40e Cinemed : le coup d’envoi est donné !

Mercredi soir à la Gazette Café de Montpellier, l’organisation du Cinemed a officiellement présenté la 40e édition de l’événement.

C’est un petit événement. Quarante ans, ce n’est pas rien. Depuis quatre décennies et sa première édition en 1979, le Cinemed fait voyager le public à travers les films de demain. Pour sa quarantième bougie, le festival a choisi de mettre à l’honneur le Liban. Un pari osé, mais justifié par le directeur de l’organisation Christophe Leparc : « C’est un pays avec un gros potentiel mais que l’Etat aide très peu, notamment à cause de la censure ».

Pour cette présentation officielle à la Gazette Café, restaurant situé à quelques dizaines de mètres de la Gare Saint-Roch, Christophe Leparc en a profité pour annoncer le programme du festival et laisser la parole à son équipe. A tour de rôle, les différents responsables de chaque section en ont profité pour faire saliver le public sur ce qui les attend. Michèle Driguez (responsable court-métrage), Géraldine Laporte (long-métrage), Henry Talvat (président d’honneur et co-fondateur du Cinemed) et Aliénor Pinta (programmation des documentaires) ont successivement pris la parole.

Géraldine Laporte au micro en compagnie de (de g. à d.) Michèle Driguez, Christophe Leparc, Henry Talvat et Aliénor Pinta.

Quelques célébrités et grand nom du cinéma seront présents pour cette 40e édition à l’instar de Kheiron ou de Robert Guédiguian accompagné de sa famille cinématographique. Mais aussi quelques habitué.e.s du festival seront de retour pour présenter leur film comme Laura Pradal et Sameh Zoabi, ou encore des scénaristes locaux et le Biterrois Romain Laguna.

Dans la catégorie des long-métrages, 10 seront en compétition, tandis que 21 brigueront le prix du meilleur court métrage.

Retrouvez toutes les informations sur le site officiel du Cinemed et rendez-vous dès le vendredi 19 octobre dans les salles pour une semaine passionnante.

GRAND ENTRETIEN – Dominique Cabrera : l’humain dans l’objectif

Durant la semaine du Cinemed, la cinéaste Dominique Cabrera a été mise à l’honneur à travers la rétrospective de son œuvre. L’occasion de (re)découvrir une filmographie aussi vaste qu’hétéroclite. Dernier film en date : Corniche Kennedy, réalisé sur les bords de la Méditerranée qu’elle affectionne particulièrement. Et un nouveau projet qui se dessine…

  • Le Cinemed vous a mis à l’honneur à travers une rétrospective de votre oeuvre. D’où est née cette collaboration?

L’idée est venue du Cinemed. Les organisateurs du festival, qui voulaient projeter tous mes films, ont appelé Julie Savelli, qui enseigne le cinéma à l’université Paul Valéry. J’ai fait la connaissance de Julie il y a trois ans, au cours d’une rencontre organisée par le Centre National de Documentation Pédagogique (CNDP). Elle étudie mes films et projette d’écrire un livre sur mon travail. Pour le Cinemed, nous avons décidé de présenter mes films de manière thématique plutôt que chronologique. Elle a fait un magnifique travail de préparation pour la rétrospective. D’ailleurs, c’est elle qui a animé ma masterclass durant le festival.

  • Quel est le fil conducteur dans votre œuvre cinématographique ?

Lorsqu’on fait des films, on ne cherche pas à créer un fil rouge. C’est bien la même personne derrière la caméra. Mais cette personne a changé à travers les années. Comme tout le monde, j’ai vieilli, j’ai été affecté par mon époque, par les mouvements de ma propre vie. Ça s’est ressenti dans mes films. La vie à un effet sur moi et il y en a un écho dans mes films. Quand je réalise mes films, je ne suis pas animée par l’idée de faire une œuvre cohérente. En observant ma filmographie, les spectateurs peuvent y voir un sens. C’est à eux de déterminer s’il y a un fil conducteur ou non. Finalement, j’imagine qu’on a ce sentiment en regardant mes films.

