Les Invisibles, une comédie sociale poignante.

Samedi dernier au Festival International du film politique à Carcassonne, le film Les Invisibles a remporté le prix de la réalisation. Entre rire et émotion, il raconte comment ces femmes de la rue vont réussir à s’en sortir.

Signé Louis Julien Petit, c’est l’adaptation du livre de Claire Lajeunie Sur la route des invisibles, ces femmes de la rue, trop souvent oubliées qu’il nous dépeint. Qui sont-elles ? Pourquoi ont-elles basculé dans la précarité ? Brisées par la vie, leur portrait est raconté avec force et humour.

Un système qui fonctionne mal, des problèmes familiaux, professionnels, qui vont les amener petit à petit à vivre dans la rue. Comment du jour au lendemain, tout s’est écroulé pour ces femmes ?  C’est à Arras, dans le Nord de la France, que le centre d’hébergement de jour, l’Envol ouvre ses portes à ces femmes de toutes âges qui traversent un moment difficile de leur vie. Brigitte Macron, Catherine Lara, Lady Di, des noms d’emprunts qu’elles se sont choisies pour conserver leur identité. Afin de les aider à s’en sortir et retrouver la vie qu’elle mérite, ce sont quatre personnes : Audrey, Hélène, Angélique et Manu qui vont se donner corps et âme pour leur redonner confiance.

Mais c’est une bien triste nouvelle qu’elles vont devoir annoncer à leurs pensionnaires : la fermeture du centre d’accueil d’ici trois mois, faute de moyen. Que vont-elles devenir ? Où vont-elles aller ? Audrey, une assistante sociale investie et passionnée par son métier, joué par Audrey Lamy, décide de mettre en place des actions concrètes pour aider chacune de ses femmes à s’en sortir avant de devoir fermer les portes du centre. Elle enchaine, rejoint par ses collègues, des initiatives toutes plus surprenantes les unes que les autres. Mais celles-ci vont s’avérer être payante. C’est épaulé par son frère Dimitri, admiratif devant son courage et son dévouement qu’elle tient le coup. Ces travailleuses sociales vont rendre fierté et dignité à ces femmes qui semblaient avoir tout perdu. C’est la tête haute que Brigitte Macron, Catherine Lara ou encore Lady Di vont reprendre leur vie en main.

Une comédie sociale bouleversante, où les rôles sont incarnés par des femmes qui ont réellement connu la rue. Des rôles écrit en amont, mais des histoires vraies comme celle de Chantal. La majorité d’entre elles ne sont pas des professionnelles, seules Julie incarnée par Sarah Suco et Catherine incarnée par Marie-Christine Orry le sont. Retransmettre le réel et éveiller les consciences aura pris trois ans à Louis-Julien Petit, le réalisateur. Un film d’amour, d’humour et d’humain, qui sortira dans les salles le 9 janvier 2019.

INITIATIVE – Dernier jour pour l’opération Sakado

Ce vendredi 15 janvier, c’est le dernier jour de l’opération Sakado à Montpellier.

-159.jpgL’idée consiste à composer seul ou à plusieurs un sac à dos pour un SDF avec quatre kits :

 Chaleur (homme et femme différenciés)

 Hygiène

 Festif

 Culture / Communication

Le sac peut être personnaliser pour encourager la personne en ajoutant un mot, une lettre, une dédicace à destination du destinataire.

L’opération permet de faire un geste de solidarité envers les sans-abri. Elle est menée depuis 2005 par l’association Sakado à l’occasion des fêtes de fin d’année.

