CROISSANCE

Rapport Attali : 316 propositions qui ont fait l’effet d’une bombe

lundi 04/02/2008

La place de Paris le guettait depuis plusieurs semaines comme le lait sur le feu. Quelques fuites dans la presse (Le Figaro du 10 janvier), des chuchotements ça et là sur le contenu du rapport... Jacques Attali, iconoclaste président de la commission sur la libération de la croissance française, a finalement réussi à protéger son rapport avant sa remise officielle le 23 janvier entre les mains de Nicolas Sarkozy.

Cinq mois d’élucubrations entre universitaires, chefs d’entreprises, présidents d’associations... et, à l’arrivée, 316 propositions qui ont fait l’effet d’une bombe. Déjà, début janvier, les médias en dévoilaient deux mesures « chocs » : la relance de l’immigration – par l’accueil de plus de travailleurs étrangers -, et la disparition progressive des départements. Et avant même la suite du programme, les réactions allaient bon train sur les conclusions du rapport. Un des reproches adressés à Jacques Attali : ne s’être entouré que d’une poignée d’économistes pour trouver des solutions concernant... l’économie. « Leur réputation est sulfureuse et chacun les considère au mieux comme des experts aussi doués que les météorologues et au pire comme des rebouteux ». Le spécialiste de la microfinance excèle aussi dans l’art de la phrase qui fait mouche.

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Nicolas Sarkozy a affirmé adhérer "à l’essentiel" des propositions de la commission présidée par Jacques Attali.

Confiée fin juillet par le président de la République au très médiatique conseiller spécial de François Mitterand, la commission pour la libération de la croissance française a réuni plus de quarante membres (voir liste ci-dessous) avec pour but affiché de retrouver un "point de croissance" pour abattre, enfin, le chômage. « La France prend du retard et sa place dans le monde est menacée » avait souligné Nicolas Sarkozy dans la lettre de mission adressée à Jacques Attali le 1er août 2007. La commission est donc partie du constat d’une baisse constante de la croissance depuis quarante ans, et préconise notamment la réduction du coût du travail, l’ouverture des professions réglementées (pharmaciens, notaires, taxis, coiffeurs), la diminution de la dépense publique, la fiscalisation d’une partie du financement de la Sécurité sociale. D’autres propositions appellent à l’abrogation des lois Galland, Royer et Raffarin sur les prix ou la création d’« Écopolis », cités modèles, technologiques et écologiques.

Sarkozy adhère « pour l’essentiel », le reste de la classe politique reste dubitative

Fraîchement rendu public la semaine dernière, le rapport pour la libération de la croissance française n’a pas fait l’unanimité dans les rangs des formations politiques. En ligne de mire, les huit « ambitions » de la commission, qui sonnent trop libérales pour certains, trop utopiques pour d’autres. « Préparer la jeunesse à l’économie du savoir et de la prise de risque », « participer pleinement à la croissance mondiale et devenir un champion de la nouvelle croissance », « instaurer une nouvelle gouvernance au service de la croissance »... des lignes de conduite que Jacques Attali espère imposer au gouvernement. Du côté de la présidence de la République, on approuve. Nicolas Sarkozy a affirmé qu’il adhérait à la plupart des conclusions du rapport. « Si certains ont été effrayés par le contenu de vos propositions, moi je les trouve plutôt raisonnables dans l’essentiel », a-t-il ajouté, dénombrant les pistes qu’il entend exploiter rapidement.

Le président de la commission n’a pourtant pas de quoi se réjouir. Le chef de l’État évince la suppression du principe de précaution (souhaitée au motif d’une action gouvernementale « sclérosée ») ainsi que la disparition progressive des départements. Jacques Attali avait pourtant créé la surprise lors de sa présentation du rapport, enjoignant le président de la République de « [l’]appliquer dans son intégralité ».

