INTERVIEW

« Aujourd’hui, le vin bio n’est plus un effet de mode »

mercredi 14/01/2015 - mis à jour le 24/01/2015 à 17h26

Il est depuis plus de vingt ans un acteur majeur de l’aventure du vin bio en Languedoc-Roussillon. Production, santé, consommation, concurrence… A l’occasion du salon « Millésime Bio » qui se tient du 26 au 28 janvier 2015 au Parc des Expositions de Montpellier, Jacques Frelin vide son verre avec Haut Courant. Bonne dégustation.

Haut courant : C’est la 22e édition du salon. Expliquez-nous son histoire, sa genèse…

Jacques Frelin : À l’époque, il y avait peu de producteurs en bio dans le paysage viticole. L’idée était de rassembler ces quelques producteurs, une vingtaine, au mois de janvier, pour qu’ils nous présentent le nouveau millésime. Pour arrêter de courir un petit peu partout dans le vignoble du Languedoc.
Dans ce cadre, le Mas de Saporta, à Lattes, a mis une salle à notre disposition. Qui est devenue une salle de dégustation pour que les viticulteurs nous présentent leurs vins. Vu que c’est au moment du nouveau millésime, on a appelé ça simplement « Millésime Bio ». Ce nom est resté depuis la première édition.

Quelle a été la réaction des collectivités au moment de la création du salon ?

À l’époque, tout le monde s’en foutait ! C’était marginal, personne ne savait que ça existait voire, dans le meilleur des cas, le négligeait ou le snobait. On n’avait pas de subvention et on n’en avait pas besoin. Ça ne coûtait rien, on avait juste besoin d’une salle. On nous l’offrait quand même. Ce sont les syndicats du cru qui possèdent le Mas de Saporta.

Finalement, qui vous a aidé au début, à part les organisations professionnelles ?

L’association, c’est-à-dire l’AIVB (Association interprofessionnelle des vins biologiques, ancien nom de SudVinBio), gérée par Jacques Rousseau en ce temps-là. Il était quasi bénévole, seulement payé par le CIVAM (Centre d’initiative pour valoriser l’agriculture et le milieu rural) bio. C’est peut-être là qu’était la contribution des pouvoirs publics si on peut dire. Mais globalement, c’était surtout l’entraide.

Aujourd’hui, le salon est institutionnalisé et connaît le succès. Quel est le budget pour l’édition 2015 ?

Il faut composer avec la hausse de la fréquentation : entre 2013 et 2014, on a connu une hausse de 20 %. Avec 800 exposants, 4 000 visiteurs et un budget d’1,5M€ sur l’association, la différence est frappante par rapport aux premiers pas où on n’avait pour ainsi dire aucun budget. On gère une grosse machine, une machine de guerre presque ! La Région participe également à hauteur d’environ 250 à 300 000 €. Cela nous sert surtout à faire des opérations de communication, notamment sur les vins de la région, des opérations annexes ou bien à inviter des groupes de journalistes. Le reste est consacré à l’organisation du salon et à sa logistique : location du Parc des Expositions, sécurité, restauration, décoration, nettoyage, lavage des verres…

Comment est effectuée la sélection des exposants ?

Tous les vins sont vérifiés, les producteurs doivent être certifiés par l’agriculture biologique. Il y a des contrôles inopinés Ecocert pendant le salon. Une participation financière est requise de l’ordre de 2 000 € environ, pour une table de trois jours. Par contre, les membres de SudVinBio et les producteurs de la région paient un peu moins cher.

Existe-t-il d’autres salons de ce type en France, dans le monde ?

Il existe un petit salon dans le bordelais au moment de VinExpo. En Espagne également où l’on compte 100-120 exposants. Mais « Millésime Bio » est reconnu au niveau mondial comme la référence. Avec 800 tables, on est loin devant les autres.

« Un salon fait pour des professionnels »


Souhaitez-vous à terme ouvrir le salon au grand public ?