Du travail à la rue

Ils sont là, toujours présents. Comme des ombres immobiles, œuvrant de leur misère quotidienne sur les trottoirs. Clochards, mendiants, et autres va-nu-pieds. On croirait presque les connaître après les avoir jugés. Et pourtant, on ne s’imagine que très peu leur vie antérieure, souvent par la peur que cette pensée engendre : celle du déclassement social. Beaucoup seraient surpris d’apprendre qu’au-delà de ces ombres immobiles, se tenaient autrefois des hommes mariés, des pères de famille, des cadres…

Ruben est de ceux-là. Tout le monde connaît ses pancartes provocantes : « trop moche pour se prostituer », « pour chaque don, un fan de Justin Bieber meurt »… Souvent drôles, elles cachent néanmoins une profonde mélancolie de son auteur. En vadrouille près de la librairie Gibert Joseph, ce Hollandais d’origine est arrivé en France en 2007, après avoir perdu son travail, son amour et sombré dans la drogue. Il était pendant 12 ans ingénieur informaticien, et gagnait plus de 20 000 € par mois. Un salaire élevé qui lui est monté à la tête et l’a fait vite succomber à l’euphorie de la drogue : cocaïne, crack puis héroïne ; jusqu’à 600 € de dépenses par jour ! Une situation financière délicate aggravée par le décès de son compagnon à cause du SIDA. « Mon petit-ami est parti… je culpabilise tous les jours depuis » ânonne-t-il au bord des larmes.

Le regard livide, la mine déconfite, les mains recroquevillées sur une maigre pancarte, Jean (52 ans) s’attelle à sa besogne habituelle sur la place Jean-Jaurès : quémander quelques pièces. En face de lui, sa femme, emmitouflée dans des serviettes, un livre à la main. Arrivé de l’Oise depuis cet été, Jean enchaîne les petits boulots depuis que son entreprise de transport a fermé, en avril dernier. Lui et sa femme avaient déjà des difficultés financières, mais ce licenciement forcé les a jetés dans la rue. « On a huit enfants, mais on leur a caché notre situation… » avouent-ils. Plus qu’une dégradation sociale, une honte. Alors le couple fait face : « avec ma femme, on est soudés, on veut travailler » explique-t-il.


« Quand on est heureux, en couple, on n’imagine pas que tout peut s’écrouler d’un coup. »

Plus loin, près du Polygone, Robin (57 ans) est là, posé sur sa chaise. La barbe grisonnante, un chapeau d’aventurier sur la tête ; une odeur de parfum embaume la conversation. Il parle un français impeccable, se tient bien, et se plaît à méditer sur ses conditions de vie. Cela fait maintenant trois ans qu’il fait la manche : « c’est à la fois une obligation et une sorte de témoignage » annonce-t-il. Tout s’est accumulé sur lui d’un coup : une séparation, des dettes, un problème de santé suite à son agression quand il était gardien de nuit. Licencié par la suite, Robin a cru tenir bon avant de sombrer. « La rue m’aide, je pourrais être chez moi, mais à quoi bon être en tête à tête avec la dépression… ? » rétorque-t-il. Alors quand il le peut, Robin descend dans la rue, brandit sa pancarte « marre d’être pauvre » et philosophe avec les badauds : « La rue, vous savez, c’est une agora. C’est un peu comme une tragédie grecque. »

Noël dans la rue

Repas, sapin, cadeaux, crèche… Chaque année, c’est le même rituel. À l’approche de Noël, les familles s’organisent pour rendre l’événement convivial. Certains pourtant sont laissés en marge de cette fête tant attendue. Noël a-t-il encore un sens lorsqu’on n’a ni toit, ni famille, ni argent ? Rencontre avec des sans domicile fixe dans les rues montpelliéraines.

Daniel Bodin, le questionnement social.

Dans le Hall de l’Hôtel de Ville de Montpellier, le photographe Daniel Bodin a exposé, du 13 au 23 octobre 2009, ses clichés pris lors de l’installation du village des Enfants de Don Quichotte en mai dernier, place du Peyrou à Montpellier. Il revient sur son expérience pour Haucourant.com.

Pourquoi avoir travaillé sur l’action des Enfants de Don Quichotte à Montpellier en mai 2009 ?