Chez les politiques, les avis sont mitigés. Le chef de file des députés UMP, Jean-François Copé, a salué le travail de la commission, une démarche « audacieuse » et « courageuse », mais il se méfie du côté « tous azimuts » du projet. Du côté des socialistes, autre vision des choses. Le député européen Benoît Hamon a qualifié le rapport d’« inefficace économiquement » et d’« injuste socialement ». Et n’a pas manqué de répliquer avec la sortie d’un contre-rapport dans lequel il développe une vision plus keynésienne pour relancer la consommation et la croissance. Ségolène Royal, toujours à contre-courant, vante le travail de son ancien camarade mitterrandiste : « ce rapport a le mérite d’être là. Il faut avoir l’honnêteté intellectuelle de regarder les propositions mises sur la table. Je pense que tout ce qui va dans le sens du déblocage de ce qui freine l’initiative doit être pris en considération. La France a besoin de réformes ».

Fillon calme les tensions en déléguant aux ministères et aux professions concernées

Félicitations des « pro », critiques des « antis »... une semaine de publication et la commission Attali s’est déjà mise à dos toute une liste de professions visées par ses réformes : les notaires, les chauffeurs de taxi – qui ont fait grève jeudi 31 janvier -, les coiffeurs, les artisans, des collectifs de chercheurs, certains syndicats (CGT, FO, FSU...), et même des ministères, des parlementaires UMP et des élus locaux inquiets d’une suppression des départements. Vendredi 1er février, c’est le Premier ministre François Fillon qui a fini par dégoupiller les tensions autour de la sortie du rapport en organisant un séminaire inter-gouvernemental pour la mise en oeuvre des propositions. Il a lancé une véritable « feuille de route » en chargeant les ministères de « proposer un plan d’action » basé sur le rapport. Tout comme les corps professionnels concernés, qui devront entamer le dialogue faute de quoi « le gouvernement assumera ses responsabilités » et entamera les réformes.

La commission Attali a fixé, à la fin de son rapport, un planning strict et mensualisé pour la mise en oeuvre de chacune de ses mesures. Avec la polémique qui ne finit pas d’enfler, l’enjeu hautement politique des élections locales et le faible enthousiasme du gouvernement, les “300 propositions pour changer la France” pourraient bien, au pire, tomber aux oubliettes, et au mieux, trouver un semblant d’existence au milieu des réformes économiques programmées par le gouvernement en 2008.

LISTE DES MEMBRES DE LA COMMISSION ATTALI :

