José Luis Guerín, l’authenticité sur grand écran

Méconnu du grand public, José Luis Guerín est l’invité de la 40e édition de Cinemed. Ses films sont diffusés tout au long du festival. L’occasion de découvrir un réalisateur atypique.

Un béret couvrant presque toujours sa toison bouclée, José Luis Guerín a un petit air bien français. Il faut dire que l’histoire du réalisateur espagnol est liée de près à la France, dont il maîtrise très bien la langue. “Je n’ai pas fréquenté d’école de cinéma. Ma formation, je l’ai faite à Paris, comme spectateur du ciné rue Champollion”, rappelle, sourire aux lèvres, le cinéaste qui vit désormais en Provence.
La France, José Luis Guerín l’a aussi filmée. Dans la ville de Sylvia (2007) utilise les rues de Strasbourg comme décor. “Mes films sont nés de l’exploration d’un territoire”, confirme celui qui, à 58 ans,  en a exploré beaucoup. Parmi eux, Cong, petit ville de l’Ouest de l’Irlande, dans laquelle il a suivi les traces John Ford, l’un des cinéastes qui l’a inspiré, pour son long métrage Innisfree.

Cinéaste du mélange

Mais ce qui caractérise Guerín, c’est aussi et surtout sa vision originale du grand écran.
Le cinéma que je veux produire est un mélange calcul et de hasard. Quand je filme un plan, j’aime voir survenir la surprise. Je ne cherche pas à masquer les défauts ou à produire quelque chose de parfait comme ce qu’on peut voir dans l’industrie cinématographique.
Dans ses productions, Guerín entremêle avec brio documentaire et fiction. Et donne une importance cruciale aux images par rapport aux sons.
Ça me vient de mon enfance. Franco avait pour habitude de modifier les doublages des acteurs pour faire passer des messages de propagande”, se souvient-il. “Aujourd’hui encore j’aime visionner mes films sans la bande son. Ça me permet de me demander : “qu’est-ce que j’aimerai entendre à ce moment là ?” Et de ne pas être soumis aux sons.”

Opposé au séparatisme catalan

Atypique, Guerín l’est assurément. Par moment, il est aussi un homme engagé. L’année passée, le natif de Barcelone a signé un manifeste aux côtés d’autres artistes et intellectuels espagnols contre le référendum organisé par les séparatistes Catalans, jugé illégal et peu transparent. “Plus globalement je considère que le nationalisme est un processus de victimisation et de narcissisme collectif. Mais dans le même temps, l’action du gouvernement espagnol a été la pire possible et a donné les images dont le nationalisme avait besoin. C’est en partie pour ça que j’ai déménagé en Provence.”
Un nouveau décor pour son prochain film actuellement en phase d’écriture ? “Je l’espère ”, esquisse simplement le réalisateur.

Mimi, une battante pas comme les autres

Pour le documentaire, Mimi, au corps tordu par une maladie génétique, se prête au jeu et se met à nue devant les caméras de Laure Pradal. À la clef, seize années d’obstacles et de rêves filmées par la réalisatrice montpelliéraine. Portrait d’une « costaud » sans faux-semblants.

Le titre du documentaire qui lui est consacré lui va si bien. Mimi, à fond la vie. De son vrai nom Murielle Manuel, Laure Pradal n’en raconte que son courage. Une énergie débordante qui ne manque pas d’humour. « Vous n’imaginez pas, elle est costaud. C’est un sacré personnage ! », confie la cinéaste. Mimi sourit. « J’ai des coups de blues comme tout le monde mais pas face caméra. »

Et la maladie ? « On s’habitue, je suis née avec. Alors quand j’ai une bronchite, j’ai l’impression que je vais mourir mais en fait non ! », rigole la jeune femme. Atteinte d’arthrogryphose de type 2, ses articulations sont touchées et sa mobilité réduite. À la naissance, les médecins ne lui donnaient que quelques jours à vivre mais aujourd’hui, Mimi a 30 ans. Des projets plein la tête. « Trouver un travail surtout, explique cette dernière. Dans un domaine que j’aime, près de chez moi, à Ajaccio. » Puis, continuer la le dessin, l’écriture, et la chanson « même si [sa] voix est horrible sans celle du chanteur ». « C’est un super DJ aussi », ajoute la réalisatrice, enthousiaste. Mimi est toujours en action malgré la maladie et ses obstacles.

