Spiritualité

Bouddhisme tibétain ou bouddhisme à l’occidentale ?

mercredi 13/01/2010

Le bouddhisme tibétain à la cote. En France et ailleurs. Des monastères se construisent un peu partout. De nombreux Occidentaux se convertissent au bouddhisme tibétain, ou l’adoptent en tant que spiritualité tout en conservant "leur" religion. Tout dépend de la définition que l’on se fait de celui-ci. Pourquoi cet attrait ? Peut–on parler d’adaptation, de bouddhisme à l’occidentale ?

Un bouddhisme tibétain qui s’exporte

Porté depuis quelques décennies par une vague de sympathie, le bouddhisme tibétain séduit de plus en plus d’Occidentaux, bien qu’il représente un bouddhisme très minoritaire en Asie. Cette tendance va des sympathisants, évalués à plusieurs millions, jusqu’aux pratiquants réguliers, convertis ou non. Selon Thierry Mathé, dans son ouvrage Le bouddhisme des Français : le bouddhisme tibétain et la Soka Gakkaï en France : contribution à une sociologie de la conversion, le nombre de bouddhistes en Europe serait de 2,5 millions et de 5 millions en Amérique du Nord. Sont comptés aussi bien les personnes asiatiques émigrées que les Occidentaux. En France, il y aurait de 350 000 à 750 000 bouddhistes. Un peu moins d’un quart serait composé d’Occidentaux. Sur ce, entre 20 000 et 30 000 personnes converties d’origine occidentale seraient d’obédience tibétaine.

Les temples et monastères d’obédience bouddhiste fleurissent. Notamment en France. Tout près de chez nous, au nord-ouest de Montpellier, à Roqueronde, le temple Lerab Ling, fondé en 1991, a été inauguré en 2008 par le Dalaï-lama. C’est aujourd’hui l’un des principaux centres européens à perpétuer la tradition d’étude et de pratique du bouddhisme tibétain.

Nous assistons à une véritable effervescence autour du bouddhisme tibétain : particulièrement autour de la figure emblématique et charismatique du Dalaï-lama (qui signifie océan de sagesse, il est le chef spirituel et temporel du Tibet, et ce jusqu’en 1959 et l’occupation chinoise). Il adopte, selon le sociologue Thierry Mathé, "le discours caractéristique des nouvelles formes de religiosité, qui consiste, d’après F. Champion, en un ‘bricolage’ à partir de conceptions modernes consensuelles comme les Droits-de-l’Homme, la paix, l’écologie, l’épanouissement personnel. Souriant, parlant de tolérance et de compassion lors de ses visites en Occident, le Dalaï-lama ne peut que contenter un public avide de consensus." De plus, les productions cinématographiques sont nombreuses : Himalaya l’enfance d’un chef, Sept ans au Tibet, Kundun, Windhorse, entre autres. De même que les émissions télévisées. Citons, par exemple, l’émission hebdomadaire “Sagesses bouddhistes” diffusée sur France 2. Les ouvrages touchant au bouddhisme sont devenus de vrais best-sellers. Le Livre tibétain de la vie et de la mort de Sogyal Rinpoché s’est vendu à plus d’un million d’exemplaires dans le monde et a été traduit en vingt-six langues. Sans oublier, les œuvres romanesques de T. Lobsang Rampa, vendues à 15 millions d’exemplaires, dont la première Le troisième œil.

Spiritualité ou religion ?

Le qualificatif du bouddhisme en tant que religion est souvent contesté. Dans le cadre des Études Bouddhiques, s’est constituée l’idée que le bouddhisme n’était pas une religion notamment parce qu’elle n’a pas de dieu transcendant. Les premiers orientalistes, en préférant une approche philologique, se sont désintéressés des formes populaires et rituelles du bouddhisme, en leur préférant les textes sacrés d’un bouddhisme authentique : philosophique plus que religieux. Toutefois, en se basant sur les définitions de John Milton Yinger, sociologue américain, et de J.P. Willaime, spécialiste du protestantisme, nous pouvons définir le bouddhisme comme une religion. Selon Yinger, elle est "un système de croyances et de pratiques grâce auxquelles un groupe peut se coltiner avec les problèmes ultimes de la vie humaine" et selon Willaime, elle est "une activité sociale régulière mettant en jeu une relation avec un pouvoir charismatique. […] Elle est une communication symbolique régulière par rites et croyances se rapportant à un charisme fondateur et générant un lien social". Donc, par bien des aspects, le bouddhisme adopte les spécificités d’une religion : temples, monastères, clergé de moines, rituels, actes de dévotion, jours de fêtes... Il répond à des besoins humains, des questions fondamentales et à une recherche intérieure. Il a été fondé par un pouvoir charismatique : Bouddha. Mais, c’est notamment parce que beaucoup le considère comme une philosophie, qu’ils en adoptent la "philosophie", tout en ayant une autre "religion".

