Rencontre

Berlin 1989, "J’y étais"

samedi 31/10/2009 - mis à jour le 15/02/2010 à 11h59

Barbara Nolte est enseignante d’allemand au département des langues à l’université Montpellier 1. Née en 1961, l’année de la construction du mur, elle a grandi avec, côté Ouest à Hambourg. Voici ses souvenirs…

Haut-courant : Quels contacts avez-vous entretenu avec les gens de RDA, pendant cette période de cohabitation de deux Allemagnes ?

Barbara Nolte : Les gens de l’Ouest avaient peu de contacts avec les gens de l’est. On les appelait les petits frères de l’est, on avait conscience que là-bas la vie était plus dure, mais on n’était pas non plus engagé à changer les choses. Pour nous c’était une fatalité, c’était comme ça. Ce sont rarement ceux qui vont bien qui cherchent à changer les choses. Les allemands de l’Ouest envoyaient des colis, et il y avait des systèmes d’échange dans les collèges et les lycées. À 15ans, j’avais une correspondante, on s’envoyait des lettres où elle me racontait ses histoires d’amour, comme toute les jeunes filles de notre âge. Elle me demandait parfois de lui envoyer des bas de nylon, des crayons de maquillage, des produits qu’ils n’avaient pas là-bas. En échange, elle m’offrait des vinyles de groupes de rock d’Allemagne de l’Est. J’adorais notamment les Puhdys.

Avant la chute du mur, avez-vous eu l’occasion de vous rendre en RDA ?

Je me suis rendue pour la première fois de l’autre côté du mur en 1986, au moment des 35 ans de la République démocratique. Une amie dont la famille était d’origine Est-allemande, avait réussi à obtenir une invitation grâce à son lien de parenté. Sans cette invitation, impossible de pénétrer sur le territoire de Berlin Est. Au passage de la frontière, les gardes ont fouillé la voiture et nous ont confisqués des magazines de mode. On a pensé : « ils sont dingues ». Puis nous sommes arrivés à Dresde où nous avons séjourné deux semaines. Tout était très surveillé, à chaque nouveau déplacement il nous fallait informer la police de nos déplacements. L’ambiance était très différente : les maisons, les routes étaient délabrées, il y avait une sorte de grisaille ambiante. Seul dénotait le rouge des affiches de propagande. On aurait dit un vieux film muet en noir et blanc. Au contraire, les gens étaient très chaleureux, et malgré leur pauvreté apparente, ils ne se plaignaient pas. Nous avons logé chez des amis qui prenaient des cours de théologie, dans un pays où l’opium du peuple était la politique, et où la religion était mal perçue. Ils organisaient des messes secrètes. Ils se sentaient tout le temps contrôlés, un peu comme dans le film La vie des autres. Alors que nous étions dans un café, l’un d’eux m’a murmuré : « tu vois celui là il nous observe, il fait parti de la Stasi » Eux ils avaient l’habitude, alors que je ne m’en étais même pas rendue compte. Le manque de liberté était éclatant et sur le chemin du retour, au moment de passer la frontière, nous avons ouvert en grand les fenêtres pour prendre une bouffée d’oxygène et nous avons monté le volume de la radio à fond. Nous retournions vers la liberté.

Comment avez vous vécu la chute du mur ?

Ca a été une grande surprise. Le soir du 9 novembre 1989, nous avons suivi les évènements à la télé, toute la famille ébahie. Nous avons vu les gens passer par les “checkpoints” par flots entiers. C’était trop radical, difficile à croire comme lorsque les tours se sont écroulées le 11 septembre. On sentait venir la chose, mais de façon plus progressive.
On avait surtout peur que les militaires interviennent et tirent sur les civils. Le lendemain on en a discuté avec la famille et les amis. Les Allemands de l’Est commençaient à arriver jusqu’à Hambourg avec leurs voitures Traban. J’ai assisté à des scènes émouvantes. Des inconnus s’embrassaient de joie, on mettait sur les toits des voitures, des bananes et des yaourts aux fruits, denrées dont ils avaient longtemps manqué. Tout le monde avait conscience que c’était un évènement historique, on voulait tous y aller, connaître ces gens, voir sur place, participer d’une certaine manière et traverser ce mur qui avait semblé éternel. J’ai eu l’occasion, très rapidement en décembre de m’y rendre une semaine. C’était encore la folie, toute la ville était ivre de bonheur. Les gardes étaient toujours là, mais ils bavardaient ensemble. Après avoir passé la frontière, on s’est précipité dans les bars pour discuter avec les gens du futur de l’Allemagne. Le 31 décembre 1989, les gens faisaient la fête sur les restes du mur à Berlin. Il y avait tellement de monde sur la porte de Brandebourg que la statue de la déesse de la victoire a failli tomber. Pourtant rapidement, les relations entre Allemands de l’Ouest et ex-Allemands de l’Est se sont refroidies. L’amour laissait place à la répulsion. Nous voulions parler, savoir et eux ils voulaient oublier, voyager et surtout consommer, acheter tout ce dont ils avaient été privés. On a ensuite considéré les Allemands de l’Est comme des personnes ringardes, arriérées et surtout très matérialistes. Nous avons même assisté à une pénurie de voitures d’occasion à l’Ouest, elles avaient toutes été achetées par les Allemands de l’Est. Quant à eux, ils nous trouvaient trop individualistes. On parle de réunification mais c’était plus une annexion. Il n’y a pas eu de concessions, c’est le grand frère riche qui s’est imposé et eux ont dû s’adapter. Aujourd’hui des différences existent toujours entre l’Est et l’Ouest, en termes d’économie, de population, même si il n’y a plus qu’une seule et même Allemagne.

Et les années qui suivirent cet évènement ?

La vie a continué. Six mois après je suis partie en France pour enseigner l’allemand. J’ai attendu 20 ans pour retourner à Berlin.
Comme après un coup de baguette magique, cette ville s’est transformée. C’était impressionnant de voir toute cette nouvelle architecture qui a émergé au côté des vestiges du passé. Du mur, il ne restait que les pavés et pourtant je demandais sans cesse au guide de quel côté nous étions, c’était important pour moi de savoir, comme un devoir de mémoire.

A suivre prochainement, le dossier spécial Vingtième anniversaire de la chute du mur de Berlin. Avec notre équipe de jeunes reporters sur place, pour vous faire vivre cette commémoration historique.

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