Histoire

Une critique radicale de l’URSS par les groupes révolutionnaires

Théories révolutionnaires

dimanche 22/11/2009

Bien avant les « nouveaux philosophes » et l’anti-totalitarisme de salon, des groupes révolutionnaires dénoncent l’URSS et le stalinisme de manière intransigeante. Ces analyses permettent de réfléchir sur la nature de l’URSS plutôt que de se contenter de célébrer sa chute.

Jacques Guigou, sociologue, coanime la revue Temps critiques, qui théorise une « révolution à titre humain » tout en s’inscrivant dans l’héritage des gauches communistes. Il a également coécrit un ouvrage intitulé Mai 68 et le mai rampant italien qui décrit et analyse les idées révolutionnaires qui vont éclore progressivement. Cet ancien professeur de l’Université Montpellier 3 parle de la critique radicale de l’URSS au cours d’un entretien.

La célébration spectaculaire de l’écume

Jacques Guigou a écrit un texte en 1989, intitulé Berlin, ses bananes, ses baladeurs pour tenter d’analyser la chute du mur de Berlin dans l’immédiateté. Vingt ans après, pour décrire les célébrations de la chute du Mur, il évoque une « mise en scène politico-médiatique  ». Pour lui, « il ne s’agit pas d’annuler l’évènement mais de le reconstituer. C’est le dernier soubresaut du capitalisme d’État et non du communisme ». Il estime même que la chute du Mur « n’est pas un accomplissement de la liberté mais le triomphe de la consommation et de la communication  ». Le sociologue commence par décrire le développement d’une critique radicale de l’URSS au sein du mouvement révolutionnaire.


La critique ultra gauche

Jacques Guigou commence par évoquer les affrontements au sein de la IIIème Internationale au cours des années 1920. Les maximalistes, également désignés comme “l’ ultra gauche”, critiquent la construction de l’État soviétique dès sa création.

La gauche italienne, incarnée par Amadeo Bordiga, le fondateur du Parti communiste italien (PCI), fustige le réformisme et le parlementarisme. Le PCI repose sur des bases anti-électoralistes et abstentionnistes en se référant au Manifeste communiste de 1848.

La gauche germano-hollandaise comprend Rosa Luxembourg et les spartakistes mais également Anton Pannekoek, théoricien des conseils ouvriers. Ce courant semble proche des idées libertaires et privilégie l’auto-organisation. En revanche, Amadeo Bordiga s’oppose aux conseils qui, selon lui, gèrent le Capital.

Dans la III ème Internationale, ses courants d’ultra gauche critiquent le léninisme et la mise en place d’un État ouvrier qui crée une classe bureaucratique. Cependant, les opposants au léninisme sont progressivement exclus de la III ème Internationale. Amadeo Bordiga est exclu pour soutenir Léon Trotsky. Pour Jacques Guigou, « cette critique est interne à la révolution prolétarienne mais en rupture par rapport au bolchevisme ».

L’ultra gauche préconise un autre mode d’organisation politique avec la rotation des mandats et une structuration anti-autoritaire du parti. Toutefois, la nécessité du parti est affirmée, tout comme la critique de la démocratie bourgeoise. En revanche, Anton Pannekoek remet en cause la nécessité de l’État et privilégie le conseil, géré directement par les ouvriers, comme mode d’organisation politique. Cette critique externe dénonce l’appareil bureaucratique et le socialisme dans un seul pays contrôlé par le Parti-État.

Léon Trotsky, qui se distingue de l’ultra gauche, propose en revanche une critique interne, au sein de l’Internationale et sans remettre en cause entièrement l’URSS. Cependant, les trotskystes pourfendent également la bureaucratisation du Parti-État.

Les communistes de gauche s’opposent à la militarisation du travail. Lénine, et surtout Staline, admirent Taylor et la division du travail. Tandis que le fordisme se développe dans les démocraties, l’exaltation du travail productif existe également en URSS. Le stakhanovisme illustre cette affirmation de la classe ouvrière confisquée par la bureaucratie. Pour Jacques Guigou, « la négation du prolétariat comme classe exploitée caractérise l’ultra gauche  » qui propose une critique du travail.

