Sociologie banlieusarde

Gilles Kepel rend compte de la vie en banlieue, six ans après les émeutes de 2005

samedi 20/10/2012 - mis à jour le 21/10/2012 à 13h58

En tournant la 500ème page qui clôt cet opulent opus sociologique [1] , le lecteur a toutes les raisons de continuer de se désespérer de la Banlieue tant les occasions de se réjouir d’avancées notables sont minces, et bien souvent ineffables. Un constat que d’aucuns trouveront amer. Car s’il y a tout lieu de s’enquérir du sort réservé aux « banlieues de la République », c’est parce qu’elles sont au cœur des débats sociaux actuels, et restent une zone mystérieuse pour qui n’y a jamais mis les pieds. Ce sont les fameux « territoires perdus de la République », pour reprendre une antienne sociologique.

L’ascenseur social reste en panne

Après les tristement célèbres émeutes de 2005, l’Etat avait accéléré l’aide financière allouée à la rénovation des bâtiments via le PRU ( plan de rénovation urbaine ). Six ans après, les habitants interrogés par Gilles Kepel [2], à Clichy-sous-Bois et Montfermeil , font part de leur satisfaction en règle générale. Les insalubrités parties, les nouvelles infrastructures, et le fait d’avoir un chez-soi rénové, ont contribué à rendre les habitants fiers de leur commune autant qu’ils reprennent confiance en eux, et en la République. « Ça change le paysage de la ville. On est content de voir ces beaux immeubles sortir de terre. Mais sur le fond on s’attaque pas aux réelles causes […] Tant qu’on ramènera pas le transport, le travail, les services publics, le droit public, on aura pas réglé le problème » rappelle Abbas, jeune responsable associatif.

Arrive alors le point nodal de la question sociale dans les banlieues : de beaux immeubles, mais après ? Avec quel travail payer les loyers ? Comment s’intégrer pleinement dans la société ? A ces questions, l’enquête de Gilles Kepel nous apporte des réponses plus que préoccupantes. Un long chapitre est consacré à l’éducation, et le moins qu’on puisse dire, c’est que l’école n’est plus le lieu de la réussite, mais le mouroir des ambitions. Malgré les moyens déployés dans les Zones d’éducation prioritaires (ZEP), le taux de réussite aux examens est largement inférieur à la moyenne nationale. La figure du conseiller éducatif apparaît comme la plus détestée auprès des jeunes interrogés. Coupable selon eux de mal les orienter – comprenez, de les orienter vers des filières professionnelles ( CAP ou BEP ).

Même constat du côté de l’emploi. Trouver un travail avec une adresse jugée dégradante et un faible niveau d’éducation revêt de l’impossible. Certains arguent alors d’une position victimaire en prétextant un racisme à leur égard, ce qui n’est pas forcément le cas, mais telle est leur perception.

« Moi je suis française que sur papier » Astou, 20 ans

Le faible niveau d’éducation, les logements encore trop indécents, la précarité de l’emploi – quand ils en ont un – contribuent fortement à mettre les habitants des banlieues au ban de la société. Un état de fait qui n’est pas sans rappeler l’étymologie du mot « ban-lieue » et que le sociologue Christophe Guilluy démontre à nouveau dans son dernier livre, Fractures françaises.

La Police, comme on pouvait l’imaginer, ne reste pas en odeur de sainteté au sein des banlieues [3]. Chaque contrôle de leur part est vécu pour les jeunes des quartiers comme une « agression sur [leur] quartier ». A côté de ces interprétations, la délinquance n’en constitue pas moins le fléau endémique des banlieues cependant que la Police en a de moins en moins accès. Les trafiquants de stupéfiants s’arrogent donc inextinguiblement les halls d’immeuble – au grand dam des « anciens » - et voient dans ce trafic un pis-aller à l’emploi. Un cycle infernal en somme qu’alimente la dissonance entre policiers et banlieusards.

On assiste alors désespérément à une bunkérisation des banlieues qui deviennent au fil des ans comme davantage autonomes de la République, en quasi-autarcie du reste de la société. Clichy-Montfermeil est pratiquement devenu un quartier majoritairement d’obédience ou de culture musulmane qui ne reverra sans doute jamais revenir la mixité. Toutes les boucheries sont hallal, les mosquées fleurissent ici et là, et le Coran tient cause de dernier retranchement. S’il on a lieu de se réjouir des personnes relatant leu amour pour la France, beaucoup – surtout issus de la jeune génération – font part de leurs inquiétudes voire de leur rejet de la vie «  à la française ». Des postures suscitées par les récents débats sur l’immigration, le voile et la place des musulmans. La religion tient donc une forte part dans la conception que se font les habitants d’eux-mêmes, et se sentent bien souvent, davantage musulmans que Français.

Triste échec de l’assimilation française. Triple échec de l’école, de l’emploi, et de l’Etat.

Passée la 500ème page donc, le lecteur est malheureusement conforté dans ses a priori sur le milieu, mais en sait néanmoins davantage sur la complexité des banlieues. Car les appréhensions des habitants sont fluctuantes selon les générations, les sexes et les origines des personnes qui y vivent, comme le montrait également Hugues Lagrange dans son livre intitulé Le déni des cultures, sorti en 2010. C’est d’ailleurs tout l’attrait de l’enquête de Gilles Kepel : illustrer la complexité du dossier des banlieues, liée à la grande hétérogénéité des populations (âge, origine ethnique, religion, revenu...) et à l’imbrication des problèmes (emploi, éducation, logement, infrastructures).

Une enquête qui permet également de comprendre l’enjeu de la « ré-islamisation des banlieues » qui, souligne l’auteur, a comblé les lacunes de la République. Et de la montée du salafisme par là-même qui agite les débats actuels.

Notes

[1Banlieue de la République : Société, politique et religion à Clichy-sous-Bois et Montfermeil, Gallimard, 544 pp, 28 €, 2012.

[2Gilles Kepel, né le 30 juin 1955 à Paris, est un politologue français, spécialiste de l’islam et du monde arabe. Il est professeur des universités et directeur de la chaire « Moyen-Orient Méditerranée » à l’Institut d’études politiques (IEP) de Paris.

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2 réactions

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  • Sociologie banlieusarde

    14 octobre 2012 13:40

    repondre message

    Ce compte-rendu est intéressant. Attention toutefois au style emphatique et à l’utilisation à contre-emploi voire à contre sens d’un certain nombre de mots et d’expressions.

  • Sociologie lexicale

    14 octobre 2012 13:10, par Un ancien de la maison

    repondre message

    Bonne analyse du bouquin. Mais, à mon humble avis, l’auteur devrait se concentrer sur la fluidité de son article, plutôt que sur sa capacité à utiliser des mots compliqués ;-)

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