« Je rêve de voir des arbres plantés dans les prisons »

vendredi 28/02/2014 - mis à jour le 01/03/2014 à 17h57

Botaniste et biologiste de renommée internationale, spécialiste des forêts tropicales, il est l’un des inventeurs du radeau des cimes qui a permis d’étudier la diversité végétale de la canopée. Quand il n’est pas perché dans les immenses arbres des forêts équatoriales, Francis Hallé vit à Montpellier, son port d’attache depuis 40 ans. Quel regard, l’ardent défenseur des forêts primaires porte-t-il sur la politique de la ville en matière de gestion des arbres ? Entretien, sans langue de bois.

Comment êtes-vous arrivé à Montpellier ?
Dans les années 70, je vivais au Zaïre, ex-République démocratique du Congo. L’université où je travaillais a été changée du jour au lendemain en école miliaire. Je ne pouvais plus rester là. Il fallait que je retrouve un point de chute en France. J’avais toujours entendu dire le plus grand bien de la botanique à Montpellier. Je suis venu enseigner ici. J’avais un laboratoire à l’institut de botanique, à côté du jardin des plantes, et l’herbier qui est un instrument de travail indispensable.

Lors de votre conférence à l’Agora des Savoirs à Montpellier le 6 novembre 2013, Michaël Delafosse, adjoint au maire, délégué à l’urbanisme et au développement durable, vous a interpellé. Il vous a demandé comment améliorer la ville…et vous lui avez répondu qu’il devrait faire appel aux botanistes plus souvent.
Oui, ce qu’ils ne font jamais ! Je ne crois pas que les gens de la mairie de Montpellier s’intéressent vraiment aux arbres. On a dîné ensemble après la conférence, ils m’ont dit et redit qu’il fallait qu’on se voie plus souvent, seulement après on est rentré dans la période des élections et tout ça leur est sorti de la tête. Si la municipalité de Montpellier m’interrogeait sur les arbres, je serais heureux de leur répondre. J’ai eu l’occasion de leur dire cela à de nombreuses reprises mais ils ne m’avaient rien demandé…si les politiques faisaient plus appel à nous, je m’investirais plus dans l’écologie, c’est certain…

Est-ce que les politiques ont déjà fait appel à vous dans le passé ?
Non, ni dans le passé, ni maintenant…jamais. Ça fait 40 ans que je suis à Montpellier et ils ne m’ont jamais sollicité. La seule fois où des politiques m’ont demandé mon avis ; c’était en Indonésie, je travaillais à Sumatra et le préfet à la tête de l’île voulait avoir mon avis sur les forêts, mais je crains que cela n’ait eu aucun effet concret…

Que pensez-vous des nouveaux éco-quartiers à Port Marianne ?
Je n’ai pas touché du doigt la réalité d’un éco- quartier. J’ai vu des quartiers. Je n’aime pas la nouvelle mairie, je trouve cela très laid. Je suis même assez scandalisé par sa couleur noire. Si, moi, je veux construire une petite villa, des instances vont surveiller ma construction et me dire de mettre des tuiles romaines et des murs blancs pour que ça ne ressemble pas à un chalet basque ou à un bunker. On est obligé de respecter un style, ce que je trouve bien. Alors pourquoi la Ville construit-elle quelque chose qui ressemble à un cube industriel. Ce n’est tellement pas méridional ! L’autre jour j’ai été invité à donner une conférence à Pierres vives…c’est lamentable, on se demande où passe l’argent !
Je préfère l’Ecusson. J’aime la place st Ravi, le jardin des plantes, la place de la cathédrale. J’ai habité au coin de la rue ste Anne et de la rue st Guilhem pendant très longtemps. J’aime le centre de la ville…pas assez d’arbres peut-être ?

Et quand vous vous promenez votre œil de botaniste prévaut-il ?
Oui, je ne m’en défais jamais. J’ai dessiné plein de choses à Montpellier. Je ne regarde sûrement pas les arbres de la même façon que quelqu’un qui ne s’y intéresse pas profondément. Je ne peux pas prétendre connaître une plante si je ne l’ai pas dessinée. Pour les botanistes, les dessins sont incontournables. D’ailleurs l’université prépare une exposition de mes dessins qui se déroulera en mai prochain.