  • Vous avez réalisé six films sur la banlieue. Pourquoi s’intéresser à ce sujet?

Ça ne s’est pas présenté à mon esprit de cette manière-là. D’abord, je ne me suis pas dit « je vais faire une série de films sur la banlieue ». C’est à l’occasion d’une promenade dans une tour murée au Val-Fourrée (Yvelines) que j’ai eu la vision de Chronique d’une banlieue ordinaire (1992). J’ai imaginé faire un portrait des anciens habitants qui témoigneraient de la vie dans ces tours. Comme j’avais passé moi-même mon enfance dans une cité HLM, c’était une occasion de réhabiliter la mémoire, la beauté de ces lieux pour les personnes qui y avaient vécu. Je me disais : « jamais on ne filme ces lieux comme des lieux chargés de poésie ». Pourtant, les enfants, les adolescents et les adultes qui y ont vécu ont pu les voir comme un endroit où on éprouve des sentiments de beauté (la lumière par la fenêtre, le ciel, un souvenir, un son…). Je voulais réhabiliter une culture populaire dans ces quartiers.

  • Comment avez-vous réussi à contacter toutes ces personnes ?

De fil en aiguille, par un travail qui a duré 3-4 ans. Certains habitaient autour du quartier, certains habitaient plus loin. Des liens avaient été gardés avec certains… ça a duré très longtemps. Et puis, retrouver les habitants, ce n’était pas tout. On a retrouvé beaucoup plus de personnes qu’il n’y en avait dans le film. Le but était surtout de trouver des habitants qui étaient intéressés par un tel travail avec moi. C’était de trouver des individus d’une sensibilité voisine de la mienne, qui pouvait s’intégrer facilement dans cette histoire. Il y a aussi une part de chance, de hasard, de rencontres, de temps passé.

  • Dans ce documentaire Chronique d’une banlieue ordinaire, la musique est traitée de façon originale. Est-ce le cas pour tous vos films ?

Chronique d'une banlieue ordinaireLa plupart du temps, la musique de mes films est composée. Je travaille avec une très bonne compositrice, Béatrice Thiriet, qui a fait la musique de la quasi-totalité de mes films.Pour Chronique d’une banlieue ordinaire, j’ai collaboré avec un très bon compositeur qui s’appelle Jean-Jacques Birgé. Les collaborateurs artistiques ont beaucoup d’importances dans le travail d’un film. Le type de relations qu’on peut avoir avec eux, le type d’ouverture, le fait qu’ils vont entendre votre musique intérieure. Ces deux-là ont bien entendu ma musique intérieure. Ils en ont restitué quelque chose d’une manière dont j’aurais été moi-même incapable.

  • Dans votre œuvre, vous passez en revue une grande palette de formats (documentaire, fiction, autobiographie…). Est-ce facile de passer d’un format à un autre?

Le système de chaque film est différent et demande un travail plastique différent. C’est-à-dire que la matière cinématographique est définie par le type de projet qu’on a. Il y a une différence entre un film autobiographique qu’on va filmer tout seul, avec deux acteurs en 30 jours de tournage, et un film à « grand budget » avec 25 acteurs et 80 jours de tournage. Ce n’est pas le même film. La matière n’est pas la même, les collaborateurs ne sont pas les mêmes. Au cinéma, il y a un lien très fort entre les moyens et le projet. La réflexion évolue aussi au fur et à mesure du projet.

  • Quand vous réalisez un film, arrivez-vous à anticiper la réaction du public ?

On n’en sait rien à l’avance. Moi je vais faire un film à partir d’une émotion, à partir d’une vision, à partir de la volonté de dire quelque chose. Savoir si les spectateurs vont aimer, c’est la grande question, on n’en sait rien. On lance le film dans l’inconnu. Je ne crois pas qu’on fait les films à partir de leur réception. On doit les faire à partir de leur création, à partir de votre inspiration intérieure, et pas à partir du regard de l’autre.

  • Dans Demain et encore demain (1995), vous vous filmez pendant un an. Se filmer agit-il comme une thérapie ?

