Témoignage

« L’inégalité, à ce point visible, est très difficile à supporter »

dimanche 03/02/2008

Afin de saisir une autre image de l’Amérique latine que celle sporadiquement montrée dans les médias, nous proposons une série de témoignages de français partis pour, au minimum, plusieurs mois dans des pays latino-américains. S’en suivra une série de témoignages de latino-américains venus en France pour travailler ou étudier.
Premier témoignage, Nicolas, 24 ans, parti de mars à octobre 2007 à Bogota après avoir déjà passé 3 mois au Costa Rica en 2005.

Dans quel cadre es-tu allé en Amérique Latine ?

Je suis parti en Amérique latine dans le cadre de mon stage de master Professionnel. J’ai ainsi pu intégrer le service de coopération internationale de l’Université Rosario à Bogota afin de découvrir le monde de la coopération au développement en participant activement aux projets mis en place par l’Université.

J’ai choisi la Colombie par goût de l’aventure et surtout par curiosité. J’ai fait ce choix car la situation géopolitique de ce pays le rendait pour moi intéressant. Par rapport à mon expérience au Costa Rica, j’avais envie de découvrir la vie dans un pays réputé pour sa situation complexe et son danger. Je ne suis pas suicidaire et je me suis beaucoup renseigné avant de m’envoler pour la Colombie, notamment auprès de nombreux camarades de classe colombiens et de professeurs de l’IHEAL (Institut des Hautes Etudes sur l’Amérique Latine). La nécessité pour moi de découvrir un pays dont les descriptions des locaux et des médias sont à ce point opposées m’a convaincu.

C’est donc avec hâte et une bonne dose d’appréhension que j’ai fait mes bagages pour Bogota où j’ai pu passer 6 mois et demi. Il m’a également été possible de voyager à l’intérieur du pays et de découvrir ses richesses tant sur le plan culturel que sur celui de l’environnement.

Quel sentiment ressort de cette expérience ?

Mon premier sentiment, au retour de Bogota a été la tristesse de laisser ce pays auquel je me suis beaucoup attaché. Cependant, ce voyage a été bien plus qu’une colonie de vacances et mon travail à Bogota a été une source très importante de nouvelles expériences de vie. J’ai pris du recul sur de nombreuses choses. En effet, j’ai en même temps découvert les quartiers les plus défavorisés de Bogota et fréquenter, du fait de mon statut d’étranger privilégié, les populations les plus aisées de la ville. L’inégalité, à ce point visible tous les jours, est très difficile à supporter.
L’aide aux personnes défavorisée prend un sens particulier dans ce pays où tant de gens sont obligés de quitter leur terre natale par peur de la guerre ou par nécessité économique.
Je pense que cette expérience m’a aidé à relativiser les “problèmes” rencontrés dans notre pays, réputé comme râleur, et réaliser la chance que j’avais d’être européen. Dans le même temps, cela m’a convaincu de la nécessité d’aider ces pays à sortir de la guerre, malgré leur résignation à accepter l’existence des différentes factions qui s’opposent dans le pays.

« Accepter d’être parfois considéré comme un portefeuille parlant »

Comment t’es tu adapté aux pays et à la différence de culture ?

Mon adaptation s’est faite sans heurt véritable. Je parlais déjà l’espagnol avant d’y arriver et de ce fait je n’ai jamais vraiment senti de dépaysement dans un premier temps. De plus, mon expérience au Costa Rica m’a beaucoup aidé à apprécier les coutumes locales avec un discernement peut-être meilleur que pour une personne découvrant le “monde latin”.

Elle n’a pourtant pas été sans quelques difficultés sur un plan plus personnel. Il a fallu comprendre le mode de pensée particulier des habitants de Bogota. Il m’a fallu faire face à certaines incompréhensions ou surprise devant certaines situations. La plus grande difficulté ayant probablement été d’accepter d’être parfois considéré comme un portefeuille parlant et surtout la misère ambiante dans certains quartiers où elle côtoie le luxe le plus absolu.

Qu’est-ce qui t’a marqué dans la vie quotidienne à Bogota ?

Hormis la gentillesse des gens et la misère cotoyée quotidiennement, il y a surtout eu l’omniprésence de l’armée patrouillant dans toutes les rues de la ville. Les premiers temps, accepter la présence des militaires a été assez délicate. Mais rapidement, quelques sorties nocturnes dans la ville, privée de l’autorité militaire, suffisent pour comprendre le pourquoi de cette présence presque écrasante et à se sentir soulagé qu’elle soit effective.