On en discute. Maintenant, ça n’a pas été validé. Pas pour cette année en tout cas. À mon avis, ce n’est pas nécessaire. Je ne suis pas certain que cela amène grand-chose, à part des curieux. Dans ma position de négociant, je n’ai aucun intérêt à ce que des particuliers viennent goûter des vins parce que je n’aurai pas de retombées.

Mais vous ne trouvez pas que ça peut attirer des consommateurs ?

Oui, mais je ne pense pas que ce soit quand même parfaitement le bon endroit pour ça. C’est vraiment un salon qui est fait pour des professionnels et pas pour des particuliers.

Depuis quand le salon est-il ouvert aux producteurs étrangers ?

C’est une bonne question ! Je n’ai pas ça en tête, mais ça date au moins d’une quinzaine d’années. Depuis les années 2000.

Les producteurs français ont-ils peur de la concurrence étrangère ?

Peur ? Bien sûr qu’ils ont peur, tout le monde a peur de la concurrence mais dans le cadre du salon, elle est bonne et nécessaire. Elle a permis quand on a fait cette ouverture de faire venir aussi des acheteurs qui rencontrent des producteurs de différents continents et donc de créer un événement.

Et dans le cadre du salon, la cohabitation entre français et étrangers se déroule bien ?

Très bien. Le salon est un domaine d’échange, de rencontre, de découverte d’autres modes de production, d’autres types de vins. Il n’y a pas de méfiance. Il y a une concurrence, il ne faut pas se leurrer. Mais beaucoup sont contents de se revoir.

Quelle est la représentation des marchés émergents sur le salon ?

Pour la production, il y a un petit peu d’hémisphère Sud : Nouvelle-Zélande, Australie, Afrique du Sud, Chili, Argentine. Donc ce n’est pas énorme, c’est dix-douze producteurs au total sur l’hémisphère Sud. Sur 800 exposants du salon, c’est un très faible pourcentage.
La consommation, quant à elle, se concentre sur des pays d’Asie et du Pacifique.

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L’an dernier, le thème du salon était l’Europe centrale. Chaque année, un thème différent est-il mis en évidence ?

Oui, on essaie d’en trouver un chaque année depuis deux ou trois ans. En 2013 par exemple, c’était les pionniers de la viticulture biologique car on fêtait les vingt ans du salon.

Quelles sont les animations prévues cette année ?

De nombreuses conférences vont rythmer ces trois jours. Sud de France organise aussi un Forum international d’affaires (FIA) des vins de la région. Et le prix du concours « Challenge » dégustation sera remis à ce moment.

Plus globalement, quelles sont les tendances actuelles du marché du vin bio ?

Ça dépend un peu des marchés et du public ciblé. On trouve beaucoup de vins de cépage, du vin aromatisé pour attirer un public plus féminin. Ce sont des choses plus faciles d’accès.

Comment peut-on expliquer la stagnation de la production cette année ?

On constate une certaine stabilisation qui va durer à peu près de deux à cinq ans. Elle est due au processus de conversion (trois ans) avant certainement une reprise d’ici quelques années. Cela augmente moins qu’avant et c’est tout à fait normal.

« La santé est un argument majeur dans la conversion des viticulteurs au bio »

Pour vous, consommer bio est-il un effet de mode ?

Alors, je suis très clair là-dessus : on n’est plus sur un effet de mode du bio. Aujourd’hui, ce n’est même plus un marché de niche, mais un marché émergent. On se trouve vraiment dans une catégorie de vins spécifiques. 10 % de la production, ce n’est pas rien. L’objectif c’est 12 %, c’est un objectif signé. Ça veut dire que la conversion qui est en route aujourd’hui va amener à 12 % dans le Languedoc-Roussillon. En France, c’est environ 8 %.
Il n’y aura aucune marche en arrière du marché bio. Le pourcentage ne baissera pas car on ne reviendra pas en arrière sur l’environnement, la santé, la pertinence de l’agriculture biologique, la dangerosité des produits chimiques. Ce n’est pas possible. Le marché des produits bio a augmenté de 20 % en 2013. À titre de comparaison, l’alimentaire stagne plutôt. Même dans la crise, les gens trouvent les moyens pour acheter leur santé (sic), l’environnement et l’avenir de la planète dans le secteur bio.