C’est avant tout la suite logique d’une démarche sociale que j’ai depuis quelques années. Je me penche en priorité sur les évènements sociaux et politiques. Cette expérience est un questionnement face à la régression sociale, une réflexion sur la nouvelle précarité qui s’installe dans notre société. Ce thème-là m’intéresse. Je voulais contextualiser les choses. Avec quelques-uns de mes contemporains, nous étions loin d’imaginer, dans les années 1970, qu’un mal être social tel que celui-ci nous toucherait. Nous sommes choqués face au monde d’aujourd’hui. Disons le clairement, c’est un retour au Moyen-âge. Ma démarche est simple : pourquoi aller jouer les grands reporters ailleurs, alors que la misère existe ici aussi, à Montpellier ?

J’ai approché les Enfants de Don Quichotte car c’est un très bon moyen pour communiquer avec les Sans Domicile Fixe. On a alors une facilité pour aborder le sujet. Dans la rue, il est délicat d’approcher une personne dans cette situation, comme ça, tout de go. Avec les Enfants de Don Quichotte, j’ai pu nouer des contacts avec eux. C’est très important pour moi car cela va me permettre d’approfondir le sujet. C’est exactement le même mode de fonctionnement que pour tout bon journaliste.

Qu’avez-vous voulu montrer sur vos photographies ?

J’ai une approche humaniste dans mes photographies. Je ne veux pas faire de misérabilisme, je veux sensibiliser avec des photos humaines. Alors, j’ai dû en lisser certaines. Par là, je veux dire que j’ai dû alléger émotionnellement la réalité pour qu’elle passe mieux. Je ne voulais pas montrer des gens en situation d’échec. Je voulais faire un constat ponctuel, faire ressortir l’humanité de l’individu, créer une fenêtre sur le monde. Mes photographies ne sont pas dimensionnées à la misère. Je m’exprime à travers la photographie. Cette exposition mériterait sans doute du texte, une légende, et même l’édition d’un livre. Mais je ne suis pas doué pour l’écriture, sinon je serais écrivain et non photographe. Il va falloir que je travaille sur le texte.

Quelle expérience ce fut pour vous ?

Ce fut avant tout un échange, un enrichissement réciproque. Cela m’a permis de revenir sur de nombreux préjugés que j’avais comme tout le monde malgré mon métier. Les SDF apparaissent souvent comme des personnes abruptes, baraquées, tatouées, dures. Finalement, ce sont des gens charmants. J’ai recueilli un nombre incroyable d’histoires personnelles extraordinaires, extrêmement difficiles à entendre pour le commun des mortels. J’ai fait un constat de la vie, avec une démarche sociale. J’ai aussi fait une autre découverte : le politique, à Montpellier, a un souci du social. J’en ai été étonné. Je ne le savais pas. Ce travail, au final, fut plus complet que je ne l’aurais imaginé.

Pourquoi cette exposition ?

Cela a été une volonté de la mairie de Montpellier. Au départ, elle n’était pas concernée par mon travail. Puis, peu à peu, elle s’est intéressée à ce que je faisais. Donc, elle m’a demandé d’exposer mes photographies dans le hall de l’hôtel de ville. J’ai été le seul maître d’œuvre. Mes partenaires ne savaient pas vraiment ce qu’ils attendaient de moi, ils m’ont alors laissé faire. J’ai donc dû tout conceptualiser. Cette exposition fut montée à l’emporte-pièce. Cela a été un vrai challenge !

Pourquoi certaines de vos photographies sont en noir et blanc, et d’autres en couleur ?