Étoile depuis 16 ans

C’est à l’âge de 12 ans que Mimi a croisé l’heureuse route de la cinéaste. « Laure devait filmer un autre jeune handicapé (pour le documentaire L’hôtel de la plage) et je me suis imposée », se souvient la star de sa propre histoire. Avec la gouaille que ses amis lui connaissent. Puis tout s’est enchaîné. Deux documentaires pour la fameuse émission « Strip-Tease », trois autres pour France 3 et ce nouveau film. « Je devrais plutôt la remercier de m’avoir fait confiance et de m’avoir suivie. » Une aventure qui a duré 16 ans !

Il faut dire que jusqu’à ses 29 ans, la jeune femme attendait impatiemment le retour de ceux qu’elle aime appeler ses « paparazzis ». « Ils ont vu mon évolution, du centre d’hébergement à mon appartement », explique Mimi. C’est une nouvelle famille qui s’est construite. Entourée, médiatisée, Murielle s’amuse. Celle qui rêvait d’être actrice rejoue les scènes « comme pour le vrai cinéma », rigole avec l’équipe de tournage et ne se plaint presque jamais. Elle espère seulement. « J’aimerais que les choses avancent sur le handicap. Dans la recherche de travail, il n’y a pas de financement et les postes ne sont pas forcément adaptés », pointe du doigt l’héroïne. Un constat que dénonce aussi la réalisatrice. « La France est en retard sur ces questions là. À croire qu’il faudrait attendre qu’un de nos présidents soit infirme pour que ça évolue », déplore Laure Pradal. 

Mimi finit son café. Prête à enchaîner les festivals. Avec cette joie de vivre communicative.

PORTRAIT DU JOUR #7 – Sofia Djama, « il y a encore quelque chose à construire en Algérie »

Sofia Djama est la réalisatrice de Les Bienheureux, sélectionné en compétition longs métrages de ce 39e Cinemed. L’histoire d’un conflit générationnel dans une Algérie post- guerre civile.

Exaltée. Telle est Sofia Djama, surtout lorsqu’elle parle de son premier long métrage, Les Bienheureux. La réalisatrice algérienne de 38 ans présente son film en compétition officielle au Cinemed, après qu’il ait raflé le Prix de la meilleure actrice, pour Lyna Khoudri, à la Mostra de Venise.

Née à Oran, Sofia Djama s’installe à Alger en 2000 pour suivre des études de lettres et de langue étrangère. Elle travaille d’abord dans la publicité, mais passionnée d’écriture, elle publie un recueil de nouvelles. Des nouvelles qu’elle adaptera ensuite au cinéma. « J’adore écrire mais le cinéma c’est plus facile », plaisante-t-elle avant de préciser « j’avais besoin de transcrire mes nouvelles en image et en son ». Ecrire un scénario a alors été une évidence pour elle.

Sofia Djama réalise d’abord des courts métrages, dont Mollement, un samedi matin, l’histoire de Myassa, victime d’un violeur en panne d’érection. Elle s’attaque ensuite au long métrage, avec Les Bienheureux. « Alger c’est le personnage central du film », la cinéaste dépeint une société algérienne, post-guerre civile, en crise à travers un conflit générationnel. « J’ai eu besoin de raconter ce qui m’a traversé, ce que j’ai vécu », explique Sofia Djama. Elle qui a grandi en Kabylie, région épargnée par le conflit algérien des années 1990, a vécu un moment de sidération lorsqu’elle a constaté la situation algéroise.

A l’écran, un couple de quadra qui se déchire, et une jeunesse en perdition, le tout dans l’atmosphère étouffante d’Alger. Ce couple, des ex-quatre vingt huitard comme elle les appelle, « une minorité que j’ai voulu raconter », qui n’est plus en phase avec la société algérienne. Une jeunesse qui se tourne vers la religion, « pour emmerder les parents ». Ce conflit générationnel, Sofia Djama l’a ressenti, « j’en voulais à mon père et à ma sœur qui disaient que je faisais partie d’une génération sacrifiée, alors qu’ils nous ont laissé un héritage lourd de la révolution ».

Pour autant, Sofia Djama se dit agnostique, mais elle s’intéresse à la spiritualité . Elle dénonce « une religion stalinienne et dogmatique » pratiquée en Algérie, qui occulte l’individualisme.

