Du travail à la rue

mercredi 05/12/2012 - mis à jour le 07/02/2013 à 10h14

Ils sont là, toujours présents. Comme des ombres immobiles, œuvrant de leur misère quotidienne sur les trottoirs. Clochards, mendiants, et autres va-nu-pieds. On croirait presque les connaître après les avoir jugés. Et pourtant, on ne s’imagine que très peu leur vie antérieure, souvent par la peur que cette pensée engendre : celle du déclassement social. Beaucoup seraient surpris d’apprendre qu’au-delà de ces ombres immobiles, se tenaient autrefois des hommes mariés, des pères de famille, des cadres…

Ruben est de ceux-là. Tout le monde connaît ses pancartes provocantes : « trop moche pour se prostituer », «  pour chaque don, un fan de Justin Bieber meurt »… Souvent drôles, elles cachent néanmoins une profonde mélancolie de son auteur. En vadrouille près de la librairie Gibert Joseph, ce Hollandais d’origine est arrivé en France en 2007, après avoir perdu son travail, son amour et sombré dans la drogue. Il était pendant 12 ans ingénieur informaticien, et gagnait plus de 20 000 € par mois. Un salaire élevé qui lui est monté à la tête et l’a fait vite succomber à l’euphorie de la drogue : cocaïne, crack puis héroïne ; jusqu’à 600 € de dépenses par jour ! Une situation financière délicate aggravée par le décès de son compagnon à cause du SIDA. « Mon petit-ami est parti… je culpabilise tous les jours depuis » ânonne-t-il au bord des larmes.

Le regard livide, la mine déconfite, les mains recroquevillées sur une maigre pancarte, Jean (52 ans) s’attelle à sa besogne habituelle sur la place Jean-Jaurès : quémander quelques pièces. En face de lui, sa femme, emmitouflée dans des serviettes, un livre à la main. Arrivé de l’Oise depuis cet été, Jean enchaîne les petits boulots depuis que son entreprise de transport a fermé, en avril dernier. Lui et sa femme avaient déjà des difficultés financières, mais ce licenciement forcé les a jetés dans la rue. « On a huit enfants, mais on leur a caché notre situation… » avouent-ils. Plus qu’une dégradation sociale, une honte. Alors le couple fait face : « avec ma femme, on est soudés, on veut travailler » explique-t-il.


« Quand on est heureux, en couple, on n’imagine pas que tout peut s’écrouler d’un coup. »

Plus loin, près du Polygone, Robin (57 ans) est là, posé sur sa chaise. La barbe grisonnante, un chapeau d’aventurier sur la tête ; une odeur de parfum embaume la conversation. Il parle un français impeccable, se tient bien, et se plaît à méditer sur ses conditions de vie. Cela fait maintenant trois ans qu’il fait la manche : « c’est à la fois une obligation et une sorte de témoignage » annonce-t-il. Tout s’est accumulé sur lui d’un coup : une séparation, des dettes, un problème de santé suite à son agression quand il était gardien de nuit. Licencié par la suite, Robin a cru tenir bon avant de sombrer. « La rue m’aide, je pourrais être chez moi, mais à quoi bon être en tête à tête avec la dépression… ? » rétorque-t-il. Alors quand il le peut, Robin descend dans la rue, brandit sa pancarte « marre d’être pauvre » et philosophe avec les badauds : « La rue, vous savez, c’est une agora. C’est un peu comme une tragédie grecque. »

Vous avez aimé cet article ? Partagez-le !

Partager sur Facebook Tweeter Enregistrer sur Google Bookmarks Enregistrer sur Yahoo! Envoyer par e-mail

Envoyez un lien vers cet article à la personne de votre choix.
Vous recevrez une copie du message.

Région //

Rejoignez Haut Courant sur Facebook

Haut Courant sur Twitter