Les conseillistes veulent détruire l’État et estiment que les producteurs doivent gérer directement la production. Ils se réfèrent à Karl Marx et à son idéal de libre association des producteurs. Ils dénoncent donc l’URSS pour défendre un projet révolutionnaire. Staline impose un système pyramidal avec la banalisation des purges et de la terreur d’État. Cependant, des oppositions existent. La dénonciation de l’URSS se fait au nom d’un dépassement de la bureaucratie.


Socialisme ou Barbarie

Le groupe Socialisme ou Barbarie est issu du trotskysme. Cornélius Castoriadis, pendant la Seconde guerre mondiale, lutte contre l’occupation allemande de la Grèce. Il combat alors avec les trotskystes. Il arrive en France dès 1945. Il participe au mouvement trotskyste et crée une opposition interne au sein du Parti communiste internationaliste (PCI, ou Parti des trotskystes à ne pas confondre avec le Parti communiste italien).

Il crée un groupe dissident qui insiste sur la critique de la bureaucratie, des partis et des syndicats. Selon Jacques Guigou, « la critique des syndicats distingue Cornélius Castoriadis du mouvement trotskyste. Pour les marxistes léninistes le syndicat permet de défendre les intérêts de classe et la construction de la société à venir ». Cornélius Castoriadis analyse l’URSS en terme de classes en utilisant des concepts marxiens. Il observe les contradictions de l’URSS. Il crée “Socialisme ou Barbarie”, un groupe d’intervention dans les luttes et un groupe de réflexion. Socialisme ou Barbarie analyse les luttes à travers le clivage qui oppose les dirigeants et les dirigés. Les contremaîtres font ainsi partie des dirigeants de la production industrielle. Cornélius Castoriadis observe également la militarisation de l’URSS jusqu’à annoncer une troisième guerre mondiale imminente.

Claude Lefort participe également au groupe Socialisme ou Barbarie. Il étudie la philosophie politique et demeure un spécialiste de Machiavel. Il dénonce également la bureaucratisation des partis et ne critique pas uniquement l’État. Avec Jean-François Lyotard, il crée une scission, Pouvoir Ouvrier. Ils insistent sur la dimension ouvrière au sein du rapport social qui oppose le Capital au Travail. Jacques Guigou évoque « l’existence d’une contre-culture ouvrière avec d’autres modes de vie et de création qui semblent en dehors de la société capitaliste qui peut s’observer à cette époque dans des banlieues comme Villeurbanne (région lyonnaise, ndlr) ».

Cornélius Castoriadis, après la dissolution du groupe, adopte une trajectoire singulière et insiste sur la notion d’autonomie. Pour Jacques Guigou, « le processus d’autonomie peut également déboucher vers l’individu autonome qui se distingue de la solidarité de classe ». Toutefois, Socialisme ou Barbarie développe une critique radicale de l’URSS dans la France de l‘après guerre.


Les trotskystes

Les trotskystes critiquent également l’URSS. Cependant, ils demeurent marxistes léninistes et dénoncent l’ « État ouvrier dégénéré  ». Ils ne remettent pas en cause la nature ouvrière de l’URSS dont ils veulent rectifier la politique conformément au programme bolchevique. Ils insistent sur les syndicats qu’ils infiltrent pour les ramener dans la bonne ligne et participent aux associations pour combattre la bureaucratie.

L’analyse marxiste doit être repensée dans le contexte d’un développement des classes moyennes. Le clivage de classe se recompose. Jacques Guigou, qui a préfacé un livre du sociologue Henri Lefebvre, souligne «  la difficulté pour analyser les classes moyennes en termes marxistes  ». Selon lui, « les marxistes évacuent la question paysanne comme milieu de vie  ». Il estime que « les ouvriers viennent de la campagne. La solidarité ouvrière peut être une continuité de la solidarité de la communauté rurale  ». L’ultra gauche occulte également cette question dans la révolution.

