.
Après avoir proposé son aide pour réprimer les manifestants, la France, par la voix de Nicolas Sarkozy, vient de saluer “le courage de Moubarak” et non le courage du peuple égyptien qui a enduré privation et répression pour l’évincer du pouvoir. C’est du grand n’importe quoi. Une cure de modestie ne ferait pas de mal à la France.

Notes

[1“Ça suffit”

[2cf. le feuilleton des vacances de Michèle Alliot-Marie en Tunisie

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