Non, je ne crois pas qu’il s’agisse d’une thérapie. Mon but, c’était de faire un film. Le travail effectué était un travail sur le cinéma, pas sur le fait d’aller mieux. L’objectif était de faire une forme, de raconter quelque chose. Certes, faire cette autobiographie m’a fait progresser dans ma vie, tout simplement parce que j’étais heureuse de finir une forme cinématographique. C’était un pas, par rapport à une sorte de chaos. Ça m’a fait du bien et ça m’a procuré du bonheur.

  • Vous travaillez actuellement sur un nouveau film : Nejma, fille de harkis, où en est le projet ?

C’est un film que j’ai essayé de faire entre 2006 et 2010 sans y parvenir. J’ai écrit plusieurs versions du scénario, et j’en suis arrivée à une version finale qui me satisfait aujourd’hui. J’ai eu des difficultés à le monter en termes de production en raison du manque d’argent à ce moment-là. J’avais donc tourné la page, j’ai fait d’autres films entre temps. Dans le cadre de ma rétrospective, le Cinemed m’a proposé de faire lire le scénario par les superbes jeunes acteurs de l’Ecole Nationale Supérieure d’Art Dramatique (ENSAD). Cette lecture m’a donné un nouvel élan. Dans ce film, j’ai essayé de faire comme pour tous mes films, c’est-à-dire de faire un aller-retour entre des questions très intimes et personnelles, et un mouvement général de l’Histoire, entre la France et l’Algérie.

SEANCE DU JOUR #8 – Marvin ou la belle éducation, un bijou de sensibilité

Le dernier film d’Anne Fontaine (Les Innocentes ; Gemma Bovery ; Perfect Mothers …) est un film fort sur la difficulté d’être soi quand on sort de la norme.

Quand il faut fuir pour vivre : l’histoire de Marvin. A travers le parcours de ce garçon, le film aborde la question de l’identité. On plonge dans la douleur de ce que c’est que de ne pas pouvoir assumer qui l’on est. Mais aussi dans l’espoir de parvenir à se trouver.

Les plans sur Marvin, collégien de 13-14 ans (Jules Porier) et sur Marvin, étudiant en théâtre, (Finnegan Oldfield) alternent. Le petit Marvin Bijou vit dans un village des Vosges dans une famille d’origine populaire. Au collège, il est persécuté par des camarades, se fait traiter de « pédale » et de « PD ». Son attirance pour les garçons, il la sait, il la sent dans son corps, il comprend qu’il ressent des choses, mais qu’y peut-il ? Entre l’école et la maison, il n’est bien nulle part. Sa tristesse est frappante : le regard dans le vide, il semble ne plus avoir de joie. Le théâtre va devenir un moyen pour exprimer toute cette souffrance qu’il a en lui.

En parallèle, on suit Marvin grand, il s’appelle désormais Martin Clément et il va bientôt jouer la pièce qu’il a écrite. Une pièce sur son histoire, sur son enfance, sur ce que c’est que d’avoir été un garçon attiré par les garçons avec un père qui lui dit que « les PD c’est des dégénérés, des malades mentaux ». C’est une pièce « qui parle d’un mauvais départ » dira-t-il. Mais là encore Marvin est perdu. Par rapport à sa sexualité mais aussi par rapport à ses origines.

Ce film est l’histoire d’une fuite, de la nécessité de se sauver pour devenir quelqu’un d’autre. C’est le récit de beaucoup de garçons ou de filles, qui doivent cacher une partie d’eux et qui en souffrent, le récit d’enfances cabossées.

Pour le casting, Finnegan Oldfield, nommé au Meilleur espoir du César masculin pour Les Cowboys, est très juste dans son interprétation de Martin Clément. Jules Porier, en Marvin enfant, est lui aussi particulièrement convaincant pour son premier rôle. La réalisatrice explique que l’acteur de Marvin enfant a été choisi par rapport à sa ressemblance avec l’acteur de Marvin jeune adulte, et «il y a eu ensuite un travail sur le physique du jeune comédien pour que la ressemblance soit encore plus voyante » précise-t-elle. On retrouve l’actrice Isabelle Huppert qui joue son propre rôle dans le film, elle aidera Marvin à assumer ce qu’il est au fond de lui.