Jacques ATTALI, Président de la Commission, économiste, écrivain et haut fonctionnaire français. Ancien conseiller de François Mitterrand puis président de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement, il dirige actuellement PlaNet Finance ; Philippe AGHION, Professeur d’économie à l’université d’Harvard, ancien enseignant au MIT et à Oxford ; Franco BASSANINI, Universitaire, sénateur, ancien ministre italien pour la réforme de l’Etat ; Claude BEBEAR, président-fondateur de l’Institut Montaigne ; Jihade BELAMRI, président directeur général d’un Bureau d’Etudes et d’Ingénierie, fondateur du club Convergence ; Christian de BOISSIEU, économiste et président du Conseil d’Analyse Economique (CAE) ; Stéphane BOUJNAH, Managing Director à Deutsche Bank, Cofondateur du groupe de réflexion « En temps réel » et Cofondateur de SOS Racisme ; Peter BRABECK-LETMATHE, Président directeur général de Nestlé ; René CARRON, Président directeur général du Crédit Agricole S.A. ; Jean-Philippe COTIS, Directeur Général de l’Institut National de la Statistiques et des Etudes Economiques (INSEE) ; Boris CYRULNIK, Médecin, neurologue et psychiatre ; Jean-Michel DARROIS, Avocat d’affaires ; Michèle DEBONNEUIL, économiste, membre du Conseil d’analyse économique et présidente du comité scientifique de l’Agence nationale des services à la personne (ANSP) ; Jacques DELPLA, Economiste, historien, professeur et membre du Conseil d’analyse économique (CAE) ; Pierre FERRACCI, Président du Groupe ALPHA, cabinet d’analyse financière et de conseil spécialisé dans l’assistance aux comités d’entreprise ; Xavier FONTANET, président-directeur général d’Essilor International ; Evelyne GEBHARDT, représentant au Parlement européen (Allemagne) ; Pehr G. GYLLENHAMMAR, président de Kinnevik, président de la Banque maritime suédoise, ancien Président de Volvo ; Marion GUILLOU, présidente-directrice générale de l’Institut national de recherche agronomique (INRA) ; Nathalie HANET, secrétaire générale du COORACE, Fédération des comités et organismes d’aide aux chômeurs par l’emploi ; Jean KASPAR, ancien secrétaire général de la CFDT ; Yves de KERDREL, éditorialiste au journal Le Figaro et chroniqueur chez BFM ; Eric LABAYE, directeur général associé de McKinsey au bureau de Paris ; Jean-Pierre LANDAU, inspecteur général des finances, sous-gouverneur de la Banque de France ; Anne LAUVERGEON, présidente du directoire d’Areva ; Bruno LASSERRE, conseiller d’Etat, président du Conseil de la concurrence ; Eric LE BOUCHER, éditorialiste au journal Le Monde, spécialisé sur les sujets économiques ; Hervé LEBRAS, démographe, directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales ; Reine-Claude MADER SAUSSAYE, présidente de la Confédération de la consommation, du logement et du cadre de vie, membre du Conseil de la concurrence ; Mario MONTI, président de l’université Bocconi de Milan, ancien commissaire européen ; Pierre NANTERME, président d’Accenture ; Erik ORSENNA, écrivain, académicien, conseiller d’Etat ; Ana PALACIO, avocat, professeur d’université, premier vice-président et conseiller juridique de la Banque mondiale, ancienne ministre du Gouvernement espagnol ; Geoffroy ROUX DE BEZIEUX, p-d-g. de Virgin Mobile France, président de CroissancePlus ; Dominique SENEQUIER, présidente du directoire d’AXA Private Equity ; Pierre-Sébastien THILL, président du directoire CMS Bureau Francis Lefebvre, cabinet spécialisé dans le droit fiscal, le droit social et le droit des sociétés ; Philippe TILLOUS-BORDE, président du groupe Sofiproteol, établissement présent dans le triturage, le raffinage, les huiles alimentaires et les biocarburants ; Jean-Noël TRONC, directeur général et membre du comité exécutif d’Orange France ; François VILLEROY DE GALHAU, inspecteur général des finances, p-d-g. de CETELEM ; Michel DE VIRVILLE, conseiller maître à la Cour des comptes, secrétaire général et responsable de la performance des fonctions support du groupe Renault ; Serge WEINBERG, président du conseil d’administration et président du conseil stratégique d’Accor, il suit également l’état des finances publiques au Ministère des Finances ; Dinah WEISSMANN, présidente-directrice générale de Biocortech ; Theodore ZELDIN, écrivain, sociologue, historien, doyen du Saint Anthony’s College d’Oxford (Grande-Bretagne).
- Josseline DE CLAUSADE, conseiller d’Etat, est nommée rapporteur général de la commission.
- Emmanuel MACRON, inspecteur des finances, est nommé rapporteur général adjoint.

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2 réactions

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    Merci pour votre réaction. Je comprends vos interrogations quant au traitement journalistique de la sortie du rapport Attali, si dense par son contenu et source de polémiques.
    C’est pour cela qu’à côté de mon article - qui vous éclaire, je l’espère, un minimum sur les tenants et aboutissants de ce rapport -, j’ai pris le soin de mettre le lien vers le rapport dans son intégralité (icône "Site web", à côté de la photo, si vous le survolez avec votre souris vous verrez que c’est indiqué !).
    Cordialement.

  • repondre message

    Bonjour

    Qui peut se faire une idée un peu précise du rapport avec une foule d’articles qui ne rendent compte que 5, 10 mesures au maximum sur 316 ?
    Ce rapport étant public, comment se fait-il que des journalistes en herbe n’aient pas le courage de rompre avec les mauvaises habitudes des anciens, en indiquant où télécharger la version intégrale du rapport ?

    La voici, pour les lecteurs las, comme moi, des stratégies de conservation du secret de votre profession :
    http://www.liberationdelacroissance.fr/ files/rapports/rapportCLCF.pdf

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