C’est une bonne question ! J’ai une attirance pour le noir et blanc. En faisant le tour de mes photographies pour l’exposition, je n’avais pas assez de matière dans ces tons là. Alors, j’ai fait le choix de mélanger deux sujets en une exposition. J’ai, d’une part, affiché un reportage journalistique, en couleur, à l’extérieur des panneaux d’affichage. Le néophyte accroche plus à la couleur. Comme en musique, il s’attache plus à une musicalité populaire qu’au jazz. Avec la couleur, j’ai voulu ramener de la légèreté. On réintègre le monde normal, la réalité. Puis, j’ai mis des photographies en noir et blanc, à l’intérieur, pour créer une intimité. C’est la partie galerie. Sur les portraits, je voulais donner un aspect plus dramatique.

Quelles ont été les réactions du public face à votre exposition ?

J’ai eu peu de retours. Globalement, on est allé vers un encensement de mon travail. Ce n’est pas un lieu idéal pour une exposition de ce type, pour que les photographies soient regardées avec sens. Le regard du commun est interrogatif mais glissant. Elles ont cependant été confrontées à un public large. La plupart du temps, on m’a félicité pour l’humanité de mes photographies. Il me manque toutefois l’avis de professionnels.

Les Enfants de Don Quichotte, des images et des maux.

Dans le cadre de la journée mondiale du refus de la misère, le 13 octobre, et des 25 ans de la Banque Alimentaire, la Mairie de Montpellier a souhaité sensibiliser ses riverains par le biais d’une exposition des photos de Daniel Bodin consacrées aux Enfants de Don Quichotte. Des clichés tirés des quelques jours qu’il a partagé avec les plus démunis : des visages abimés par la vie, des moments d’intimité, des instants de solitude et de solidarité…

Don Quichotte plante ses tentes sur la Comédie

« Ce qu’il y a de spectaculaire, ce n’est pas les tentes, ce sont les gens qu’il y a dedans ». Augustin Legrand, acteur et fondateur des Enfants de Don Quichotte ne cache pas sa satisfaction en voyant que plusieurs SDF ont répondu à l’initiative de l’association.
Après Avignon, Marseille, Lyon, l’organisation fait escale sur la place de la Comédie depuis mardi soir jusqu’à aujourd’hui. Le campement d’une vingtaine de tentes devrait grossir avec le bouche à oreille des sans-abris. «J’ai su par des amis que les Don Quichotte venaient. J’ai vu le carnage qu’ils avaient fait à Paris. Pour moi, le fondateur des Don Quichotte est au-dessus de Sarkozy», explique Mickaël Duvauchel, jeune SDF, depuis trois mois à Montpellier. Populaire chez les sans-logis depuis l’hiver 2006-2007 lors de l’installation des tentes au bord du Canal Saint-Martin à Paris, l’association milite pour les droits des mal-logés. «Bras armé» du Collectif des associations unies qui rencontre régulièrement le Gouvernement, les Enfants de Don Quichotte entament ce tour de France depuis 15 jours.
Une façon de rappeler qu’avec la fin de la trêve hivernale et la fermeture des centres d’hébergements, les expulsions peuvent reprendre. En France, 3,5 millions de personnes sont mal-logées selon le dernier rapport de la Fondation Abbé Pierre. «A Montpellier, ce qui est le plus visible ce sont les 18-25 ans, avec des chiens, mais parmi les mal-logés, il y a aussi des salariés», rappelle Augustin Legrand. Faire respecter les 20% de logements sociaux, forcer les propriétaires à rendre leurs logements salubres… L’association avance une centaine de propositions. «Il y a un consensus droite-gauche, ce qui manque c’est la volonté politique» martèle Augustin Legrand. Le 15 mai sera jour de rassemblement dans toutes villes. En attendant, prochaine étape, Toulouse.