Marvin ou la belle éducation est la seizième réalisation d’Anne Fontaine. Un film qu’elle ne voulait pas forcément militant et surtout pas didactique, mais qu’elle espère être tonique. Il sortira le 22 novembre 2017 dans les salles.

PORTRAIT DU JOUR #7 – Sofia Djama, « il y a encore quelque chose à construire en Algérie »

Sofia Djama est la réalisatrice de Les Bienheureux, sélectionné en compétition longs métrages de ce 39e Cinemed. L’histoire d’un conflit générationnel dans une Algérie post- guerre civile.

Exaltée. Telle est Sofia Djama, surtout lorsqu’elle parle de son premier long métrage, Les Bienheureux. La réalisatrice algérienne de 38 ans présente son film en compétition officielle au Cinemed, après qu’il ait raflé le Prix de la meilleure actrice, pour Lyna Khoudri, à la Mostra de Venise.

Née à Oran, Sofia Djama s’installe à Alger en 2000 pour suivre des études de lettres et de langue étrangère. Elle travaille d’abord dans la publicité, mais passionnée d’écriture, elle publie un recueil de nouvelles. Des nouvelles qu’elle adaptera ensuite au cinéma. « J’adore écrire mais le cinéma c’est plus facile », plaisante-t-elle avant de préciser « j’avais besoin de transcrire mes nouvelles en image et en son ». Ecrire un scénario a alors été une évidence pour elle.

Sofia Djama réalise d’abord des courts métrages, dont Mollement, un samedi matin, l’histoire de Myassa, victime d’un violeur en panne d’érection. Elle s’attaque ensuite au long métrage, avec Les Bienheureux. « Alger c’est le personnage central du film », la cinéaste dépeint une société algérienne, post-guerre civile, en crise à travers un conflit générationnel. « J’ai eu besoin de raconter ce qui m’a traversé, ce que j’ai vécu », explique Sofia Djama. Elle qui a grandi en Kabylie, région épargnée par le conflit algérien des années 1990, a vécu un moment de sidération lorsqu’elle a constaté la situation algéroise.

A l’écran, un couple de quadra qui se déchire, et une jeunesse en perdition, le tout dans l’atmosphère étouffante d’Alger. Ce couple, des ex-quatre vingt huitard comme elle les appelle, « une minorité que j’ai voulu raconter », qui n’est plus en phase avec la société algérienne. Une jeunesse qui se tourne vers la religion, « pour emmerder les parents ». Ce conflit générationnel, Sofia Djama l’a ressenti, « j’en voulais à mon père et à ma sœur qui disaient que je faisais partie d’une génération sacrifiée, alors qu’ils nous ont laissé un héritage lourd de la révolution ».

Pour autant, Sofia Djama se dit agnostique, mais elle s’intéresse à la spiritualité . Elle dénonce « une religion stalinienne et dogmatique » pratiquée en Algérie, qui occulte l’individualisme.

Aujourd’hui, la réalisatrice vit entre Alger et Paris. Mais contrairement à certains de ses personnages, Sofia Djama pense qu’il y a encore « quelque chose à construire à Alger ». Et notamment du cinéma. Sofia Djama compte parmi la jeune garde de réalisateurs qui tente de faire revivre le cinéma algérien. Une femme parmi des hommes. Une situation qui semble lui poser davantage de problème en France qu’en Algérie, « En France c’est difficile pour les femmes réalisatrices, il y a encore certains archaïsmes, le cinéma est un milieu assez macho. En Algérie, la question du genre ne se pose pas, c’est créer qui est compliqué ». Un obstacle qu’elle a su surmonter.

VIDÉO – Haut Courant filme le Cinemed #8

Entretien avec Laëtitia Eïdo, actrice du film Holy Air.
Durant le festival du cinéma méditerranéen, l’équipe de Hautcourant vous propose une série de vidéos sur les rapports hommes/femmes dans le septième art. De courtes interviews en lien avec l’actualité de l’affaire Weinstein.

