Conférence

Musique tsigane et empathie par Filippo Bonini Baraldi

lundi 29/03/2010

Jeudi 25 Mars 2010, Filippo Bonini Baraldi, doctorant à Paris-Nanterre, a donné une conférence intitulée « Tsiganes, musique, empathie (Transylvanie, Roumanie) » dans le cadre du cycle "Ethnomusicologie" de l’Université Montpellier Paul-Valéry.

L’émotion procurée par la musique serait-elle perceptible ? Le doctorant Filippo Bonini Baraldi répond à cette question lors de la présentation de sa recherche sur les liens entre l’émotion "mila" (compassion, pitié, empathie ) et la musique.
Face à un auditoire d’une trentaine de personnes, il explique sa démarche. Son travail s’inspire de deux disciplines de sciences sociales : l’ethnomusicologie et la psychologie cognitive.

En 2004, Filippo Bonini Baraldi commence son immersion au sein de la communauté tsigane dans un petit village, Ceuàs, en Transylvanie. Cela durera plus d’un an. Violoniste, passionné de musique et de culture tsigane, il a suivi des musiciens professionnels dits «  musiciens de service » dans différents événements sociaux (mariages, enterrements, etc). Avant tout, il est important de rappeler le contexte historique de cette musique : à la chute du communisme, les Roumains ont développé un type de musique appelée “Mani”. Ce style mêle des rythmes orientaux avec de la musique tsigane en passant par une composante moderne inspirée de la musique pop. Les paroles des chansons évoquent l’argent, les femmes, les amis ou encore les ennemis. Les musiciens tsiganes s’inspirent du Mani et modernisent leur musique en jouant sur des instruments électriques, des violons.

Les musiciens en service ont des règles à respecter. Ils doivent garder une distance avec leur public : jouer sur la scène et ne pas montrer leurs émotions. Ils sont habillés comme des serveurs (costard/cravate) notamment dans les mariages. Alors qu’ils se permettent de se laisser à leurs propres ressentis lors des répétitions.

Le mariage

Le chercheur explique la fabrication de l’émotion à travers le thème du mariage : « à l’aube, lorsque la fête est finie, les musiciens se placent juste aux côtés de leurs clients et jouent des mélodies qui sont susceptibles de leur procurer des émotions fortes au point de les faire pleurer ». Tout est calculé. Selon la nationalité de la personne, le musicien va jouer un air hongrois, tsigane, roumain, voire même personnifier le morceau. Ainsi, des mélodies sont attribuées à des clients qui donneront un pourboire au musicien. Les mélodies personnelles sont fréquentes en Roumanie : « elles permettent de faire des portraits sonores se transmettant entre musiciens ».

Les funérailles

Filippo Bonini Baraldi donne un autre exemple, celui des funérailles. Il décrit le phénomène de catharsis : « l’impression d’être déchiré intérieurement procure des pleurs ». Il fait notamment référence à des classiques de l’anthropologie dont l’ethnomusicologue Gilbert Rouget qui a étudié les relations entre la musique et la possession dans son ouvrage La musique et la transe. Concernant les rites de passage, il fait un clin-d’œil à Marcel Mauss et Émile Durkheim.

Dans ce contexte de deuil, les musiciens ne sont pas les seuls à produire des sons. La musique instrumentale se mêle aux lamentations des pleureuses. « Cet univers sonore est tout à fait particulier. Les musiciens laissent s’exprimer les premières lamentations pour ensuite jouer » explique Filippo Bonini Baraldi. Il remarque deux clivages : « le clivage social avec les proches (Neamori) et les éloignés (straini), et le clivage vivants/morts ». Ainsi, les chants des pleureuses sont destinés à un public dans la mesure où le chagrin est partagé. Cela suscite un sentiment de pitié (Mila) chez les sujets éloignées. Aussi, les paroles des pleureuses font référence aux personnes liées au défunt, par exemple : «  Florin : Père, mon grand-père est mort. Prends garde à ce que ma mère ne pleure plus sinon elle en mourra ».

Dans ce contexte, la musique est rendue au mort et l’on retrouve encore une fois la mélodie personnifiée. Le chercheur remarque : « la question de l’empathie est centrale chez les Tsiganes. Souvent, ils disent qu’ils ont plus d’émotion que les autres ».

Aux termes de sa conférence, Filippo Bonini Baraldi rappelle la difficulté des Tsiganes à s’intégrer en Roumanie face au racisme dont ils sont victimes et la pauvreté. Ainsi, ils ont développé une musique empathique au sens où « l’émotion est identitaire ».

Pour aller plus loin

- Filippo Bonini Baraldi

- Département des études italiennes et roumaines de l’Université Montpellier 3

- Gilbert Rouget, La Musique et la transe, esquisse d’une théorie générale des relations de la musique et de la possession, Tel Gallimard, 1990.

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