Reportage

Fermetures des prisons agricoles au Canada : la fin d’une époque

Visite d’un ancien centre correctionnel ontarien

dimanche 24/01/2010

En février 2009, le gouvernement canadien a annoncé son désir de fermer les "prison farms", ces établissements pénitentiaires dans lesquels les prisonniers produisent eux-mêmes leur nourriture. Le dernier établissement de ce type sera mis hors-service d’ici la fin 2010. Retour sur un système pénal longtemps très répandu en Amérique du nord mais peu connu en Europe.

Difficile pour un non-initié de se rendre à Burwash, à 30km au sud de Sudbury, dans l’Ontario canadien. La seule route qui relie l’ancienne prison agricole au reste du monde est aujourd’hui abandonnée et infranchissable, même pour l’énorme pickup de Mike, notre guide. La ligne de chemin de fer locale, qui reliait le centre correctionnel à la ville de Sudbury (située à 30 kilomètres) est elle aussi hors d’usage aujourd’hui. C’est donc à pied que notre petite équipe tente de rejoindre son objectif : Camp Bison, le dernier bâtiment témoignant de l’existence de Burwash.

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La localisation de Burwash

Burwash se trouve dans la province de l’Ontario, à 30km de la ville de Sudbury, et à 400kms environ de Toronto.

Depuis notre parking de fortune, il faut plus d’une heure pour se rendre au camp. Le sentier, uniquement utilisé par les curieux, traverse une zone d’entrainement militaire (désertée par l’armée depuis des années), une forêt, un marais, et croise le chemin de la ligne de train et d’un cours d’eau gelé. La température (tombée à -20 degrés) et la neige n’aident pas notre progression, mais alors que nous commençons à douter du sens de l’observation de notre guide, nous apercevons l’imposant complexe que formait Camp Bison.

“Justice, Industry, Education, Agriculture”

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Photos de Ken Mc Kausland

Cette vision a quelque chose de désagréable à première vue : les bâtiments en briques, les immenses cheminées... Tout cela donne au centre correctionnel de faux airs de camp de concentration. A l’entrée du bâtiment principal, au dessus du portail, on trouve même des inscriptions renvoyant aux quatre principes de Burwash : “Justice”, “Industry”, “Education” et “Agriculture”. Une sorte de “Arbeit Macht Frei” en plus soft.
A l’intérieur, le bâtiment ne ressemble plus à grand-chose. Les vitres sont brisées, les portes défoncées, le mobilier renversé. La prison est devenue un terrain de jeu pour vandales en tout genre, comme si détruire Camp Bison revenait à porter un coup à l’institution carcérale canadienne. Certaines portes sont criblées d’impacts de balles, les murs couverts de tags et graffitis libertaires. « Freedom for all ! » (« Liberté pour tous ! ») clame l’un d’entre eux.

Une communauté de plus de 1.000 personnes repartie sur 14.500 hectares

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La situation au Canada

Pourtant, avant d’être ce triste bâtiment trônant au milieu d’une plaine abandonnée, Camp Bison était la vitrine du centre correctionnel de Burwash. Un centre correctionnel érigé en 1914 selon les principes des “farm prisons”. Si Burwash était à l’origine composé d’un seul camp (Camp I), la crise de 1929 et la vague de petite criminalité qu’elle entraine ont causé l’agrandissement du complexe. De nouveaux camps sont apparus (Camp Bison – ou Camp V – étant le dernier), puis un village, avec une école, une église, une gare, un hôpital… La ferme agricole est devenue rien de moins qu’une petite communauté répartie sur une zone de 14.500 hectares et abritant plus de 1.000 personnes.

Les habitants de Burwash vivent en quasi-autarcie. La nourriture est produite par les prisonniers (principalement condamnés à de faibles peines), et le reste de l’économie tourne autour des quelques commerces du village. La communauté s’articule autour des principes de réhabilitation par le travail manuel. Le centre correctionnel est censé apprendre aux prisonniers à subvenir eux-mêmes à leurs propres besoins, et leur offrir une chance de réinsertion une fois leur peine terminée.

Des bâtiments rasés en 1975

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La situation aux Etats-Unis

Mais, en 1975, l’histoire de Burwash s’arrête brutalement : le centre est fermé, et la plupart des bâtiments sont rasés à coup de bulldozers. Seul reste Camp Bison, censé devenir le cœur d’une prison de haute sécurité. Le projet n’aboutira jamais et la propriété des terres de Burwash sera transférée à l’armée canadienne. Officiellement, le camp de Burwash est devenu obsolète : trop étendu, trop isolé, et offrant peu de perspectives de réinsertion. S’ajoutent à cela des considérations économiques : le gouvernement de l’Ontario (la province fédérale) n’a que peu d’intérêt à maintenir en service ces immenses installations qui n’accueillent au final qu’environ 600 petits délinquants (et presque autant de personnes travaillant au bon fonctionnement du camp). 35 ans plus tard, les seuls visiteurs de Burwash sont des touristes en manque de sensations fortes (la rumeur voudrait que Camp Bison soit hanté) et quelques squatteurs reclus.

L’arrêt de mort de Burwash n’a pas pour autant signifié la fin des prisons agricoles. Ce n’est que le 25 février 2009 que le gouvernement canadien a annoncé par l’intermédiaire du Service Correctionnel du Canada que les six dernières prisons agricoles du pays allaient être fermées avant la fin 2010. Depuis, l’opposition à cette décision s’est structurée, notamment grâce aux syndicats d’agriculteurs et au groupe Save our Farms, sans pouvoir toutefois faire reculer Ottawa.

Pour plus d’informations

Sur Burwash

- The Citizen’s Advisory Group for Burwash
- Ontario Abandonned Places - Burwash
- UrbexInc - Photos d’un explorateur à Burwash

Sur la décision de fermer les "prison farms"

- Article Save our Prison Farms de Tom Allen (CBC News - PDF)
- Le blog du Public Service Alliance of Canada (à l’origine de la campagne "Save our Farms")

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