SÉANCE DU JOUR #7 : Luna , en lice pour l’Antigone d’Or

En compétition officielle longs métrages de cette 39e édition du Cinemed, Luna (2017) de Elsa Diringer pourrait remporter l’un des sept prix, dont le prestigieux Antigone d’Or. Zoom sur la séance du jour.

Luna c’est le film de toutes les premières fois : premier long métrage pour la réalisatrice, première mondiale du film et première fois qu’un film tourné à Montpellier est en compétition officielle du Cinemed. L’équipe est presque au complet sur scène et l’émotion est palpable. Laetitia Clément, interprète de Luna, se montre aussi naturelle et lumineuse que dans le film. Issue d’un casting sauvage au sein de son lycée, elle raconte être passée « du délire de potes au rêve ». Elsa Diringer a trouvé en Laetitia « une femme de caractère, qui vibre à l’intérieur » et n’a pas hésité une seconde à la choisir. Ces personnages ne constituent en rien des caricatures. Ils apportent un réalisme et une vérité au film.

La première scène de Luna montre deux amies qui clament sur un scooter « Montpellier, Montpellier, à tout jamais ». Luna est belle, drôle et elle dévore la vie. Elle est amoureuse de Ruben et serait prête à tout pour lui. Jusqu’au jour où tout bascule, l’alcool, l’ivresse d’une jeunesse incontrôlable, en proie à une liberté dangereuse. Ces jeunes vont victimiser un homme « pour rire ». La force du nombre va jouer contre lui, impuissant et désarmé. Luna n’est pas insouciante, elle travaille dans une coopérative et vient d’obtenir son CAP. Tous ces jeunes représentent le miroir d’une jeunesse intermédiaire, ni des beaux quartiers, ni des banlieues, mais de la périphérie. Ils sont confrontés à des réalités difficiles mais les abordent sur un ton léger. Luna est intransigeante envers elle-même, elle ne doit jamais perdre la face. Elle incarne une génération de femmes partagées entre désir de plaire et émancipation. Elle n’assume pas tout ce qu’elle fait mais s’assume telle qu’elle est.

Luna c’est une ode à la liberté, à la vie et à l’amour. Les paysages montpelliérains se révèlent au son entêtant des fanfares. Luna grandit et change d’apparence pour aller à la rencontre d’elle-même. Elle accepte l’amour simple, s’ouvre à la musique et abandonne sa méfiance. Ces jeunes ne sont finalement pas si durs, ils ont besoin de se sentir libres et d’échapper à leur quotidien.

À la fin du film, l’humiliation change de camp, le rire se transforme en larmes et la haine en amour, la boucle se referme.

Après la projection, Elsa Diringer revient sur cette violence, thème principal du film. Elle en a fait l’expérience lorsqu’elle travaillait en collège et voulait témoigner sur « comment la violence peut-elle éclore de manière inexplicable et comment y faire face  ». Mais la légèreté reprend le dessus quand le Coco Fanfare Club, présent dans le film, inonde la salle de ses costumes colorés et de son rythme entraînant. La jeunesse battante laisse place à la « battle » de fanfares.

GRAND ENTRETIEN : Toledano et Nakache, pour le meilleur et pour le rire

Le succès de leurs comédies ne les a pas rendus Intouchables. Rencontre avec les « patrons » du cinéma populaire, toujours soucieux de se renouveler.

Ces deux-là n’ont que deux ans d’écart et une relation très forte. Olivier Nakache, 44 ans, précise qu’il est le cadet à qui Eric Toledano demande « de ranger sa chambre ». Leurs comédies sont remplies d’humour mais ils portent aussi en eux la joie de vivre et le désir de rire de tout. Ils sont complices et complémentaires. Leur rencontre – insolite – en colonies de vacances a donné le ton à leurs comédies. Elles sont éprises d’une vision optimiste d’un vivre ensemble mais surtout basées sur des aventures humaines. Les petits boulots et les expériences vécus ensemble inspirent tous leurs films.