Montpellier s’enorgueillit d’être la capitale de la biodiversité. Partagez-vous ce jugement ?
Je trouve cela complètement ridicule ! Ça m’a fait rire…On est dans le sud et par conséquent, il y a, de fait, une forte biodiversité. Plus vous vous rapprochez de l’équateur, plus la biodiversité augmente. Décerner à Montpellier le titre de « capitale de la Biodiversité »ça veut simplement dire qu’on est au sud, c’est tout ! ! C’est idiot, c’est un jugement sur la latitude. On serait à Séville ou à Grenade on aurait encore plus de biodiversité.

Des scientifiques disent que la biodiversité serait plus forte dans les villes qu’à la campagne, notamment à cause de l’absence de pesticides dans les zones urbaines. Est-ce le nouveau credo des villes ?
J’entends cela très souvent mais c’est faux. Les gens qui s’intéressent à la biodiversité ont le prosélytisme des nouveaux convaincus. Chaque fois que je vois un article sur la biodiversité biologique de tel ou tel endroit, l’auteur est persuadé que c’est « d’une diversité exceptionnelle ». Je lis cela 10 fois par jour ! C’est simplement qu’avant, on s’en était pas occupé. Alors ceux qui étudient la biodiversité en ville- qui est très à la mode- trouvent ça exceptionnel mais c’est triste. Ils iraient simplement visiter le massif de la Gardiole, ils verraient ce que c’est qu’une biodiversité à peu près intacte. Mais il faut dire qu’il y a beaucoup de gens qui n’ont pas le désir d’aller dans la nature.

Vous vous battez pour la préservation des forêts primaires dans le monde entier. Vous battez-vous pour les arbres de votre ville ?
Je m’investis dans des actions en tant que citoyen, mais ce n’est pas vis-à-vis des politiques, mais plutôt vis-à-vis des chefs de chantier et des maçons qui sont là et qui détruisent tout…je ne leur en veux pas, les décisions ne viennent pas d’eux. Il y a un superbe micocoulier, magnifique, en haut du cours Gambetta et quand il y a eu les travaux pour le tramway, ils ont fait d’énormes tranchées et toutes les racines maitresses de cet arbre ont été coupées, et le gars me dit : « pourquoi tu te plains ! on a entouré le tronc avec un beau tuyau orange, tu vois bien qu’on l’abîme pas ! » mais il ne m’a rien dit des tranchées qui coupaient les racines : l’arbre va mourir très certainement dans les prochaines années, c’est ça qui m’énerve !
On assiste à des abattages d’arbres qui déplaisent à tout le monde. Si on nous prouvait que c’est techniquement indispensable, on n’est pas idiot, on comprendrait…mais personne ne prend la peine de nous convaincre. On coupe d’abord. Tous les arbres du bas de l‘avenue de Lodève ont été coupés et là, ils en replantent. On aurait pu laisser ceux qui s’y trouvaient ! Les gens étaient très mécontents, les CRS les ont chassés. Maintenant l’avenue est nulle, très minérale, sans ombrage.

Y a -t-il des villes en France où ça se passe mieux pour les arbres ?
Oui. En tête des villes, je mettrais le Grand Lyon. C’est dirigé par une équipe aux espaces verts qui est très au point. C’est un modèle du genre. Ils m’ont fait faire un tour de la ville, y compris des endroits où on ne va pas souvent ; il y a des parcs immenses, une gestion des arbres. Il y a notamment des itinéraires touristiques qui vont d’un arbre à l’autre. La mairie publie des guides de la ville qui expliquent : « si vous allez là, vous verrez tel arbre, qui vient de tel endroit et qui sert à ça ». A Bordeaux aussi, les arbres sont bien traités. J’ai dit beaucoup de bien de Genève dans mon travail car je trouvais que cette ville avait de magnifiques arbres, mais les genevois m’ont dit que c’était le passé et que maintenant c’était devenu affreux. Effectivement j’ai assisté à Genève à des abattages complètement idiots.

