Rencontre au sommet entre deux Prix Nobel de la Paix

mercredi 10/02/2010 - mis à jour le 28/02/2010 à 15h29

Alors que les relations entre les États-Unis et la Chine sont loin d’être paisibles, la Maison Blanche a annoncé officiellement que Barack Obama rencontrera le Dalaï-lama, mi-février. Quels enjeux posent la rencontre entre ces deux leaders charismatiques, outre la symbolique d’une entrevue entre deux Prix Nobel de la Paix ?

Des échanges diplomatiques délicats

Le Dalaï-lama, vivant en exil depuis 1959 à Dharamsala, en Inde, doit se rendre aux États-Unis à partir du 16 février pour une visite de dix jours qui commencera par Washington. A cette date, il y rencontrera le président Barack Obama. Ce dernier ne sera pas le premier président américain à s’entretenir avec le dignitaire tibétain. Son prédécesseur, George Bush, l’a même décoré de la médaille d’or du Congrès. Cette dernière étant la plus haute distinction civile décernée par le Parlement américain. Ce, sans que la Chine ne mène une politique de représailles contre les États-Unis.

Le chef spirituel tibétain est considéré par les Chinois comme un "dangereux séparatiste" sous le couvert de religion, et il devient rituel que la Chine proteste avant chaque entretien prévu entre le Dalaï-lama et des dignitaires étrangers. Fin 2008, la Chine n’avait pas hésité à annuler un sommet Chine-Union européenne (UE) pour protester contre une rencontre entre Nicolas Sarkozy, qui présidait alors l’UE, et le Dalaï-lama.

L’intransigeance du gouvernement chinois est "liée à une conception communiste d’un centralisme identitaire qui s’oppose à tous les particularismes. Il ne s’agit pas seulement d’une identité religieuse mais également d’un attachement à une souveraineté politique de droit religieux. Pour les communistes, cette confusion du pouvoir et du sacré est proscrite […]. Dans une société qu’ils veulent athée, les communistes ont toujours eu pour objectif l’élimination de toute forme de sacré dans les responsabilités de gouvernance", analyse Jean-claude COURDY. Chef religieux, mais aussi homme politique pragmatique, le Dalaï-lama a néanmoins renoncé depuis longtemps à l’indépendance de son pays et opté pour une diplomatie dite de la "voie moyenne" : il réclame une large autonomie culturelle du Tibet, envahi puis annexé par la Chine.

Rappelons que le Tibet n’est pas mentionné dans la liste des territoires non autonomes publiée en 2008 par l’ONU et n’a jamais été répertorié par les Nations Unies comme "pays à décoloniser", comme le souligne Martine Bulard, journaliste au Monde diplomatique. Cependant, dans des résolutions de l’ONU datant de 1961 et 1965, le droit du peuple tibétain à l’autodétermination est reconnu. Puis, dans un rapport du secrétaire général de l’ONU datant de 1991, les Tibétains sont décrits comme un peuple sous domination coloniale. Le Congrès des États-Unis a adopté plusieurs résolutions sur la question du Tibet. Maria Otero, sous-secrétaire d’Etat pour la démocratie et les affaires générales, a été notamment nommée coordinateur spécial pour le Tibet en octobre 2009 par Hillary Clinton. Cette fonction existe depuis 1997 et est inscrite dans le Tibetan Policy Act depuis 2002. A ce jour, le droit du peuple tibétain à l’autodétermination est une question toujours irrésolue.

Une entrevue contestée

Mercredi dernier, 03 février, par le biais du ministère chinois des Affaires étrangères, Pékin a fait savoir qu’elle "s’oppose résolument à un contact entre le leader des États-Unis et le Dalaï-lama sous quelque prétexte que ce soit et quelque forme que ce soit", rajoutant qu’elle exhortait « les États-Unis à pleinement saisir l’extrême sensibilité du problème tibétain, et d’aborder avec prudence et à-propos les questions qui y sont afférentes et d’éviter de dégrader un peu plus les relations sino-américaines". Faisant fi des considérations chinoises, Washington a annoncé officiellement que le président américain rencontrerait le guide spirituel tibétain mi-février : "le Dalaï-lama est une figure religieuse et culturelle respectée dans le monde entier, et c’est à ce titre que le président va le rencontrer", précise Robert Gibbs, porte-parole de la Maison Blanche.