Eric Toledano revient sur leurs débuts et leur volonté de « s’attaquer comme des alpinistes à ce monde du cinéma qui (leur) était totalement étranger ». Leurs parents auraient alors préféré les voir dans un travail « plus classique », pas sûr qu’ils aient toujours la même opinion à ce sujet après les nombreuses réussites. Leur duo est une force et leur permet de « vivre ces moments en synergie ». Olivier Nakache appuie sur l’importance de travailler en binôme : « C’est très motivant de trouver un alter ego dans l’écriture. Chacun est le public de l’autre ». Ils ne cessent d’ailleurs de se remettre en question et ne prennent jamais le succès pour acquis.

De l’art d’être humble et de relever de nouveaux défis

En 1999, ils avaient présenté leur premier court métrage Les Petits souliers au Cinemed et s’étaient confrontés au rire du public pour la première fois. Cette année, ils reviennent avec une rétrospective de leur oeuvre. L’occasion de voir tout le trajet parcouru. Mais ils assument l’étiquette de réalisateurs depuis peu de temps. Eric Toledano en témoigne par une phrase qu’il avait dite à Omar Sy lors de leur première rencontre : « Si tu n’es pas acteur, on est pas plus réalisateurs ». Leur humilité n’est en rien de la fausse modestie puisqu’ils n’ont pas pris la grosse tête après tous ces succès. Jusqu’à un certain nombre de films réalisés, les deux acolytes se disaient « plus spectateurs que réalisateurs ». Les deux hommes ont d’ailleurs fait preuve d’un effacement médiatique face à un Omar qui « est solaire et a pris beaucoup de lumière » mais ils se réjouissent de cette situation. Et même, s’ils ont maintenant plus d’expérience et de confiance en leur travail, Eric Toledano affirme : « au bout de six films (il a) encore le sentiment d’apprendre énormément sur les fonctions que peuvent avoir les dialogues… et sur (eux)-mêmes aussi puisque en même temps (ils) se dévoilent, c’est automatique ».

Olivier Nakache révèle les bénéfices de cette pression perpétuelle : « C’est elle qui nous tient éveillés et nous montre que rien n’est gagné, qu’on est pas encore arrivés ». Eric Toledano approuve : « Ces succès ne vous garantissent rien sur la suite ». Dans Le Sens de la fête, Jean-Pierre Bacri, interprétant Max le traiteur, clame : « Je joue ma vie à chaque soirée », eux jouent leur vie et leur carrière à chaque film. Après les 19,5 millions d’entrées pour Intouchables, ils ont ensuite eu plus de liberté dans le choix des thématiques de films. Mais Olivier Nakache se souvient qu’ils ont reçu « cette vague gigantesque sur la gueule » et même s’ils en ont profité un temps, ils ont continué à avancer et à se mettre en danger.

Ils ne recherchent pas la facilité, bien au contraire, Eric Toledano rappelle cette phrase « l’art naît de contraintes et meurt de liberté » (André Gide, ndlr) et précise que « parfois, même de façon masochiste, certains recherchent la difficulté ». Les contraintes permettent de révéler leur créativité lorsqu’ils font face à des défis.

Le Sens de la fête ou la métaphore de « la France au travail »

Leur nouveau film, Le Sens de la fête, est d’ailleurs une métaphore d’un plateau de cinéma et des difficultés rencontrées par une équipe de tournage. Eric Toledano insiste sur leur volonté de montrer les techniciens et organisateurs derrière les mariages et de braquer la caméra de « l’autre côté du miroir ». Au-delà du contexte du mariage, c’est surtout « un film sur la France au travail, sur comment on avance aujourd’hui en équipe dans un monde un peu anxiogène, pleins de difficultés et de violences mais aussi de réseaux sociaux et de changements technologiques ». Finalement, c’est le récit de l’adaptation à un monde en changements. Ils ont désiré dresser « une petite radiographie de la France telle qu’on la perçoit aujourd’hui ».