A défaut de conseiller les élus, vous avez écrit un plaidoyer à leur intentions en 2011 : Du bon usage des arbreshttp://www.actes-sud.fr/catalogue/p....
Beaucoup de gens m’ont demandé d’écrire ce livre. J’étais stimulé par la situation telle que je la voyais à Montpellier. Mais je dois dire que ce n’est pas typiquement montpelliérain…le pire c’est peut-être Nîmes. Dans le midi on n’est pas très gâté sur ce plan -là.

Dans votre livre, vous dites que les arbres ont une influence sur le niveau de violence dans la ville.
Ce n’est pas moi qui le dis mais des universitaires américains qui travaillent dans l’Illinois. J’ai évidemment sauté sur l’information parce que c’est évident que les gens sont moins violents s’ils vivent dans un beau paysage végétal. J’ai trouvé intéressant que des gens, à priori pas convaincus, soient tombés sur cette évidence à l’aide d’un appareillage statistique indiscutable. Moi, ça ne m’a pas du tout étonné. Je rêve de voir des arbres plantés dans les prisons.

Avez-vous l’impression que vos livres sur les arbres ont changé notre manière de les voir ?
Beaucoup me disent : « on ne voit plus les arbres de la même façon », mais je ne le ressens pas vraiment .Ce n’est pas à l’échelle d’une vie humaine. En tout cas ça n’a pas encore touché les agents municipaux !

Votre approche philosophique de l’arbre le décrit comme « modèle de développement durable ». Pouvez-vous nous parler de cette notion ?
On devrait d’abord dire que nos contemporains manquent de repères. Les grandes philosophies politiques ont disparu, les religions, on n’en parle plus guère. Le résultat c’est que les gens flottent un peu ; ils manquent de points d’appuis. Il me semble que l’arbre peut en fournir un, d’autant qu’ils l’ont facilement sous les yeux ; ce n’est pas très exotique comme être vivant. Mais il faut comprendre que c’est vivant, et pour beaucoup ce n’est pas évident. Ceux qui ont compris que c’était vivant se trouvent alors en face d’un être qui ne leur ressemble pas du tout. Il y a dans l’arbre une pérennité que l’être humain peut lui envier. Il transcende les générations.
Ce qui est très important, c’est que l’arbre est un être aussi vivant que vous et moi, mais qui n’a rien à voir avec nous ! C’est une autre forme de vie. Pour quelqu’un qui ne fait pas de biologie, un être humain et un arbre sont complètement différents. S’habituer à l’altérité de cet être vivant qui n’a rien à voir avec moi et même, arriver à adhérer à l’altérité et à l’apprécier, ça, je crois que c’est une bonne philosophie pour vivre ensemble.
Il y a un philosophe qui s’appelle Gilbert Durand pour qui l’arbre est un objet très intéressant : par sa verticalité, par sa durabilité, son espèce d’insensibilité au temps qui passe avec en même temps une hypersensibilité aux saisons de l’année. C’est un des fondements des civilisations.

La brutalité faite aux arbres est la même que celle qui est faite aux peuples…
Tout à fait, c’est la même brutalité, et ça a été dit tout récemment par Hubert Reeves dans son dernier livre Là où croît le péril… croît aussi ce qui sauvehttp://www.hubertreeves.info/livres.... La brutalité envers les gens se traduit par la brutalité envers les forêts. C’est facile de couper un arbre… pas besoin d’être très malin ! C’est du machisme pur. C’est un sentiment de pouvoir face à quelque chose qui ne peut pas se sauver et qui est totalement vulnérable. Je le constate dans les villes, ici, mais je le constate aussi sur les chantiers d’abattages sous les tropiques…les hommes se sentent tout-puissants. Je parle avec eux souvent et certains sont même des amis, mais encore une fois, ce n’est pas à ceux-là que j’en veux. Un mec qui vit dans un pays pauvre ne peut pas refuser du boulot.
Les responsables sont ceux qui vivent dans les bureaux, à Paris ou à Londres, et qui ne s’intéressent pas à la forêt. Je ne sais même pas s’ils la connaissent. D’ailleurs, ils sont incapables de défendre ce qu’ils font. Quand on les convoque à des discussions contradictoires organisées par un média par exemple, ils ne viennent pas. Je n’ai jamais pu discuter publiquement avec ces gens-là. Je les connais mais ils se refusent à toutes confrontations publiques, à tout examen démocratique de leurs activités. Je viens de terminer un livre qui va paraître fin avril sur les forêts tropicales où j’explique clairement leurs responsabilités.