Aujourd’hui, la réalisatrice vit entre Alger et Paris. Mais contrairement à certains de ses personnages, Sofia Djama pense qu’il y a encore « quelque chose à construire à Alger ». Et notamment du cinéma. Sofia Djama compte parmi la jeune garde de réalisateurs qui tente de faire revivre le cinéma algérien. Une femme parmi des hommes. Une situation qui semble lui poser davantage de problème en France qu’en Algérie, « En France c’est difficile pour les femmes réalisatrices, il y a encore certains archaïsmes, le cinéma est un milieu assez macho. En Algérie, la question du genre ne se pose pas, c’est créer qui est compliqué ». Un obstacle qu’elle a su surmonter.

PORTRAIT DU JOUR #6 Lucas Mouzas : « Une équipe de documentaire c’est comme une équipe de rugby »

Lucas Mouzas est le réalisateur de Chroniques d’Ovalie, sélectionné pour ce 39e Cinemed dans la catégorie Regards d’Occitanie. Un documentaire en immersion dans une école de rugby familiale où la compétition va soudain bouleverser le plaisir du jeu.

« Chaque documentaire est une expérience unique », relève Lucas Mouzas, parisien de naissance qui vit aujourd’hui dans l’Hérault. Le réalisateur de 59 ans vient présenter à l’occasion du 39e Cinemed Chroniques d’Ovalie, sa dernière œuvre. Sans bagage universitaire « à une époque où l’on pouvait encore se former sur le tas » Lucas Mouzas commence à travailler comme photo-journaliste pour une agence parisienne en Amérique Latine avant de basculer rapidement vers la vidéo. « J’ai rencontré des cinéastes canadiens là-bas qui m’ont formé sur un tournage » raconte-t-il. Passé par le reportage télévisé, il réalise « trois films » dans cette partie du globe où il s’intéresse plus particulièrement aux populations amérindiennes. Après son retour en France, Lucas Mouzas préfère poursuivre dans le docu plutôt que de s’essayer au long métrage. « Le réel dépasse bien souvent la fiction » confie-t-il.
Repéré par le Cinemed, il vient y présenter à quatre reprises ses productions, comme A Choeur et à Cri (1999), Sur le sentier de l’école (2006), Le Mystère Toledo (2008)… Cette reconnaissance consacre une œuvre marquée par un fil conducteur: « la transmission, l’éducation que cela soit par l’art ou l’enseignement  » .

Avec Chroniques d’Ovalie, Lucas Mouzas s’immerge dans la mêlée du club de rugby du Pic Saint Loup à la politique atypique. Ici, on préfère, par exemple, parler « d’éducateurs » plutôt que d’entraîneurs. Ses trois enfants y ont joué. Le réalisateur a souhaité montrer comment un club pouvait résister à la tentation de la compétition pour valoriser l’enfant. « C’était intéressant de voir jusque où le club laisse l’enfant s’épanouir sans fixer la compétition comme objectif » relate-t-il. Travail au très long cours, ce documentaire aura demandé plus de deux ans de travail, « le temps d’obtenir la confiance des adolescents pour qu’il puisse se confier véritablement ».
« J’ai voulu faire un film sur l’humain, sur l’enfant et son passage à la vie d’adulte » explique Lucas Mouzas. Une manière de dénoncer aussi « l’individualisme » de la société face aux valeurs fraternelles du rugby. Des valeurs de solidarité, de partage que le réalisateur apprécie et fait partager à l’écran. Il fait le parallèle « une équipe de documentaire c’est comme une équipe de rugby, il faut un travail d’équipe pour que cela soit bien réalisé » relève le réalisateur héraultais.

Un travail d’équipe presque artisanal qu’il apprécie particulièrement :« ce que j’aime dans le documentaire c’est qu’on peut bricoler, analyse Lucas Mouzas, et que l’on à une certaine marge de liberté pour s’exprimer ». Cet « amoureux de la région » souhaite désormais travailler avec de jeunes réalisateurs.Pour transmettre, toujours.

PORTRAIT DU JOUR #5 – Hacene Larkem, le journalisme n’a pas de frontières

Dans le cadre du Cinemed qui met à l’honneur le cinéma algérien, des journalistes de ce pays ont été invités pour couvrir le festival. Une manière de découvrir une autre réalité du métier.

