Nicolas Hourcade : « On ne sécurise pas une manifestation comme on sécurise un stade de foot »

Par le 21 janvier 2019

Les mesures d’interdiction de stade peuvent-elles servir de modèle à des mesures de maintien de l’ordre lors des manifestations, comme l’a évoqué le premier ministre Édouard Philippe, lors d’une interview sur TF1 ? Pas pour Nicolas Hourcade, sociologue spécialiste des supporters de football.

Nicolas Hourcade, sociologue spécialiste des supporters de football
Pour justifier un projet de loi anticasseurs, le premier ministre Edouard Philippe a vanté l’efficacité des mesures d’interdiction de stade. Comment fonctionnent-elles ? Leur bilan est-il effectivement positif ?

Lors de son interview sur TF1, Édouard Philippe faisait référence à l’interdiction administrative de stade (IAS). Il s’agit d’une mesure préventive prise par les préfets sur la base d’un simple rapport de police. Elle contraint le supporter sanctionné à pointer au commissariat les soirs des matchs de son club pour une durée de 2 ans maximum (3 ans en cas de récidive). S’il est vrai qu’il s’agit d’une mesure extrêmement dissuasive et efficace par sa rapidité d’exécution, le discours d’Édouard Philippe passe sous silence un certain nombre de problèmes. Notamment celui des libertés publiques.
Comme il s’agit d’une décision préfectorale et non d’une sanction pénale, le supporter n’a pas de procès et, s’il peut présenter des arguments pour contester cette mesure, il ne peut pas se défendre de manière aussi efficace que lors d’une procédure pénale. Il est automatiquement privé de sa passion et doit organiser tout son agenda pour se plier aux contraintes de l’IAS. Les recours au tribunal administratif sont très longs et quand celui-ci annule la décision préfectorale, le supporter a bien souvent purgé toute ou une bonne partie de son interdiction de stade.

« Ces mesures ne peuvent pas régler seules la question de la violence »


Et puis, contrairement à ce que le Premier Ministre laisse croire, les interdictions de stade n’ont jamais, dans aucun pays, réglé seules la question de la violence autour des stades. En Angleterre, ces mesures ont été combinées à une hausse importante des tarifs qui exclut largement de fait les classes populaires des stades. En Allemagne, on a préféré privilégier le dialogue avec les supporters et mettre en place des mesures de prévention sociale en complément des actions répressives. 

L’Association Nationale des Supporters (ANS) est farouchement opposée aux IAS. Elle estime qu’elles ont été détournées de leur but initial de lutte contre la violence et le racisme dans et autour des stades. Qu’en est-il réellement ?

Elle n’a pas tort. La majorité des interdictions qui sont aujourd’hui prononcées ne le sont pas pour des actes de violence ou de racisme. On retrouve de nombreuses IAS pour sanctionner l’utilisation de fumigènes, la détention de produits stupéfiants ou des actes de contestation des politiques des clubs.

Ces mesures sont-elles applicables aux manifestations ?

Cela me semble très compliqué. On ne sécurise pas une manifestation comme on sécurise une enceinte sportive. Les interdictions de stade concernent aujourd’hui 300 supporters qui doivent pointer au commissariat. La date, le lieu et la durée d’une manifestation sportive sont connus à l’avance. Dans le cas d’une manifestation, le maintien de l’ordre est plus complexe. Faire pointer toutes les personnes interdites de manifester demanderait une organisation beaucoup plus importante dans les commissariats. On ne connaît jamais précisément le parcours et la durée d’une manifestation, ce qui rend le secteur plus difficile à boucler. D’autant qu’avec le mouvement des gilets jaunes, les manifestations ne sont pas toujours déclarées.

« Ces mesures risquent d’ajouter de la tension dans les rassemblements »

Et puis, de telles mesures auraient probablement pour effet d’ajouter une tension supplémentaire dans les rassemblements. Cela irait à l’encontre de l’objectif de désescalade des violences.

Aujourd’hui, de nombreuses voix s’élèvent pour dénoncer les atteintes aux libertés publiques que le projet de loi anticasseurs pourrait engendrer, sans pour autant remettre en question les mesures appliquées aux supporters. Comment l’expliquez vous ?

Les supporters ont une mauvaise image dans la société. La méconnaissance générale du monde des tribunes et la déconsidération des hooligans font que les gens ne voient pas qui sont les supporters sanctionnés et la nature des actes reprochés. Et puis, même si l’Association Nationale des Supporters joue bien son rôle de relais médiatique, elle n’a pas le même poids que peuvent avoir les syndicats ou les partis politiques. Du coup, quand les supporters dénoncent certaines dérives, leur écho est moins important que quand il s’agit de manifestants.

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