Qui sont ces gens-là ?
Des coupeurs de bois. Leroy Gabon par exemple, qui s’appelle ici Leroy Merlin, s’occupe de toute la chaîne, de la coupe à la vente dans les grands magasins. Mais ce n’est pas le cas général ; souvent ce sont des abatteurs d’arbres qui sont installés en Afrique, en Asie ou en Amérique du Sud qui revendent leurs bois à des intermédiaires dans le commerce du bois.

La création des éco- labels certifiant l’origine des bois n’est-elle pas une bonne chose pour protéger ces forêts ?
C’est un sujet très douloureux. Quand la FSC (Forest Stewardship Council) a été lancée, ça a soulevé énormément d’espoir auprès de tous ceux qui sont préoccupés par le devenir des forêts tropicales. On s’est dit : c’est formidable. On va savoir d’où vient le bois grâce à la traçabilité, et puis ils nous assuraient qu’ils savaient couper le bois d’une manière à préserver la forêt tropicale.
Le désenchantement n’en a été que plus rude parce que maintenant on sait bien que ça ne signifie plus rien. C’est un argument commercial. Aujourd’hui, si vous voulez vendre du bois tropical et que vous n’avez pas le label, vous savez très bien que vous n’y arriverez pas ; alors vous vous auto décernez le label. C’est pas plus compliqué que ça.
En outre, il est apparu depuis, qu’une gestion indéfinie d’une forêt tropicale ça n’existe pas. Ça existe ici : on a d’excellents forestiers. Si vous leur donnez une surface de forêt suffisante avec une gestion raisonnée, ils vont arriver à la faire produire indéfiniment. La forêt ne disparait pas. Naïvement on a pensé que ça pourrait se transposer dans les régions tropicales mais ça ne marche pas du tout. Ce n’est pas le même type de forêt. Les contraintes ici sont physiques, notamment le froid hivernal tandis que dans les forêts tropicales, les contraintes sont biotiques, c’est-à-dire que les arbres sont soumis à un réseau d’interactions. Ce n’est pas la même gestion.
Dans la forêt tropicale, les coupeurs de bois font un premier passage et retirent les grands arbres à valeur commerciale. Ils font un deuxième passage, en général 25 ans après -pour eux c’est déjà énorme ! - mais c’est dérisoire par rapport à ce qu’il faudrait attendre réellement ! Entre temps les mœurs commerciales ont changé ; donc ils s’attaquent à d’autres essences qui avaient été délaissées au premier passage, et puis après c’est fini : c’est la savane. Les routes sont ouvertes… il entre des graminées, des chasseurs, des braconniers, des chercheurs d’or. Après deux passages, la forêt est foutue. Dans ces conditions, le FSC ne peut garantir leur label sur ces forêts, donc ils se sont repliés sur les forêts d’Europe, en Finlande ou en Laponie. Mais après, ils ont été jusqu’à certifier des monocultures d’arbres après avoir rasé la forêt primaire. C’est devenu lamentable. Il n’y a plus aucune confiance à accorder à ces labels-là !

Que diriez-vous à des jeunes gens qui ont envie d’améliorer le monde ?
Je rencontre souvent des jeunes gens qui me demandent : comment peut-on faire un métier comme le vôtre ? Je leur dit : « faites de la botanique puis spécialisez-vous dans les tropiques ; là il y a énormément de choses à faire ». Je constate qu’il y en a pas mal qui suivent mon conseil. Mais ce n’est pas « améliorer le monde », c’est juste trouver un boulot qui leur plaise et qui les sorte du train-train quotidien d’un employé de banque…

Francis Hallé, avez-vous passé toutes ces années dans les arbres pour échapper aux tumultes de notre société moderne et destructrice ?
Absolument pas ! Je ne suis pas un misanthrope, j’aime beaucoup les gens, je suis bien dans ma société, je suis bien dans ma ville. Non ce n’est pas pour m’abstraire. Je ne suis pas un fugitif. En tant que scientifique, je suis attiré par la nouveauté que je trouve en surabondance dans la forêt équatoriale.

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