Mai 68 et la critique de l’URSS

En 1968, Jacques Guigou est conseilliste et participe à la revue Autogestion. Dans Mai 68 et le mai rampant italien, il étudie la réflexion de différents groupes révolutionnaires.

“Noir et Rouge” apparaît comme un mouvement anarchiste et communiste. Noir et Rouge connaît peu le contexte italien avec l’opéraïsme et l’autonomie ouvrière. Noir et Rouge, dans sa filiation libertaire, insiste sur la place de l’individualité par rapport à la communauté humaine. Les partis ouvriers dénoncent alors « l’individu petit bourgeois ». Cependant, Jacques Guigou estime que « la question de l’individu glisse progressivement vers l’ego  ». La critique de la psychanalyse par Wilhem Reich et l’anarchisme de Max Stirner influencent Noir et Rouge qui préconise un accomplissement de l’individu dans la révolution. Cette réflexion débouche vers une critique des partis ouvriers et de leur organisation bolchevique qui tend à nier l’individualité. L’URSS est critiquée également pour broyer l’individu.
Les situationnistes expriment de manière percutante la révolte avec la critique du travail, de la bureaucratie et de l’aliénation. Le “Conseil pour le maintien des occupations”, créé par les situs, envoie des télégrammes aux partis communistes de Moscou et de Pékin avec la sentence : « Tremblez bureaucrates ». Ils insistent ensuite sur les théories conseillistes et l’autogestion. Le Conseil est exalté, souvent en rupture avec la révolution prolétarienne. La suppression du travail ne peut pas se faire dans l’usine. Le numéro 12 de l’Internationale Situationniste dresse un bilan critique, et plutôt pessimiste, sur la théorie du prolétariat.

Aujourd’hui, les groupes de l’ultra gauche tentent de repenser le conseillisme dans un contexte de dissolution de l’identité ouvrière.
Théorie Communiste n’abandonne pas l’opposition de classe. La classe du travail ne doit plus s’affirmer mais se nier pour maintenir une théorie révolutionnaire en rupture avec l’ouvriérisme.

Temps critiques abandonne le prolétariat comme sujet historique. Pour Jacques Guigou, les révolutions prolétariennes se heurtent à « la puissance du capitalisme, aux bureaucraties, à la disparition du salariat, aux changements de l’urbain et à l’homogénéisation de la société ». La “communisation” doit permettre aux individus d’affirmer l’immédiateté du communisme.
Le Prolétariat universel critique ses revues et les « communisateurs » qui préconisent un processus sans médiation. Toutefois, la réflexion sur la révolution se poursuit.

La critique radicale de l’URSS débouche vers la nécessité révolutionnaire. La critique de l’URSS engendre également une remise en cause des procédures et règles formelles de la démocratie pour penser une véritable émancipation humaine.

Pour aller plus loin :

- R.Simon, Histoire critique de l’ultra gauche. Trajectoire d’une balle dans le pied, Senovero, 2009

- Site de J.Guigou

- Site de la revue Temps critiques

- Archives Noir et Rouge

- Archives de l’Internationale situationniste

- Castoriadis C. (sous le pseudo Chaulieu) « Les rapports de production en Russie », Socialisme ou barbarie n°2, mai/juin 1949, p.1-33 et 33-66. Disponible en ligne :

- Bordiga A. « Russie et révolution dans la théorie marxiste ». Spartacus, mai/juin 1978. Avec une préface de Jacques Camatte, « La révolution russe et la théorie du prolétariat ». Préface publiée aussi dans la revue Invariance et disponible en ligne

- Barrot J., Communisme et question russe. Têtes de feuilles, 1972. Réédité par Spartacus en 1984.

- Lehning A., Anarchisme et marxisme dans la révolution russe. Spartacus, 1971.

- Rocker R., Les soviets trahis par les bolcheviks.

- Gorter H., Réponse à Lénine sur la maladie infantile du communisme. Spartacus, 1979.

Une bibliographie plus complète se trouve sur le sitesmolny

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