Rosaires pour la vie : la dernière messe des anti-IVG.

jeudi 12/11/2009

Alors que le 17 octobre 2009, plusieurs centaines de milliers d’opposants à l’avortement défilaient à Madrid, les milieux anti-avortement – ou provie – sont en France devenus plus discrets à la fin des années quatre-vingt dix, notamment suite au durcissement de la législation contre les « commandos anti-IVG ». Mais les anti-avortement n’ont pour autant pas définitivement disparu. Direction Nîmes (Gard) pour une rencontre avec les derniers irréductibles.

Tous les premiers samedis du mois, les anti-avortement (qui se qualifient eux-mêmes de provie – la dénomination est importante, chaque côté cherchant à diaboliser ses adversaires) se réunissent afin de prendre part à des « rosaires pour la vie » , cérémonies au cours desquelles ils prient pour le salut des innocentes victimes de l’avortement. Une rapide visite sur le site dédié à ces rassemblements m’apprends que celui de Montpellier est « à recréer ». Qu’importe, un coup de fil à l’un des numéros donnés sur le site et rendez-vous est pris à la cathédrale Notre-Dame-et-Saint-Castor de Nîmes à 16 heures le samedi 7 novembre, pour assister à un de ces fameux rosaires pour la vie.

La cathédrale de Nîmes, lieu où se déroulent les rosaires pour la vie, chaque premier samedi du mois {JPEG}

« Je vous salue Marie, pleine de grâces »

Une fois sur place, première surprise : la cathédrale est vide. Lorsque je demande où se déroule le rosaire, on m’indique une statue de Marie recevant le rosaire (couronne de rose). Ce n’est que quelques minutes plus tard que j’aperçois plusieurs personnes en train de prier dans une chapelle annexe à la cathédrale.
Deuxième surprise : le nombre des participants. Une douzaine de personnes, assez âgées. Quelques-unes se joignent à la prière sur le tas, ou repartent avant la fin du rosaire.
Pendant une heure, chacun va à son tour réciter une prière : le Pater Noster, l’Ave Maria. A chaque changement d’orateur, Mme Gautier, qui organise les rosaires, fait un rapide sermon, suivi d’un chant en latin repris par l’ensemble des participants. Tout le monde récite la prière, y compris la seule adolescente du groupe, même si elle agite entre ses doigts son téléphone portable plutôt qu’un chapelet.

Le but : prier pour le salut des Hommes, ou dans ce cas précis, des enfants victimes de l’avortement et des femmes qui comme « Notre-Dame », « attendent un enfant très jeune ». À côté de diverses actions politiques (distribution de tracts, lobby auprès d’élus, etc.), les provies privilégient l’action symbolique : la prière. Le geste peut paraitre futile pour un athée, mais pour un croyant qui rejette en grande partie le système politique actuel, c’est probablement le plus important à accomplir.
Si je réalise tout de suite la ferveur de certains de participants, reste que tout ce petit monde semble bien loin des descriptions du milieu anti-avortement faites par Fiammetta Venner [1] : à première vue, le rosaire pour la vie apparaît plus comme une réunion de catholiques pratiquants que comme un repaire de royalistes réactionnaires.

« Il n’y a que le divin qui nous sauvera »

La cérémonie terminée, je me tourne vers Mme Gautier afin de lui poser comme convenu au téléphone quelques questions. Rapidement, le noyau dur du petit groupe se rassemble autour de moi, chacun voulant y aller de son propre commentaire. Les propos sont d’abord assez modérés : « il y a un manque d’information de la population à propos de l’avortement », « l’acharnement thérapeutique n’est pas une bonne chose, mais l’euthanasie n’est pas la solution » (en référence à la révision de la loi sur la bioéthique prévue avant la fin 2009). Comme on aurait pu s’y attendre, les participants se connaissent tous et sont proches de diverses associations et organisations provie : Alliance pour les droits de la Vie, Fondation Jérôme Lejeune, etc. Et comme l’avait laissé entendre la réaction du vicaire lorsque je lui ai demandé de m’indiquer le rosaires pour la vie, l’Église tient ses distances avec le mouvement : elle n’offre « aucun soutien », parce qu’elle a selon les militants « peur d’aller à l’encontre des pouvoirs publics ». Quant à un retour en arrière de la légalisation sur l’avortement, ils le souhaitent, mais n’y croient pas trop : « trop de lobbies, trop de pression, et on ne dit pas la vérité aux gens ».