Pour Hacene Larkem, le journalisme est avant tout une passion. C’est à partir de la terminale qu’il prend goût au métier. Il participe à la rédaction du magazine du lycée. Et se lance ensuite dans des études d’information et de communication. Une fois diplômé, il réalise des piges pour différents médias algériens et travaille en Egypte. Il retourne en Algérie en 2011 et intègre l’agence de presse nationale algérienne, (l’Algérie Presse Service), en tant que reporter. En décembre 2012, il fait partie « des trois personnes qui ont créé le service audiovisuel de l’agence ». Un fait d’armes dont il est fier. Pour continuer à en apprendre sur son métier et se perfectionner dans l’audiovisuel, Hacene décide de reprendre ses études et finit major de sa promotion. Les six journalistes algériens présents au Cinemed sont aussi « les six majors de promo de chaque spécialité » de l’Ecole Supérieure de Journalisme d’Alger.

Quand on l’interroge sur la réalité de son métier en Algérie, il affirme qu’il existe « une crise de la presse, notamment pour la presse écrite et privée. Les journaux ferment, des journalistes sont au chômage ». Hacene, lui, fait partie des chanceux. Il est dans le secteur public qui « se porte bien grâce aux aides de l’Etat même s’il n’y pas d’augmentation de salaires ». Il dévoile le lien entre la crise subie par le pays et le prix du baril de pétrole en baisse. Il distingue aussi nettement le secteur public et le secteur privé. « La presse privée est libre de tout faire, elle dépasse parfois certaines limites de la déontologie. A contrario, la presse publique a une ligne éditoriale précise à suivre, l’objectivité avant tout ». Quand il écrit des articles politiques ou économiques (sa spécialité), il doit obligatoirement citer ses sources, et donne l’information brute sans exprimer son avis.

Mais alors n’est-ce pas trop difficile de parler du cinéma quand on est pas habitué ? Hacene semble trouver cela « abordable ». Pour lui, le Cinemed est l’occasion de retrouver les salles obscures et découvrir le cinéma de son pays. Un cinéma très peu diffusé en Algérie et qui souffre clairement d’un manque de financements. « Ces films m’ont étonné, c’est une fierté de regarder les films de la jeune garde du cinéma algérien ».
En couvrant le festival, ses collègues et lui veulent éclairer leurs concitoyens et faire bouger les choses. Une mission noble, qui s’annonce ardue.
Concernant Hacene, il va tenter de passer son doctorat et souhaite se spécialiser dans l’économie. Il travaille actuellement sur la création d’une émission consacrée à ce domaine. Il faut bien le reconnaître, quand on aime, on ne compte pas.

PORTRAIT DU JOUR #4 – Merzak Allouache, observateur averti de la société algérienne

Le Cinemed consacre cette année une rétrospective au réalisateur Merzak Allouache, figure incontournable du cinéma algérien. Il a répondu à nos questions sur son parcours marqué par des allers-retours entre l’Algérie et la France.

Vingt-trois ou vingt-quatre, il n’est plus sûr du nombre de films qu’il a réalisé. Parmi les plus connus : Chouchou (2002) avec Gad Elmaleh et Alain Chabat, Bab El Web (2004) avec Samy Naceri et Julie Gayet, ainsi que Le Repenti pour lequel il a été primé à de nombreuses reprises. Quinze de ses réalisations sont à voir actuellement au Cinemed.

Merzak Allouache naît à Bab El Oued, une commune toute proche d’Alger, en 1944. Son père est fonctionnaire dans les tramways et sa mère couturière. Après le lycée, il commence par travailler à La Poste et lorsque l’Institut national du cinéma ouvre à Alger, il décide de tenter sa chance. C’est là qu’il découvre vraiment le cinéma « avant l’école, je regardais des films comme n’importe qui ». Après qu’il ait réalisé un premier court-métrage, l’institut ferme : il doit alors terminer ses études à l’IDHEC (aujourd’hui La Fémis*) à Paris. Il réussit, en 1976, à réaliser son premier long-métrage, Omar Gatlato, une comédie critique sur la vie un peu étriquée des jeunes algériens. Par la suite, Allouache se lance dans des documentaires et des émissions humoristiques pour la télévision algérienne.

Faire des films de manière indépendante voilà ce qui motive Merzak Allouache

Son premier film indépendant, Normal !, est celui dont il est le plus fier. Depuis, il réalise et produit tous ses films seul « j’ai des subventions qui me permettent de maîtriser la production, relate-t-il, je tourne à peu près ce que j’ai envie de tourner  ». Ses délais de tournage s’étalent sur une période très courte, parfois en moins de quinze jours: « j’ai appris à tourner très vite et dans des conditions particulières, parce que les choses sont difficiles à monter donc je vais au plus urgent  ». Il fait l’économie de beaucoup d’artifices : pas de maquillage, peu de lumière, une manière de faire plus rapide et décontractée à la fois. En termes de genre, Allouache s’est essayé à tout : comédie, documentaire ou drame. Mais il préfère écrire des comédies : « si j’attaque un scénario de comédie, je me sens mieux parce que je rigole » plaisante-t-il. Le réalisateur de 73 ans puise son inspiration dans l’observation de la société algérienne « je travaille sur une société qui a vécu des violences extrêmes, et qui n’est toujours pas apaisée » explique-t-il.