Les deux réalisateurs ont pour habitude d’évoquer dans leurs comédies des thèmes, pour la plupart graves tels que la tétraplégie ou l’immigration, sur un ton léger. Ce sont deux personnes engagées dans la vie. Ils révèlent les grandes lignes de leur prochain film, en écho à leur engagement qui dure depuis 20 ans. En effet, ils sont « investis dans des associations qui s’occupent de jeunes adultes et d’enfants autistes. Et, il est possible que (leur) prochain film traite d’une histoire dans ce contexte-là ». Ils mettraient ainsi la lumière sur les encadrants, dont on ne parle pas souvent, oeuvrant pour intégrer ces individus dans la société. Olivier Nakache précise « qu’il n’y a pas beaucoup de place pour les gens un peu différents ». Ils souhaitent continuer « d’essayer de faire rire les gens avec des sujets sociaux ».

Du rejet des étiquettes et d’une volonté d’être « populaire »

Souvent appelés les « patrons de la comédie populaire », les deux réalisateurs rejettent cette habitude de toujours coller des étiquettes. Eric Toledano se souvient : « à l’époque quand on était les ‘champions du box office’, le lendemain on pouvait aussi être ‘les champions de ceux qui se plantent’, si le film n’était pas réussi. On est pas fan des gens qui nous réduisent. On aurait pu être réduits à « box office » après Intouchables. Alors qu’on a réalisé Samba, un film sur les sans-papiers, on nous a dit ‘alors maintenant vous êtes politiques’ » s’agace Toledano. « Mais patrons, je veux bien après tout » plaisante-t-il.
Les réalisateurs préfèrent se concentrer sur leur métier et leurs films populaires. « Populaire à ne pas prendre au sens péjoratif » précise Toledano. Leur but est d’être vu, de s’adresser à tous et de toucher un maximum de personnes.

Les cinéastes parfois comparés au réalisateur Robert Altman sont flattés par cette analogie. « Elle est très valorisante » admet Toledano. Pour lui, la ressemblance entre leurs deux manières de faire du cinéma peut être la « façon d’écrire beaucoup de personnages sans jamais les abandonner en milieu de route ». Eric Toledano revendique l’idée de ne pas ouvrir une porte « sans se demander où (il) emmène le spectateur ». Ils s’entourent souvent de la même bande de potes avec Omar Sy, Jean-Paul Rouve, Joséphine de Meaux, Hélène Vincent, Jean Benguigui, Vincent Elbaz, ou Lionel Abelansky. Mais ces choix sont humains et, même si les affinités comptent, tout dépend des rôles. Olivier Nakache confie avoir « envie de découvrir d’autres acteurs, des gens (qu’ils ont) adorés dans d’autres films pour élargir encore plus la famille ».

Billy Wilder : « La comédie c’est de la tristesse déguisée »

Ils reviennent à la comédie populaire avec leur nouveau film, Le Sens de la fête. Ce retour aux sources rappelle leurs premiers courts et longs métrages Les Petits souliers ou encore Nos jours heureux. Après avoir réalisé des films « graves », ils ont eu la volonté et le besoin d’un film « pour rire ». « On veut détendre les gens, on pense qu’ils en ont besoin. Et nous-mêmes on avait besoin de se détendre » confesse Toledano. À l’instar de Billy Wilder, réalisant une comédie lorsqu’il était triste, il perçoit dans la comédie « une tristesse déguisée ». Eric Toledano explique que « derrière le rire, il y a le pleur », puis précise « qu’on a vécu des années très difficiles en France et en Europe, qu’on les vit encore, avec un climat anxiogène avec la montée des populismes, les attentats… Est-ce que ce n’est pas l’humour qui va nous sauver ? L’humour c’est la relativisation par excellence, la dédramatisation ». Dans Le Sens de la fête, cette phrase de Beaumarchais : « Je me presse de rire de tout, de peur d’être obligé d’en pleurer », résume bien l’état d’esprit des deux réalisateurs. Dans leurs films, rires et pleurs coexistent toujours. Eric Toledano insiste sur « comment le rire peut nous sauver de certaines situations ». Eux-même sont partis « se réfugier dans la comédie pour avaler ce moment qui était dur à digérer ». Bref, rire pour garder le sens de la fête.