Un bouddhisme tibétain attrayant. Plusieurs facteurs.

Le bouddhisme tibétain s’est véritablement propagé en Occident au début des années 1970. En effet, les années 1960-1970 sont marquées par l’expansion et l’implantation du bouddhisme, avec deux vagues successives : l’une zen et l’autre tibétaine. L’installation d’un bouddhisme à domicile facilite l’adhésion des Occidentaux. Un mouvement va s’organiser et s’installer sur tout le territoire français : on recense quatre-vingt quatre centres en 1996. Ces centres proposent des stages de plusieurs jours sur les textes et les pratiques tantriques, des retraites individuelles de quelques jours à quelques semaines, la retraite traditionnelle de trois ans, des universités d’été pour débutants et confirmés, des cours de langue tibétaine, des formations pour chefs d’entreprise, des stages d’astrologie tibétaine.

Son expansion est liée à trois facteurs : la diaspora tibétaine après l’invasion chinoise, l’attribution du prix Nobel de la paix au Dalaï-lama en 1989 et, en toile de fond, la vieille fascination pour le "Tibet magique", auquel participa notamment Hergé avec Tintin au Tibet. Le Tibet a toujours exercé une fascination sur l’Occident : terre difficilement accessible, élevée, proche du ciel et longtemps interdite. Elle est d’ailleurs l’une des dernières à avoir été touchée par la modernité occidentale. Certains ont cru que le Tibet avait conservé une sorte de tradition primordiale de l’humanité, un savoir immémorial.

Attirés par la modernité, les valeurs, et l’éthique du bouddhisme tibétain, des milliers de Français font le choix de suivre la pratique méditative et de vivre en s’accordant aux principes du bouddhisme. L’attrait exercé par le bouddhisme est du à plusieurs facteurs tels que la sécularisation, la diversification des options religieuses consécutive à un contexte marqué par le multiculturalisme et le pluralisme confessionnel, le recul du christianisme et l’émergence de nouvelles religiosités. Il a une image très valorisée et représente un type de religiosité moderne individuelle, libre et non dogmatique. Il faut également distinguer l’attrait pour le bouddhisme et l’adhésion à celui-ci. Le premier est plus important. Certains adoptent de vagues techniques de méditation et d’autres s’ordonnent moines.

Quelles motivations ?

Différentes motivations de conversion apparaissent. L’engagement dans le bouddhisme est souvent consécutif à un rejet des institutions et à une quête spirituelle due à une pénurie de significations existentielles et à une perte des repères sociaux et des cadres de référence. Il répond aux aspirations de réalisation personnelle et a pour but de restaurer un équilibre psychoaffectif, donner un sens à l’existence et rétablir des rapports sociaux satisfaisants. Qu’il s’agisse d’une recherche de mieux-être corporelle ou psychologique, le bouddhisme est vécu comme une solution aux problèmes. Préoccupé par des questionnements intérieurs sur des thèmes généraux comme la souffrance, les inégalités sociales, le pratiquant semble découvrir le bouddhisme au bon moment et son modèle explicatif apparaît très vite comme le seul valable. Autre facteur important : la religion d’origine. Les pratiquants du bouddhisme tibétain ont souvent eu un rapport privilégié avec une autre religion, notamment le catholicisme : ce sont les "déçus du catholicisme". La religion d’origine ne paraissait pas répondre à leurs attentes. Ensuite, un autre critère est à prendre en compte : l’attirance générale pour "les choses orientales". En effet, au-delà de l’aspect religieux, il semble que la conversion soit également liée à une attirance pour le monde oriental. Le succès continu des arts martiaux ou du yoga chez nos contemporains permet de confirmer cette attirance.

Un bouddhisme occidentalisé ?