« Concernant l’Algérie, je suis pessimiste… mais en espérant devenir optimiste »

Sa position par rapport à la nouvelle génération est celle d’un cinéaste ouvert au partage de son expérience « j’ai volontiers des discussions avec les jeunes cinéastes, quand ils le veulent», explique-t-il. Depuis 2013, dans une logique de transmission, il s’entoure de beaucoup de jeunes réalisateurs pour ses films. Aujourd’hui, il vit principalement en France et sa vision de l’Algérie est assez négative. « Je suis pessimiste… mais en espérant devenir optimiste» sourit-il. Son dernier film, Enquête au paradis, est un documentaire sur l’histoire d’une jeune journaliste qui investigue sur le paradis proposé par la propagande salafiste. Réalisé en 2016, le film ne sortira en salle que début 2018. Le rendez-vous est pris.

*Fémis: École nationale supérieure des métiers de l’image et du son

PORTRAIT DU JOUR #3 : Nabil Ayouch et Maryam Touzani, le couple passionné

Nabil Ayouch et Maryam Touzani c’est Razzia, un couple, une passion et tellement plus encore. Haut Courant a souhaité en savoir plus à travers un portrait croisé. Rencontre.

Ils ont ouvert la 39e édition du Cinemed avec Razzia et ont ému l’assemblée. Leur générosité et leur fougue font écho lorsqu’ils partagent leur histoire et leur passion. Ils font du cinéma pour être utile. Mais aussi pour voir l’espoir d’un changement de société.

Nabil et Maryam : la mixité culturelle comme richesse

Tout commence par une identité et la leur est plurielle. Nabil est né à Paris en 1969, fils d’une mère juive française d’origine tunisienne et d’un père marocain. Il a grandi à Sarcelles, marqué par l’ambivalence entre une mixité culturelle et un communautarisme. Il raconte que dans ce climat « on se construit dans l’adversité, dans la solitude ». Mais sa rencontre avec les arts et la culture se fera au Forum des Cholettes où il y perçoit « des voies d’expression » lui permettant de cultiver sa différence, notamment au cinéma, et de pousser sa quête identitaire.

Pour perpétuer la transmission, il montera un centre culturel « Les Étoiles » à Sidi Moumen, à Casablanca, avec son ami Mahi Binebine. À cet endroit-même où des jeunes vivaient dans l’invisibilité d’un bidonville, il leur donne un lieu d’expression et d’existence. Pour Nabil, il est primordial qu’ils arrivent à se projeter et à extérioriser leurs émotions : « Là où les politiques ont parfois échoué à créer du lien identitaire, les arts et la culture peuvent être des vecteurs ».

Maryam : « un besoin d’être utile, de faire entendre sa voix et d’inspirer »

Maryam possède aussi des racines multiples : « un père rifain (berbère, ndlr), une mère tangéroise et une grand-mère andalouse espagnole ». Elle est née à Tanger en 1980 et a fait des études pour devenir journaliste à Londres. Cela lui a donné un regard plus critique sur la société marocaine et « l’envie de participer à la construction de quelque chose ».

Elle rencontrera Nabil à Casablanca, lors d’une interview. Elle l’admirait déjà beaucoup. Si Maryam est plus discrète, elle est aussi engagée dans la dénonciation des entraves aux droits fondamentaux. Ce combat est véritablement le fil rouge de Razzia. Ce film est le fruit « d’épreuves, comme la censure marocaine de Much Loved, qu’on avait envie de mettre en scène ».

On ne peut qu’identifier Maryam au personnage de Salima, qu’elle incarne dans Razzia, car elle porte en elle ces révoltes. Elle déclame « un besoin d’être utile, de faire entendre sa voix et d’inspirer ». Nabil aussi a ressenti « une urgence de faire ce film, un besoin viscéral de s’exprimer ». En échos à l’affaire Weinstein, tous deux affirment l’importance « d’ouvrir des brèches » pour que tous ces individus isolés se retrouvent parmi « une majorité silencieuse » et partagent leurs témoignages.