Article paru dans Montpellier Plus le jeudi 2 Avril 2009

Don Quichotte plante ses tentes sur la Comédie

« Ce qu’il y a de spectaculaire, ce n’est pas les tentes, ce sont les gens qu’il y a dedans ». Augustin Legrand, acteur et fondateur des Enfants de Don Quichotte ne cache pas sa satisfaction en voyant que plusieurs SDF ont répondu à l’initiative de l’association.
Après Avignon, Marseille, Lyon, l’organisation fait escale sur la place de la Comédie depuis mardi soir jusqu’à aujourd’hui. Le campement d’une vingtaine de tentes devrait grossir avec le bouche à oreille des sans-abris. «J’ai su par des amis que les Don Quichotte venaient. J’ai vu le carnage qu’ils avaient fait à Paris. Pour moi, le fondateur des Don Quichotte est au-dessus de Sarkozy», explique Mickaël Duvauchel, jeune SDF, depuis trois mois à Montpellier. Populaire chez les sans-logis depuis l’hiver 2006-2007 lors de l’installation des tentes au bord du Canal Saint-Martin à Paris, l’association milite pour les droits des mal-logés. «Bras armé» du Collectif des associations unies qui rencontre régulièrement le Gouvernement, les Enfants de Don Quichotte entament ce tour de France depuis 15 jours.
Une façon de rappeler qu’avec la fin de la trêve hivernale et la fermeture des centres d’hébergements, les expulsions peuvent reprendre. En France, 3,5 millions de personnes sont mal-logées selon le dernier rapport de la Fondation Abbé Pierre. «A Montpellier, ce qui est le plus visible ce sont les 18-25 ans, avec des chiens, mais parmi les mal-logés, il y a aussi des salariés», rappelle Augustin Legrand. Faire respecter les 20% de logements sociaux, forcer les propriétaires à rendre leurs logements salubres… L’association avance une centaine de propositions. «Il y a un consensus droite-gauche, ce qui manque c’est la volonté politique» martèle Augustin Legrand. Le 15 mai sera jour de rassemblement dans toutes villes. En attendant, prochaine étape, Toulouse.

Article paru dans Montpellier Plus le jeudi 2 Avril 2009

Vivre dehors ne leur fait pas peur

A Montpellier, une jeune population errante vit en marge dans les rues de la ville. Ils affirment ne craindre ni la faim, ni les intempéries. Ils définissent leur quotidien comme un choix : celui de rejeter la société. La saison hivernale s’installe et s’annonce particulièrement froide, mais cela ne semble pas les effrayer.

Ce jeudi 8 janvier, à Montpellier, le thermomètre est passé en dessous des zéros degrés. Pourtant, les rues de la ville grouillent de monde. Pour beaucoup, les soldes ont commencé. D’autres, moins nombreux, ne sont pas là pour des emplettes, mais pour faire la manche.

« Ma maison, c’est le trottoir depuis que j’ai 19 ans », Virus, 33 ans, originaire de Caen, cuisinier de formation. Depuis qu’il est majeur, cet homme n’a toujours connu que la rue. Il ne travaille pas. Il s’est installé récemment à Montpellier car les hivers y sont moins rudes. Il a l’air grave de celui qui a déjà vécu mille vies. Encore jeune, son visage témoigne d’un passé difficile. Pourtant, il raconte son histoire, sans émotions, le regard vide, une bière à la main : « Je ne m’entendais pas avec mes parents, je suis parti de chez moi… J’ai choisi cette vie parce que je ne voulais pas me faire avoir par les patrons, la société et son système pourri ». Ses piercings et ses vêtements sombres aux imprimés morbides peuvent effrayer au premier abord. Pourtant, l’homme est propre, se montre poli et parle dans un langage châtié. La vie dehors ne semble pas l’effrayer : il dit avoir appris à se protéger et à se débrouiller seul : « Les Restos du cœur, je n’y vais jamais ! ». Il affirme avoir tout ce dont il a besoin grâce à ses revenus : il touche le RMI et fait la manche. Si cela ne suffit pas, il confie ne pas hésiter à fouiller les poubelles pour se nourrir.