VIDÉO – Haut Courant filme le Cinemed #7

Entretien avec Elsa Diringer, réalisatrice du film Luna et Laëtitia Clément, actrice du film.
Durant le festival du cinéma méditerranéen, l’équipe de Hautcourant vous propose une série de vidéos sur les rapports hommes/femmes dans le septième art. De courtes interviews en lien avec l’actualité de l’affaire Weinstein.

PORTRAIT DU JOUR #6 Lucas Mouzas : « Une équipe de documentaire c’est comme une équipe de rugby »

Lucas Mouzas est le réalisateur de Chroniques d’Ovalie, sélectionné pour ce 39e Cinemed dans la catégorie Regards d’Occitanie. Un documentaire en immersion dans une école de rugby familiale où la compétition va soudain bouleverser le plaisir du jeu.

« Chaque documentaire est une expérience unique », relève Lucas Mouzas, parisien de naissance qui vit aujourd’hui dans l’Hérault. Le réalisateur de 59 ans vient présenter à l’occasion du 39e Cinemed Chroniques d’Ovalie, sa dernière œuvre. Sans bagage universitaire « à une époque où l’on pouvait encore se former sur le tas » Lucas Mouzas commence à travailler comme photo-journaliste pour une agence parisienne en Amérique Latine avant de basculer rapidement vers la vidéo. « J’ai rencontré des cinéastes canadiens là-bas qui m’ont formé sur un tournage » raconte-t-il. Passé par le reportage télévisé, il réalise « trois films » dans cette partie du globe où il s’intéresse plus particulièrement aux populations amérindiennes. Après son retour en France, Lucas Mouzas préfère poursuivre dans le docu plutôt que de s’essayer au long métrage. « Le réel dépasse bien souvent la fiction » confie-t-il.
Repéré par le Cinemed, il vient y présenter à quatre reprises ses productions, comme A Choeur et à Cri (1999), Sur le sentier de l’école (2006), Le Mystère Toledo (2008)… Cette reconnaissance consacre une œuvre marquée par un fil conducteur: « la transmission, l’éducation que cela soit par l’art ou l’enseignement  » .

Avec Chroniques d’Ovalie, Lucas Mouzas s’immerge dans la mêlée du club de rugby du Pic Saint Loup à la politique atypique. Ici, on préfère, par exemple, parler « d’éducateurs » plutôt que d’entraîneurs. Ses trois enfants y ont joué. Le réalisateur a souhaité montrer comment un club pouvait résister à la tentation de la compétition pour valoriser l’enfant. « C’était intéressant de voir jusque où le club laisse l’enfant s’épanouir sans fixer la compétition comme objectif » relate-t-il. Travail au très long cours, ce documentaire aura demandé plus de deux ans de travail, « le temps d’obtenir la confiance des adolescents pour qu’il puisse se confier véritablement ».
« J’ai voulu faire un film sur l’humain, sur l’enfant et son passage à la vie d’adulte » explique Lucas Mouzas. Une manière de dénoncer aussi « l’individualisme » de la société face aux valeurs fraternelles du rugby. Des valeurs de solidarité, de partage que le réalisateur apprécie et fait partager à l’écran. Il fait le parallèle « une équipe de documentaire c’est comme une équipe de rugby, il faut un travail d’équipe pour que cela soit bien réalisé » relève le réalisateur héraultais.

Un travail d’équipe presque artisanal qu’il apprécie particulièrement :« ce que j’aime dans le documentaire c’est qu’on peut bricoler, analyse Lucas Mouzas, et que l’on à une certaine marge de liberté pour s’exprimer ». Cet « amoureux de la région » souhaite désormais travailler avec de jeunes réalisateurs.Pour transmettre, toujours.

VIDÉO – Haut Courant filme le Cinemed #6

Entretien avec Aure Atika, actrice et présidente du jury du Cinemed.
Durant le festival du cinéma méditerranéen, l’équipe de Hautcourant vous propose une série de vidéos sur les rapports hommes/femmes dans le septième art. De courtes interviews en lien avec l’actualité de l’affaire Weinstein.