Mais si Mme Gautier reste modérée dans ses propos, ce n’est pas le cas de tous les membres du groupe. Un homme me lance « ce qui a créé le mal, c’est l’évolution à l’école. Darwin c’est des conneries, il faut détruire l’évolution » avant de me parler d’ouvrages « scientifiques » qui « réfutent Darwin ». Il commente également le métier de journaliste, il affirme que « les journalistes sont majoritairement des communistes et des franc-maçons ». À ma question peut-on selon eux être à la fois catholique et pro-choix (c’est-à-dire favorable au droit à l’avortement), il me répond en souriant que non, « on ne peut pas être à la fois franc-maçon et catholique », comme si ma question était totalement idiote (et comme si le fait d’être pro-choix faisait automatiquement d’une personne un franc-maçon).

Un autre homme s’en prend lui à la Révolution française : « La France c’est pas 1789. La France a été créée par les monastères ». Le constat est clair, « on est sorti du sillon en 1789 et depuis on ne respecte plus l’ordre naturel ». Pis, on endoctrinerait les élèves français en ne leur « apprenant que l’histoire de la Révolution » et en omettant tout ce qui aurait rapport avec le glorieux Ancien Régime.
Au fur et à mesure que les langues se délient, les propos s’emballent : le même homme dénonce ainsi une « société d’handicapés », où l’on tuerait dans l’œuf les enfants sains et où l’on laisserait vivre les « dégénérés » qui auraient autrefois disparu suite à la « sélection naturelle ». Mme Gautier, qui cherche à modérer son camarade, soutient malgré cela que les réformes du concile Vatican II [2] ont donné lieu à l’organisation de véritables « messes hérétiques » avant d’affirmer que « l’homosexualité est une maladie », même si « ce n’est pas de leur faute ». La violence - souvent inconsciente - de certains propos contraste avec les messages de respect, d’amour et de dignité proclamés un peu plus tôt pendant le rosaire.

Déçus d’apprendre que je ne partage pas leurs idées, ils me souhaitent néanmoins de « trouver ma voie », et me recommandent un certain nombre d’ouvrages, dont ceux de Jean Sévilla, pourfendeur autoproclamé d’un discours unique fantasmé [3].

L’opposition à l’avortement en France semble donc bel et bien attachée au mouvement réactionnaire, faisant d’un amalgame fantasmagorique comprenant pêle mêle le communisme, la franc-maçonnerie et la Révolution les causes et les responsables du « génocide permanent » que serait l’avortement. Reste à savoir quelle sera l’orientation de la relève : l’association Etudiants provie (par ailleurs affiliée au mouvement Students for Life américain) a été créée en juillet 2009 et se réclame elle « aconfessionnelle et apolitique ». Conscients que l’image profondément réactionnaire du milieu provie est contre-productive, les étudiants provie cherchent à s’émanciper de leurs prédécesseurs.

Notes

[1Fiammetta Venner, Extrême France : Les mouvements frontistes, nationaux-radicaux, royalistes, catholiques traditionalistes et provie, Grasset, novembre 2006

[2Le Concile Vatican II a eu lieu entre 1962 et 1965 a eu pour effet de moderniser l’église Catholique, notamment en permettant la tenue de messes en langues autres que le latin.

[3Voir notamment Le Terrorisme intellectuel : de 1945 à nos jours, Perrin, 2000 ou sa participation dans Le Livre noir de la révolution française, Éditions du Cerf, 2008

Vous avez aimé cet article ? Partagez-le !

Partager sur Facebook Tweeter Enregistrer sur Google Bookmarks Enregistrer sur Yahoo! Envoyer par e-mail

Envoyez un lien vers cet article à la personne de votre choix.
Vous recevrez une copie du message.

4 réactions

Réagissez

Rejoignez Haut Courant sur Facebook

Haut Courant sur Twitter