« Ce sont les poivrots qui meurent de froid ! », Mat, 24 ans, originaire de Rennes, paysagiste de formation. Au chômage et SDF depuis cinq ans. Avec son visage d’ange et sa voix cassée, il explique : « Ils picolent et s’endorment dehors complètement saouls et débraillés. Pas étonnant qu’ils finissent par mourir de froid ! ». Puis il confie avec conviction : « Cela ne risque pas de m’arriver. Je sais me protéger du mauvais temps et je ne bois pas. Sinon je serais déjà mort ». Il affirme partager les mêmes valeurs que son ami Virus : « Je vis dans la rue parce que je rejette le système ». Pourtant, sa voix est soudain moins assurée.

Virus, Mat et leurs compagnons d’infortune, humains et canins, vivent dans un squat en périphérie de la ville. Une maison qu’ils ont « investie ». Ils affirment être heureux ainsi. Mais qu’ont-ils connu d’autre ? Vie choisie ou vie subie ? Là est vraiment la question…

Hébergement forcé: Un faux débat qui masque un vrai problème

Chaque hiver, ceux qui sont au chaud pensent particulièrement à eux. Justement, alors que le nombre de SDF retrouvés morts augmente chaque jour, Christine Boutin la ministre du logement a annoncé jeudi le lancement d’une « étude pour qu’on examine l’hébergement obligatoire en dessous de -6 degrés. » Une proposition qui fait écho au discours du président de la République lors du conseil des ministres mercredi 26 novembre: « Les pouvoirs publics ont une responsabilité et un devoir : c’est de ne pas laisser mourir les gens. » Qu’en pensent les principaux concernés ?

Un degré ce matin à Montpellier. La barre du zéro n’est pas franchie mais le froid tenaille déjà les orteils. A midi, sur le parking des Arceaux, les Restos du Cœur sont là comme à leur habitude. Une trentaine de personnes attend la distribution d’un repas froid. Parmi eux chacun a son histoire, sa situation. Un logement ou pas, un passé, un avenir dans la rue. Propre sur lui, droit sur ses jambes, un pull à col roulé façon BCBG, il sourit et demande: « il vous faut quelque chose ? » Ce jeune et plutôt beau garçon n’est pas bénévole pour les Restos mais vient pour manger. Dans les propos de Christine Boutin la ministre du logement, le caractère obligatoire de l’hébergement le gène. « On ne peut pas forcer quelqu’un contre sa volonté. »

Un jeune homme qui semble tout juste sorti de ses 20 ans rejoint le petit cercle qui s’est formé. « Avant, j’avais un boulot, pas de problèmes de logement. Tout ce qu’il me fallait. Un jour, je me suis retrouvé dans le besoin. Je pense que c’est mieux que ceux qui se retrouvent à la rue aient un endroit où dormir au chaud. » Un SDF intéressé intervient. Plutôt bavard, il se présente sous le nom de Patrick. A 48 ans, il en a vu. Dans la rue depuis des années, il est plutôt remonté. « On ne peut pas nous obliger à nous mettre au chaud. On n’est pas en Russie ! ». «Bon d’accord », reprend le plus jeune une cigarette roulée à la bouche, « Il ne faut pas obliger, mais il faut rassurer. Le 115, je n’ose pas le faire car j’ai toujours pensé que c’était seulement pour les fous. En plus ils ne sont pas disponibles 24h/24h, c’est faux. Ça arrive qu’ils nous raccrochent au nez ou qu’on nous rétorque que l’essence coûte cher… Il n’y a pas de structures pour les jeunes comme nous. Tout le monde est mélangé dans leurs centres. » Patrick fait preuve de logique: « S’ils obligent les gens à y aller, il faudra qu’ils construisent de nombreux foyers et c’est impossible. En France il y a 95 000 SDF recensés ! » Catégorique, il refuse l’hébergement d’urgence. «  Je n’y vais jamais » Son camarade Dominique pense que « ces endroits sont comme la prison ». Installé sur un terrain laissé à l’abandon il ajoute: « Quand on appelle le Samu social, ils ne viennent jamais sur notre terrain.  »