Pour finir sur une confession, Maryam tournera son premier long métrage dès l’automne 2018. Adam traitera de la difficulté d’être une mère célibataire au Maroc et de l’intensité des jugements dans une société très traditionnelle. Un couple à suivre donc.

PORTRAIT DU JOUR #2 – Jean-Philippe Gaud, un cinéma entre rêve et réalité

Jean-Philippe Gaud est l’auteur de Tazzeka, sélectionné dans la catégorie long métrage Panorama de cette 39ème édition du Cinemed. « Conte culinaire », tendre mais réaliste, le film nous emmène au Maroc puis à Paris, dans les pas du jeune Elias qui rêve de réussir sa vie. Sept ans, c’est le temps qu’il aura fallu à Jean-Philippe Gaud pour rendre l’aventure Tazzeka possible.

Jean-Philippe Gaud grandit dans le Var. Sa mère, institutrice, est passionnée d’opéra, son père, commerçant, est passionné de cinéma. Dès son plus jeune âge il fréquente assidûment salles obscures et théâtres. Il a huit ans quand il sort émerveillé du Gaumont Comédie après avoir vu Star Wars. C’est l’évènement « traumatique ». La suite de son parcours en découlera de manière naturelle. Bac cinéma à Aix en Provence, 4 ans d’études à la Fémis, la prestigieuse école de cinéma, un premier court métrage en 1998, Mabrouk Moussa. Deux autres courts métrages suivront, Deux fraises Tagada! en 2001 puis Une journée sur Terre en 2002. Jean-Philippe Gaud s’essaie ensuite au documentaire avec Au quotidien en 2004 où il décrit la vie d’une école maternelle dans son quartier, le 18e arrondissement de Paris.

A Draguignan, il mettra en scène deux opéras, Le Barbier de Séville de Rossini, puis Paillasse de Leoncavallo. Puis ça sera l’aventure Téhéran, en 2009, avec son ami rencontré à la Fémis, Nader Takmil Homayoun. Le pari fou de faire un film sur l’Iran, en Iran. Il coécrit le scénario et fait le montage. Le film fera le tour du monde et recevra le prix de la Semaine de la Critique au festival de Venise.

L’étape suivante pour Jean-Philippe Gaud, c’est Tazzeka. Après un échec de financement par le circuit classique via le Centre National du Cinéma (CNC), les chaines et les distributeurs, une bourse Cinemed en 2012 et le prix Beaumarchais SACD qui seront une source d’encouragement, c’est finalement grâce à des financements privés que le film peut voir le jour. Il crée sa boite de production en 2015 pour ce projet. Tazzeka est une « comédie dramatique » qui parle de la réalité avec un ton léger et de l’espoir, comme dans un conte. C’est le postulat de départ de Jean-Philippe Gaud. Il choisit d’aborder le sujet de l’immigration mais sans dénoncer, à travers le parcours de son héros qu’il compare à un Candide. Il aime se glisser dans des cultures différentes de la sienne, pour apprendre mais aussi pour exprimer des choses qu’il ressent.
En fil rouge, la cuisine, comme vecteur, comme liant social. Jean-Philippe Gaud reconnaît être fan d’émission de cuisine à la télé. En se documentant sur les grand chefs, il remarque que le rapport à la grand-mère est un élément fondateur récurrent. Dans son film Elias tient sa passion pour la cuisine de son aïeule. Salé, sucré de Ang Lee, un de ses réalisateurs préférés, l’inspire pour le « filmage gourmand » de la cuisine. Autre source d’inspiration, le cinéma d’Abdellatif Kechiche et sa manière de filmer la vie. La suite ? Peut être un projet de série. En attendant, l’aventure Tazzeka ne fait que commencer, la toute première projection en public aura lieu dimanche 22 octobre dans le cadre du Cinemed.

PORTRAIT DU JOUR #1 – Michèle Driguez: « J’ai grandi et vieilli avec le festival »

Haut Courant dresse aujourd’hui le portrait de Michèle Driguez, responsable de la programmation du court métrage au Cinemed. Véritable mémoire du festival, rencontre avec une personnalité haute en couleur et attachante.

D’Alger à Montpellier en passant par l’Espagne et le Mexique, Michèle Driguez est une amoureuse du cinéma méditerranéen. Passionnée par les comédies musicales, fan du cinéma hollywoodien, des films burlesques, des westerns, cette grande curieuse aux goûts éclectiques est une femme débordante d’énergie. Pilier du Cinemed qu’elle accompagne depuis sa création, le Festival est partie intégrante de sa vie, elle «a grandi et vieilli avec ».

