Tzvetan Todorov : La signature humaine

mercredi 16/12/2009 - mis à jour le 15/02/2010 à 15h14

Lundi 14 Décembre, dans le cadre de la 11ème édition des soirées Rabelais, la librairie Sauramps avait pour invité le philosophe et historien Tzvetan Todorov qui a présenté son dernier ouvrage : “La signature humaine” [1] , recueil d’essais rédigés entre 1983 et 2008.
Arrivé en France à l’âge de 24 ans après des études de philologie en Bulgarie, il est l’un des rares intellectuels français contemporains dont l’œuvre a été traduite dans le reste du monde.
Retour sur cette rencontre placée sous l’empire du signe.

JPEG - 885.2 ko

« J’ai toujours des difficultés à parler de mon travail car il part dans plusieurs directions. »D’emblée, Todorov annonce la couleur : son ouvrage synthétise 25 années de rencontres et d’études, en forme de parcours initiatique.
En effet, ce recueil d’essais divisés en trois grandes parties : Portraits, Histoire et Lectures.

«  Aux grands hommes... »

Dans la première, Todorov rend hommage aux grands hommes, aux personnalités qui l’ont profondément marqué. Ce sont par exemple, Germaine Tillon, savante et résistante ou Raymond Aron, sociologue français, qui sont alors évoqués. A la question : pourquoi s’être attaché à ces figures plutôt qu’à d’autres ? Todorov répond : « Ces vies là me paraissent exemplaires car elles nous apprennent des choses importantes » avant d’ajouter : « ce ne sont pas des héros triomphants, mais des individus qui subissent des échecs au cours de leur existence.
Je suis sensible à ce type de beauté, ce qui m’intéresse, c’est la complexité de leurs parcours, leur ambiguïté.
 » A cet égard, il rend un hommage vibrant à l’intellectuel Edward Saïd décédé en 2003 : « J’ai été frappé par son essai “Les causes perdues”  » et l’adoube de la célèbre maxime de Rolland : « Cet homme avait le pessimisme de l’intelligence mais l’optimisme de la volonté lui permettait de se relever. »

Surtout, Todorov partage bien des points communs avec ceux qu’il a couché sur le papier.
Avec Saïd, c’est le détachement et le statut d’étranger : «  il considérait que le fait de venir d’une autre société pouvait constituer un avantage plutôt qu’un handicap. Car de toute façon, pour lui, l’intellectuel était toujours un exilé dans son propre pays : il devait se détacher, se distancer des choses pour avoir un œil critique. »
On pourrait être d’abord tenté de comparer “La signature humaine” au panthéon des grands hommes autrefois érigé par Voltaire dans son “Dictionnaire philosophique”. Bien nous en garde, car Todorov traite davantage de la construction de soi au travers des individus rencontrés au cours d’une vie, plutôt qu’il ne leur attribue les palmes du mérite. Il évoque ainsi la vie comme une œuvre, une sorte d’existence ourlée d’occurrences.JPEG

« Du devoir de mémoire au travail d’histoire »

Dans la seconde partie, consacrée à l’Histoire, Todorov traite du totalitarisme « car c’est une expérience à laquelle j’ai été confronté plus jeune ». Il évoque également le sort des Juifs de Bulgarie, sauvés de la déportation malgré l’alliance du pays avec l’Allemagne nazie.
Cette partie est notamment l’occasion pour l’auteur de traiter la question du droit positif à travers des personnalités rentrées dans l’illégalité afin d’atteindre le droit naturel, cet ordre moral fondé sur la raison. Il rejoint ainsi la réflexion et les interrogations d’une Germaine Tillon, récalcitrante à l’ordre de Vichy ou l’antique Antigone opposées aux lois de l’Etat.
Ainsi, il définie le bien comme la résultante d’un enchaînement et ne succombe pas à la perception manichéenne de l’histoire. S’appuyant justement sur Romain Gary, romancier français, pour qui « l’inhumanité fait partie de l’humain », Todorov tente de comprendre l’humanité dans sa globalité : « J’essaie de sortir d’une image simpliste. Il est dangereux d’établir un mur entre le mal commis et nous-même. »
Il s’oppose ainsi à la conception de “devoir de mémoire” à laquelle il lui préfère le “travail de mémoire” : « En elle-même, la mémoire n’est pas une bonne ou mauvaise chose. Tout dépend de l’usage que l’on en fait. Les pires crimes ont souvent été justifiés par des appels à la mémoire. Hitler n’a eu de cesse d’utiliser l’humiliation subie par l’Allemagne en 1919 pour justifier son entreprise. Je ne me reconnais pas dans la formule “devoir de mémoire”. »

« De la littérature comme science humaine »

Diverses lectures occupent la dernière partie du recueil. Parce que les romanciers ont, selon Todorov, « des moyens extraordinaires pour faire revivre les évènements », ils constituent d’excellents observateurs de la société dans laquelle ils évoluent. Un long portrait consacré à Goethe révèle un questionnement général autour de la condition humaine, qui est d’ailleurs le fil conducteur de l’ouvrage : «  cette trace d’humanité, c’est ce que je poursuis tout au long de ce livre, en allant le plus loin possible dans la compréhension. Je vis sans doute avec la conviction que la condition que l’être humain reste marquée par ses rencontres avec les autres.  »

« Je est un autre »

Par conséquent, “la Signature humaine” s’illustre comme l’œuvre de l’altérité. Si Todorov a du mal à s’auto-définir, à parler lui-même de son travail, c’est justement ce dernier qui donne le mieux à connaître son humanisme.
L’échantillon de rencontres, de portraits, de textes choisis par l’auteur sont éloquents quant à sa personnalité : "Ce livre est une sorte d’autoportrait car j’y raconte mes admirations, mes rencontres, ce qui a contribué à mon univers intérieur. J’y révèle ce qui m’est cher. "

En somme, l’altérité comme identité puisque «  c’est la seule immortalité qui vaille : les autres vivent en nous, nous vivons dans les autres. »
Pour cet humaniste d’aujourd’hui, la vie n’est pas un songe, mais une oeuvre.

Notes

[1La signature humaine : essais 1983-2008
éditions du Seuil , Paris
Parution : octobre 2009
Reliure : Broché
Page : 474 p

Vous avez aimé cet article ? Partagez-le !

Partager sur Facebook Tweeter Enregistrer sur Google Bookmarks Enregistrer sur Yahoo! Envoyer par e-mail

Envoyez un lien vers cet article à la personne de votre choix.
Vous recevrez une copie du message.

Rejoignez Haut Courant sur Facebook

Haut Courant sur Twitter