Le bouddhisme tibétain tel qu’il l’est pratiqué en Occident est adapté aux besoins des Occidentaux. Ce n’est pas le bouddhisme authentique et traditionnel pratiqué par les populations asiatiques. Chacun prend ce qu’il a besoin. Il se propage en Occident sous une grande variété de formes : thèmes religieux décontextualisés et diffusés à l’attention d’un vaste public, méditation, techniques corporelles et formes de yoga,... Le bouddhisme qualifié d’occidental se joue autant de bricolages religieux que de changement confessionnel. Dans ces conditions, l’adhésion revient à adopter, entièrement ou en partie, le système religieux bouddhique. Pour beaucoup, être bouddhiste se définit sur des critères émotionnels et intériorisés : c’est un sentiment profond et propre, plus qu’une expression apparente de signes et de marqueurs confessionnels. L’adhésion au bouddhisme est considérée comme une combinaison non contradictoire ni antagoniste, de l’appartenance confessionnelle native avec une appartenance confessionnelle élective. Dans la plupart de ses ouvrages, le Dalaï-lama souligne qu’il est possible d’adopter le bouddhisme sans renier sa religion d’origine. Lionel Obadia, dans son texte "L’adhésion au bouddhisme en France", parle "d’hétérodoxie et d’orthodoxie (ainsi que d’orthopraxie) religieuse dans le bouddhisme d’Occident, selon le degré d’adhésion à ce système de croyances et de pratiques."

Il y a également adaptation dans le sens où des initiations secrètes qui se font traditionnellement de maître à élève, se démocratisent pour être accessibles au plus grand nombre. Cela entraîne nécessairement des transformations. Certains déplorent même que le bien-être ait pris le pas sur les valeurs spirituelles et ait ainsi provoqué un déclin des traditions anciennes.

Dernier point : la pratique principale des bouddhistes occidentaux, c’est la méditation. Or, en Asie, la pratique intensive de celle-ci n’est généralement réservée qu’aux moines. C’est donc loin d’être aussi répandue qu’en Occident.

Un bouddhisme vulgarisé

Les ouvrages vulgarisés sur la pratique du bouddhisme et son apprentissage fleurissent sur les rayons des librairies occidentales. Citons, par exemple : Introduction au bouddhisme tibétain , Comment pratiquer le bouddhisme, ou Le bouddhisme pour les Nuls.

Le but de ces ouvrages est de rendre la pratique du bouddhisme accessible à tous. Ils s’adressent à un public qui émet le désir de comprendre le bouddhisme, ainsi que ses implications dans la vie quotidienne mais qui n’a, au départ, aucune notion exacte. Ils donnent le vocabulaire, les concepts de base. Ils sont bâtis sur le même schéma et abordent tous les mêmes thèmes comme notre besoin de religion, de paix, d’harmonie, de compassion et de bonheur dans notre monde actuel. Après, ils nous donnent des méthodes pour pratiquer. Usage qui doit toujours répondre à un changement intérieur pour avoir une "bonne attitude mentale", à une recherche du bonheur pour soi et surtout pour les autres. Ces ouvrages ne sont pas destinés à une conversion, mais plutôt à une adaptation des pratiques spirituelles et méditatives du bouddhisme à chacun. Le Dalaï-lama le souligne : "Prenez ce qui vous semble utile. Si vous pratiquez une autre religion, adoptez ce qui pourrait vous aider."

Aujourd’hui, le bouddhisme, dans sa version occidentale, apparaît donc comme une philosophie de l’action et non plus comme une religion de retrait.
Pour terminer, laissons la parole au Dalaï-lama : "Il y a deux phénomènes. Certaines personnes gardent leur foi dans leur religion d’origine et adoptent certaines techniques, certaines pratiques d’une autre religion. Je crois que cela est très positif. Mais d’autres personnes désirent changer de religion. C’est ce phénomène qui est plus dangereux. […] ce n’est pas naturel de se couper de ses racines".

Julie DERACHE

Pour aller plus loin

- BSTAN-‘Dzin-Rgya-Mtsho, Dalaï Lama XIV, Comment pratiquer le bouddhisme, 2002, s.l., Plon, 209 p.

- BUTIGIEG, Corinne, Les bouddhismes en France, 2001, Rennes, Editions Ouest-France, 127 p.

- GIRA, Dennis, SCHEUER, Jacques, Vivre de plusieurs religions, promesse ou illusion ?, 2000, Paris, Les éditions de l’Atelier/ Les éditions ouvrières, 207 p.

- LANDAW, Jonathan, BODIAN, Stephan, Le bouddhisme pour les nuls, 2007, Paris, Editions Générales First, 333 p.

- LENOIR, Frédéric, La rencontre du bouddhisme et de l’Occident, 1999, Paris, Fayard, 393 p.

- LOPEZ, Donald S., Fascination tibétaine, Du bouddhisme, de l’Occident et de quelques mythes, 2003, Paris, Editions Autrement Frontières, 300p.

- MATHE, Thierry, Le bouddhisme des Français : le bouddhisme tibétain et la Soka Gakkaï en France : contribution à une sociologie de la conversion, 2005, Paris, L’Harmattan, 306 p.

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