Pour Michèle, le genre cinématographique le plus difficile est la « comédie sociale ». Il faut réussir à prendre du recul sur les choses, avoir le sens de la vie et le sens de la fête à la fois. Elle adore Eric Toledano et Olivier Nakache, à l’honneur cette année, qui excellent dans l’exercice.

En 1990, le festival ouvre la compétition aux courts métrages. Membre active du cinéma club Jean Vigo qu’elle fréquente aussi assidûment que les bancs de la fac Paul Valéry, elle découvre le format. Chargée de sa programmation, elle est devenue accro. Avec le temps, elle reconnaît que son œil est plus exigeant et le long métrage lui semble souvent trop long.

Pour Michèle Driguez, le court métrage a gagné en notoriété et en audience. Les chaînes et groupes de production comme Arte, Canal+, France Télévision et Bref ont participé à l’évolution de ce format. Les coproductions sont plus importantes chaque année.
Le «court » constitue un véritable défi car il faut faire exister de jeunes réalisateurs encore inconnus. C’est un « vrai pari » de faire découvrir des réalisations qui ne sortiraient pas en salle. Le format est « intéressant, un outil pour l’éducation à l’image ». La diversité et la richesse d’expression sont ses principaux atouts.

Pendant presque un an, la programmatrice est partie à la recherche des courts métrages de demain. Elle a visionné plus de 600 réalisations pour finalement n’en sélectionner que 33 dont 21 pour la compétition. Pour participer à la sélection, le court métrage doit durer moins de 30 minutes, avoir été tourné récemment et être en lien avec la méditerranée. La nouveauté cette année, c’est l’ouverture de la compétition aux documentaires.

Michèle monte le programme comme une partition. La chanteuse de salsa et de fado se réveille lorsqu’elle explique son organisation : « C’est le même plaisir que lorsque tu montes un répertoire et que tu t’organises avec les musiciens. Quand tu montes ton répertoire pour un concert, tu réfléchis à la 1e chanson, à la dernière, à l’ordre de passage, comment alterner les humeurs, tout en gardant un fil rouge. »

Avec persévérance et passion, Michèle Driguez continue de tisser sa toile sur le festival au fil des années.

La Polynésie loin des yeux, près du cœur

Plus de 15 000 kilomètres séparent la France de la Polynésie. Vairea vient de là-bas. Elle s’est aventurée à Montpellier pour poursuivre ses études. Loin des eaux cristallines de Tahiti et ses îles, elle étudie, gère l’éloignement et s’adapte. Elle témoigne de l’intégration pas toujours évidente des étudiants ultramarins. Portrait.

-251.jpgL’oreille auréolée de sa fleur de Tiaré qu’elle « ne quitte jamais », Vairea vit à Montpellier depuis trois ans et « s’adapte tous les jours ». Originaire de Fakarava, atoll situé dans l’archipel Tuamotu en Polynésie française, la jeune étudiante assume ses origines : « Dans la foule, je suis la seule à marcher en claquettes, à porter des vêtements de couleurs fluos : on ne peut pas dire que je me fonds dans le décor ! », s’amuse-t-elle. Un « choc culturel » qui, parfois, fait émerger des préjugés : « On m’a déjà demandé si on parlait français en Polynésie et comment j’avais fait pour venir jusqu’en métropole ! » , termine Vairea d’un ton légèrement moqueur.

L’air serein mais déterminée, l’étudiante voulait « sortir de là-bas », voguer vers d’autres horizons. « Dans les îles, il n’y a que de l’eau autour ! », s’exclame-t-elle. Elle pointe également l’attrait intellectuel : « L’offre universitaire est très restreinte en Polynésie. Si on a les moyens et la possibilité de partir étudier ailleurs, il ne faut pas hésiter. » Malheureusement selon elle, certains de ses camarades insulaires « manquent souvent d’ambition ». Des aspirations, Vairea, elle, en a. Elles ont été nécessaires pour braver les difficultés. Celles de l’inscription universitaire à gérer à distance « que de paperasse ! », s’écrit-elle. Puis celles du logement : « Pour trouver un appart’, il faut s’armer de patience : ici, on n’accepte pas les garants Polynésiens. » Malgré le statut de collectivité d’outre-mer de la Polynésie française, « qui n’a pas changé grand-chose » selon l’étudiante, les obstacles administratifs restent un frein même pour le plus motivé des ultramarins.