Ce qui m’a marqué le plus a donc été le sentiment d’insécurité mais également la vitesse à laquelle on peut s’y habituer et l’accepter. On accepte rapidement le fait de ne pas pouvoir sortir avec son portefeuille ou sa carte bleue. La possibilité d’être “ratissé” par un pick-pocket ou une bande de délinquants devient normale et on s’adapte...
Je voudrais néanmoins rajouter que, si de telles choses arrivent régulièrement, peut-être plus que dans nos capitales européennes, je ne me suis que rarement senti en danger. Pendant la journée Bogota est une ville particulièrement sûre puisque l’armée empêche toute velléité de délinquance diurne.

Parmi les choses plus amusantes, les petites musiques émises par le camion des éboueurs reste un souvenir pittoresque qui a alimenté les conversations de la plupart des étrangers qui découvraient la ville. Leur amour de la musique est très grand et la ville est le théâtre de manifestations culturelles et musicales de façon quasi quotidienne.

« L’insécurité colombienne est surestimée par rapport à ses voisins latino-américains »

Suite à cette expérience, ta vision du pays a t elle changé ?

Ma vision de la Colombie a évidemment évolué. La vision présentée par les médias m’a d’abord fait peur. A mon arrivée, je m’attendais presque à me faire attaquer par un groupe armé dès ma descente de l’avion et surtout à être cloîtré à Bogota du fait du danger à voyager sur les routes, entre guerre, trafic de drogues, corruption et enlèvements.
J’ai rapidement été convaincu que l’insécurité colombienne était finalement surestimée par rapport à ses voisins latino-américains. Je suis loin d’être convaincu que les habitants de Rio de Janeiro, Caracas ou encore Mexico et Guatemala City soient réellement plus en sécurité que les habitants de Bogota ou du reste de la Colombie. Je pensais également découvrir un pays magnifique mais ravagé, il m’est apparu qu’il était simplement magnifique.

Finalement j’ai découvert un pays relativement prospère, en comparaison de l’idée que je m’en faisais. Mais j’ai surtout été marqué par le côté incroyablement débrouillard de ses habitants. L’entraide est quasi permanente dans les quartiers et l’imagination des vendeurs de rue semble sans limite. Chewing-gum, cigarettes, chips, chocolat, housses de portables, livres, hamacs !!! On peut trouver tout ce dont on a besoin à tous les coins de rue, ou presque.

La violence de la police et les témoignages des jeunes mendiants que nous prenions, parfois, sous notre aile afin de nous garantir une protection dans les rues étroites du centre historique prouvent qu’il ne faut pas se fier à l’apparence de quiétude qui règne dans la ville.

« Ils savent qu’ils ne veulent pas négocier avec la guérilla ou les paramilitaires »

Comment te semble être vécue l’affaire Ingrid Betancourt en Colombie ?

Au sujet d’Ingrid, il n’y a pas grand-chose à dire. La majorité des colombiens que j’ai rencontré semblent s’en moquer éperdument. On a presque tendance à dire qu’elle ne doit qu’à elle-même d’avoir été séquestrée. Elle avait été prévenue au préalable de l’inconscience dont elle faisait preuve en se rendant dans la zone contrôlée par les FARCS. La responsabilité du Président Uribe est également mise en avant, la rumeur voulant qu’il ait laissé Ingrid face à son sort. Cependant, personne n’en parle vraiment ni ne sait vraiment ce qu’il se passe. Ils savent qu’ils ne veulent pas négocier avec la guérilla ou les paramilitaires qu’ils considèrent comme la plaie la plus sanglante du pays.


Quelle vision les colombiens ont-ils de la France, de l’Europe et des Etats-Unis ?

Souvent, la vision de la France est très floue, on sait qu’existe la tour Eiffel, qu’il s’agit d’un pays développe, le pays du romantisme et basta... Même les spécificités françaises telles que le vin, le fromage sont rarement connues. Cependant, il y a une grande admiration du pays et de son mythe.
L’Europe a une grande place en Colombie, qu’il s’agisse de l’Allemagne, de l’Angleterre, de l’Italie ou de l’Espagne, l’image de l’Europe est très bonne. Cependant l’Union Européenne, elle, n’est pas réellement comprise ni connue. On m’a souvent demandé si le dollar était toujours utilisé dans nos pays par exemple.
Les USA cultivent, quant à eux, le paradoxe qui est le leur dans beaucoup d’endroits du monde. Ils sont à la fois considérés avec admiration et envie, tout en étant détestés. La violence des manifestations anti-Bush, lors de sa visite de 7h à Bogota en mars dernier en témoigne.

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