Vous évoquez les moyens, les producteurs arrivent-ils à vivre du bio ?

Il faudrait leur demander ! Globalement, il y a des gens qui gagnent bien leur vie grâce au bio, d’autres moins. D’une manière générale, les prix bio permettent à un producteur qui sait produire des volumes suffisants et réguliers de bien gagner sa vie. Voilà ce qu’en dit un négociant. On peut gagner de l’argent en produisant du bio, bien sûr ! Avec un marché équilibré, géré par l’offre et la demande, et sans intervention de l’État.
Après, comme tous les viticulteurs, nous sommes tributaires de la météo et encore plus qu’eux. On a moins de moyens de lutter contre les maladies ou contre des problèmes sanitaires.

Le secteur du vin bio est-il un secteur qui embauche ?

Évidemment. On y trouve des emplois sûrs et durables. Une exploitation viticole en bio emploie deux fois plus de salariés qu’une exploitation viticole conventionnelle. C’est clairement une voie pour réduire le chômage. L’agriculture biologique a aussi un côté humain important, ce n’est pas que le côté technique.

Qu’est-ce qui pousse un viticulteur à se convertir au bio ?

Il y a plusieurs arguments principaux. Au début, l’argument économique n’existait pas car c’était très marginal. Un des arguments à mettre en avant, c’est celui de la santé. Le producteur est le premier à se rendre compte de la dangerosité des produits qu’il utilise pour traiter sa vigne. Donc sa propre santé, celle de ses enfants, celle de la planète. Ensuite, l’argument économique est maintenant évident. Enfin, des gens le font pour des arguments éthiques. Ils croient à cette idée qu’est l’agriculture biologique. La préservation de la santé, l’environnement, la nécessité d’avoir un autre avenir pour la planète.

À ce propos, quels sont les enjeux de santé ?

Ça concerne en général l’agriculture biologique. C’est-à-dire une culture sans produits chimiques de synthèse, qui préserve l’environnement, l’eau, la terre. On constate moins de résidus de produits chimiques sur ces éléments là et sur ce qu’on mange, ce qu’on boit, dans l’alimentation en général. C’est important pour le consommateur.

Justement, selon plusieurs études, certains vins bio contiendraient un degré de pesticides et de molécules nocives qui seraient nuisibles à la qualité…

Le vin bio n’a pas d’objectif de résultat. Il peut être pollué par son voisinage, par la terre, par le vent. Toutes les analyses qui ont été effectuées à grande échelle comme celle de Que choisir en septembre 2013 sont positives. Bien sûr, il y a un petit peu de pollution dans certains cas mais ça reste une petite minorité. Mais comparé aux taux contenus dans les vins non biologiques, c’est minime. Personne n’est parfait. Ça arrange certains de chercher la petite bête.

Les viticulteurs bio sont-ils mal vus par les viticulteurs conventionnels ?

Il y en a certainement quelques-uns. Si vous trouvez, vous cherchez. Mais ce n’est pas le milieu du bio qui va chercher des noises au milieu conventionnel. Pourquoi ? Car les viticulteurs bio sont des anciens viticulteurs conventionnels. Il n’y a pas aujourd’hui de vraie opposition, ni d’antagonisme. Bien au contraire.

Quel avenir imaginez-vous pour le salon « Millésime Bio » ?

Un avenir sans aucune limite. On est aujourd’hui au début du processus. On peut changer dans les dix, vingt prochaines années et connaître un développement aussi important. Je suis très optimiste.

Propos recueillis par Steve Rivière pour Haut Courant

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