S’intégrer sans renier ses origines

-250.jpg« L’éloignement, c’est pas tous les jours facile », admet Vairea. Impliquée et fière de ses origines, elle est membre de l’association montpelliéraine AEPF (Association des étudiants de Polynésie française). Au programme : accueil et accompagnement des étudiants, « un soutien moral ». L’association propose pléthore d’activités parfaites pour se regrouper, « les Polynésiens sont très fêtards », confie-t-elle.
Des événements ouverts au-delà du cercle estudiantin dans un but social et culturel. Car peut-être encore plus que les autres DOM-COM (départements et collectivités d’outre-mer), les Polynésiens sont très attachés à leur culture au risque de peu se mélanger avec les autres étudiants ultramarins : « On n’a pas trop de rapport avec les autres outre-mer », admet Vairea, « il est vrai que chacun a ses spécificités et sa culture ». Dès lors, ces interludes sont des moments privilégiés, nécessaires pour palier le mal du pays. Pour autant, l’étudiante ne se contente pas de ces seules réunions. Elle est d’abord heureuse des possibilités qu’offre la métropole sur le plan des relations humaines : « Je rencontre des personnes venant d’horizons différents, c’est toujours très enrichissant. » Enchantée également du potentiel culturel : « Quand on vit dans les îles, on a aussi vite fait le tour des activités alors qu’ici, il y a toujours quelque chose à voir ou à faire », s’enthousiasme-t-elle.

Un mode de vie pour trouver le juste milieu entre s’adapter tout en restant fidèle à sa Polynésie natale. Pas si évident. Parfois, l’intégration passerait, d’après Vairea, par « le phénomène d’acculturation que d’autres Polynésiens s’imposent pour être acceptés ». Dès lors, « certains renieront leur culture, gommeront leur accent et s’intègreront parfaitement à la vie métropolitaine », indique-telle légèrement désabusée.

Ces propos politiques qui freinent l’intégration

-249.jpgQuelques fois aussi, certains propos ne vont pas aider à l’intégration des étudiants ultramarins. Ceux tenus par la députée européenne Nadine Morano résonnent encore. Forcément interloquée, Vairea se dit « fatiguée de ce genre de propos », surtout quand les Polynésiens « sont plus dans la retenue ». Pour l’étudiante, la députée est « une illuminée ! » qui nie totalement l’apport des outre-mer : « La Polynésie, c’est 80 % de la zone maritime française, c’est aussi là-bas qu’il y a le centre d’expérimentations nucléaires du Pacifique (CEP)… ». Pour elle, tenir de tels propos, c’est renier l’histoire de la France : « C’est oublier la conquête impérialiste. C’est aussi omettre que la France est une terre d’accueil, un pays mixte, c’est d’ailleurs ce qui fait la beauté du pays. Moi, j’aime profondément la France ! », clame-t-elle pleine d’engouement. Un discours politique que Vairea juge déséquilibré : « Quand le Président François Hollande se rend en Polynésie, il est accueilli comme un roi, parce que les Polynésiens aiment la France et sont fiers d’être Français. »

-252.jpgSelon Vairea, il y a un autre fossé qui sépare parfois les métropolitains des insulaires, à savoir « la méconnaissance de la politique des outre-mer », même si l’étudiante admet que la Polynésie n’est pas vraiment un modèle de ce côté-là… En France, qui connaît aujourd’hui Edouard Fritch, le Président Polynésien ? « On ne retient au final que l’absence d’impôt sur le revenu, les salaires désindexés, la balance budgétaire déficitaire », conclue-t-elle. Des raccourcis qui biaisent l’image de Tahiti en métropole d’après l’étudiante.

« La distance, les idées reçues, la méconnaissance des outre-mer, ne pas renier d’où l’on vient : les étudiants apprennent à gérer tout ça pour s’intégrer », résume Vairea. En éternelle optimiste, elle admet que la solitude permet de « révéler la gnaque » des ultramarins. De son côté, elle trace sa route et vit à fond son expérience métropolitaine et montpelliéraine. Depuis trois ans qu’elle étudie à Montpellier, on l’appelle toujours « la Tahitienne » et elle en est « fière » ! Elle résume ce voyage en une phrase : « Une contrainte physique et une ouverture philosophique. »

Fa’aitoito i to oe tere ! Soit : « bon courage et bon voyage » en langue Polynésienne.