Sociologie banlieusarde

Par le 20 octobre 2012

En tournant la 500ème page qui clôt cet opulent opus sociologique [[Banlieue de la République: Société, politique et religion à Clichy-sous-Bois et Montfermeil, Gallimard, 544 pp, 28 €, 2012.]] , le lecteur a toutes les raisons de continuer de se désespérer de la Banlieue tant les occasions de se réjouir d’avancées notables sont minces, et bien souvent ineffables. Un constat que d’aucuns trouveront amer. Car s’il y a tout lieu de s’enquérir du sort réservé aux « banlieues de la République », c’est parce qu’elles sont au cœur des débats sociaux actuels, et restent une zone mystérieuse pour qui n’y a jamais mis les pieds. Ce sont les fameux « territoires perdus de la République », pour reprendre une antienne sociologique.

L’ascenseur social reste en panne

Après les tristement célèbres émeutes de 2005, l’Etat avait accéléré l’aide financière allouée à la rénovation des bâtiments via le PRU ( plan de rénovation urbaine ). Six ans après, les habitants interrogés par Gilles Kepel [[Gilles Kepel, né le 30 juin 1955 à Paris, est un politologue français, spécialiste de l’islam et du monde arabe. Il est professeur des universités et directeur de la chaire « Moyen-Orient Méditerranée » à l’Institut d’études politiques (IEP) de Paris.]], à Clichy-sous-Bois et Montfermeil , font part de leur satisfaction en règle générale. Les insalubrités parties, les nouvelles infrastructures, et le fait d’avoir un chez-soi rénové, ont contribué à rendre les habitants fiers de leur commune autant qu’ils reprennent confiance en eux, et en la République. « Ça change le paysage de la ville. On est content de voir ces beaux immeubles sortir de terre. Mais sur le fond on s’attaque pas aux réelles causes […] Tant qu’on ramènera pas le transport, le travail, les services publics, le droit public, on aura pas réglé le problème » rappelle Abbas, jeune responsable associatif.

Arrive alors le point nodal de la question sociale dans les banlieues : de beaux immeubles, mais après ? Avec quel travail payer les loyers ? Comment s’intégrer pleinement dans la société ? A ces questions, l’enquête de Gilles Kepel nous apporte des réponses plus que préoccupantes. Un long chapitre est consacré à l’éducation, et le moins qu’on puisse dire, c’est que l’école n’est plus le lieu de la réussite, mais le mouroir des ambitions. Malgré les moyens déployés dans les Zones d’éducation prioritaires (ZEP), le taux de réussite aux examens est largement inférieur à la moyenne nationale. La figure du conseiller éducatif apparaît comme la plus détestée auprès des jeunes interrogés. Coupable selon eux de mal les orienter – comprenez, de les orienter vers des filières professionnelles ( CAP ou BEP ).

Même constat du côté de l’emploi. Trouver un travail avec une adresse jugée dégradante et un faible niveau d’éducation revêt de l’impossible. Certains arguent alors d’une position victimaire en prétextant un racisme à leur égard, ce qui n’est pas forcément le cas, mais telle est leur perception.

« Moi je suis française que sur papier » Astou, 20 ans

Le faible niveau d’éducation, les logements encore trop indécents, la précarité de l’emploi – quand ils en ont un – contribuent fortement à mettre les habitants des banlieues au ban de la société. Un état de fait qui n’est pas sans rappeler l’étymologie du mot « ban-lieue » et que le sociologue Christophe Guilluy démontre à nouveau dans son dernier livre, Fractures françaises.

La Police, comme on pouvait l’imaginer, ne reste pas en odeur de sainteté au sein des banlieues [[(Ajouté le 20/10) : http://www.lefigaro.fr/flash-actu/2012/10/20/97001-20121020FILWWW00400-93-un-commissariat-pris-pour-cible.php]]. Chaque contrôle de leur part est vécu pour les jeunes des quartiers comme une « agression sur [leur] quartier ». A côté de ces interprétations, la délinquance n’en constitue pas moins le fléau endémique des banlieues cependant que la Police en a de moins en moins accès. Les trafiquants de stupéfiants s’arrogent donc inextinguiblement les halls d’immeuble – au grand dam des « anciens » – et voient dans ce trafic un pis-aller à l’emploi. Un cycle infernal en somme qu’alimente la dissonance entre policiers et banlieusards.

On assiste alors désespérément à une bunkérisation des banlieues qui deviennent au fil des ans comme davantage autonomes de la République, en quasi-autarcie du reste de la société. Clichy-Montfermeil est pratiquement devenu un quartier majoritairement d’obédience ou de culture musulmane qui ne reverra sans doute jamais revenir la mixité. Toutes les boucheries sont hallal, les mosquées fleurissent ici et là, et le Coran tient cause de dernier retranchement. S’il on a lieu de se réjouir des personnes relatant leu amour pour la France, beaucoup – surtout issus de la jeune génération – font part de leurs inquiétudes voire de leur rejet de la vie « à la française ». Des postures suscitées par les récents débats sur l’immigration, le voile et la place des musulmans. La religion tient donc une forte part dans la conception que se font les habitants d’eux-mêmes, et se sentent bien souvent, davantage musulmans que Français.

Triste échec de l’assimilation française. Triple échec de l’école, de l’emploi, et de l’Etat.

Passée la 500ème page donc, le lecteur est malheureusement conforté dans ses a priori sur le milieu, mais en sait néanmoins davantage sur la complexité des banlieues. Car les appréhensions des habitants sont fluctuantes selon les générations, les sexes et les origines des personnes qui y vivent, comme le montrait également Hugues Lagrange dans son livre intitulé Le déni des cultures, sorti en 2010. C’est d’ailleurs tout l’attrait de l’enquête de Gilles Kepel : illustrer la complexité du dossier des banlieues, liée à la grande hétérogénéité des populations (âge, origine ethnique, religion, revenu…) et à l’imbrication des problèmes (emploi, éducation, logement, infrastructures).

Une enquête qui permet également de comprendre l’enjeu de la « ré-islamisation des banlieues » qui, souligne l’auteur, a comblé les lacunes de la République. Et de la montée du salafisme par là-même qui agite les débats actuels.

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à propos de l'auteur

Auteur : Meddy Mensah

Originaire de la région champenoise, mais Normand d’adoption, j’ai fait la majeure partie de ma scolarité au pays du cidre et des vaches, avant de poursuivre mes études universitaires du côté de Rouen. Une année de Droit, trois années d’Histoire – et, une Licence en poche, avant de terminer par un Master de Science Politique, et me voilà débarquant dans ce Master II des métiers du journalisme. Le dessein est tout tracé: devenir journaliste politique de presse écrite, si possible dans un titre national. Un métier qui cristallise à lui seul toutes les passions qui m’étreignirent depuis ma prime jeunesse : le goût de la transmission du savoir, la senteur d’un papier journal, l’exercice de style et la plume comme fidèle alliée. Autant de fantasmes, d’élégantes rêveries, de fragiles aspirations… mais qui n’a pas, en lisant Honoré de Balzac, voulu se faire Rubempré ; pour peu que ces visions ne deviennent pas des illusions perdues…