Un double contexte

Cette rencontre se situe dans un double contexte : la crispation des relations sino-américaines et l’échec des négociations sino-tibétaines.

D’une part, l’entrevue se déroulera seulement quelques semaines après un énième échec des négociations entre le chef tibétain et la Chine. S’est tenue récemment la 9e série de pourparlers du cycle commencé en 2002, entre les envoyés du Dalaï-lama et le gouvernement chinois. Le dialogue a échoué : "on ne voit pas comment les positions très éloignées les unes des autres pourraient se rejoindre. Le Dalaï-lama, réaffirmant qu’il ne milite pas pour l’indépendance du Tibet et, se référant à la Constitution chinoise, réclame l’autonomie réelle du “Grand Tibet” qui regrouperait tout ou partie des provinces limitrophes peuplées de Tibétains (Gansu, Qinghai, Yunnan, Sichuan)", alors que "la Direction chinoise, dont la culture politique est très fortement centralisée, n’est pas prête à accepter l’autonomie d’une aussi vaste partie de la Chine", analyse Jean-Paul Yacine. Notons néanmoins que la Chine a prévu un plan de développement du Tibet (hôpitaux, écoles, infrastructures de transport, agriculture). Ce plan devrait permettre de mettre le PNB par habitant de la province au niveau des autres régions rurales de la Chine, dès 2020. Pourtant, "le plan ne dit cependant rien de la question religieuse et culturelle, qui se trouve à la racine des problèmes", précise Jean-Paul Yacine.

Par ailleurs, ces dernières semaines Chine et États-Unis se sont affrontés sur deux dossiers : la dite affaire Google et la vente d’armes à Taïwan. Google a effectivement menacé de quitter la Chine. Le principal moteur de recherche au monde aurait subi des « cyber-attaques » diligentées par Pékin qui était à la recherche d’informations sur les dissidents et opposants au régime. Ensuite, la Maison-Blanche a scellé un contrat d’armement de plus de 6,4 milliards de dollars avec Taipei. Or, la Chine considère Taïwan comme une province rebelle. Cette vente d’armes est vue par les Chinois comme une ingérence au sein de leurs affaires intérieures. Ainsi, ils ont suspendu les échanges militaires avec les Américains et annoncé des sanctions. Pékin a aussi averti que ces ventes auraient des répercussions sur les "grandes questions internationales et régionales". La Chine pourrait donc bloquer toutes avancées sur les dossiers nucléaires nord-coréen et iranien.

Cependant, la question est de savoir si les tensions entre les deux puissances ne sont pas qu’une tempête dans un verre d’eau ? Leur dépendance mutuelle est conséquente : la Chine reste le premier créancier des Américains et ne peut se permettre de se brouiller avec Washington ; quant à ces derniers, ils ont besoin de redresser leur économie. Notamment diminuer le chômage (10% selon les dernières estimations).

Barack Obama, un Prix Nobel de la Paix sous le feu des projecteurs

Alors, malgré les contestations de Pékin, le président américain ne peut refuser une entrevue avec le Dalaï-lama. D’une part, céder devant les Chinois apparaîtrait comme un aveu de faiblesse dangereux pour Obama, alors que la superpuissance américaine et la puissance montante chinoise se retrouvent en phase de tension.

Puis, rappelons également que Barack Obama vient tout juste d’être couronné de la célèbre distinction du jury d’Oslo. Comment pourrait-il se dérober à l’exercice d’une rencontre avec le Prix Nobel 1989, sans décevoir les Tibétains et les organisations des Droits de l’Homme ? Par cette rencontre, Barack Obama continue sa diplomatie de la paix et se conforte dans sa mission pacifique. En novembre dernier, il plaidait à Pékin pour la liberté d’expression, de culte et d’information et pour de bonnes relations bilatérales apportant "la prospérité et la paix dans le monde".

Le 18 février prochain, le monde entier aura les yeux fixés sur Washington, à l’arrivée du petit homme aux yeux rieurs drapé dans sa célèbre toge orange.

Julie DERACHE

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1 réaction

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  • Rencontre au sommet entre deux Prix Nobel de la Paix

    18 février 2010 15:24, par Marie

    repondre message

    Quel symbole cette photo, que de chemin parcourru et que de chemin a parcourrir, chaque fois qu’une porte souvre pour sa Saintete le Dalai- lama ca fait du bien a l’humanite ...
    Marie G
    Ps votre site a toujours des problemes d’accents et de cedilles

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