Le sentiment général ? Des SDF soit oubliés et négligés, soit forcés et contraints. Un « deux poids, deux mesures » qui ne laisse pas la place à un juste équilibre. Loïc, bénévole depuis 14 ans aux Restos esquisse un sourire las et embarrassé. «C’est compliqué. » dit il, «Eux, ils ne sont pas toujours d’accord pour aller dans ces structures d’urgence. Il faut leur laisser leur liberté. Mais d’un autre côté, si on les retrouve gelés c’est un peu notre responsabilité… Il faudrait trouver un compromis »

Il est 13h, les Restos du Cœur remballent. Deux femmes discutent. L’une d’elle ressemble à la marraine de la célèbre princesse à la chaussure. Drôle de fée au visage apaisant et aux rides timides qui semble avoir piqué les haillons de sa Cendrillon. C’est Marcelle ou Françoise, on ne sait pas trop… Une ancienne enseignante, parait-il, qui rougit, glousse et supplie un camarade d’arrêter lorsqu’il la présente comme une voyageuse cultivée et multilinguiste. « Moi j’ai un logement mais je pense qu’on n’a le droit d’obliger personne. L’obligation c’est la répression. Il y en a qui aiment bien être seul et n’apprécient pas la proximité avec un SDF en état d’ébriété. Ça ne se passe pas toujours bien là-bas. Il y a des vols, la promiscuité, les bagarres, l’alcool aidant. Il y a aussi ceux qui ont des chiens et qui ne peuvent pas les prendre avec eux. Mais je comprends l’idée de la ministre d’un côté, car il y en a qui meurent de froid et ce n’est pas normal. En plus, quand ils sont saouls, ils ne se rendent pas compte du danger. » Dédé nous rejoint. Pour lui, les choses sont simples. «Certains veulent y aller, d’autres ne veulent pas. C’est à eux de décider. Avec les vols, ils savent qu’ils vont ressortir à poil. Là-bas, c’est malsain, il y a de tout mélangé : des toxicomanes, des alcooliques… Il faudrait au moins des chambres individuelles»

Peu à peu, le groupe diminue, ceux qui savent où aller s’en vont. Les autres restent dans la rue. Sylvie discute encore. Méfiante, au tempérament bien trempé, elle se livre peu à peu. La rue, Sylvie y a vécu pendant presque un an, suite au décès tragique de son compagnon. « D’un côté, c’est une bonne chose mais on ne peut pas choisir pour quelqu’un d’autre. A l’époque, quand je dormais à la gare routière, ils me proposaient d’y aller mais je refusais. Je n’aurai pas aimé qu’ils me forcent. Il faut laisser le temps aussi aux personnes de vouloir accepter leur histoire ».

Qu’en pense le Samu social ? Au téléphone le contact est froid, une mauvaise expérience avec des étudiants en journalisme et une surenchère de boulot. On ne connaitra pas leur avis. Si ce n’est que la personne jointe rappelle que ce n’est pas l’hiver qu’il y a le plus de morts et nous invite à les solliciter aussi l’été, quand ils ont moins de travail.

Morceaux de vie, de galères, de tristesse et d’espoir. La rue c’est aussi et surtout des histoires différentes qu’il semble difficile de régler par des mesures collectives. Derrière les propos de Mme Boutin se cache un réel problème à propos de la qualité des logements d’urgence. S’il parait difficile d’obliger un SDF à dormir au chaud, lui en donner l’envie en proposant un logement décent, respectueux de son intimité et de sa sécurité, serait une réelle avancée.

Depuis le tollé déclenché par les paroles sa ministre, François Fillon a démenti. Nicolas Sarkozy pour sa part a remanié la proposition pour faire passer plus doucement la pilule qui reste en substance inchangée. A l’heure du 6ème SDF retrouvé mort en région parisienne en moins d’un mois, le président de la République propose ainsi d’emmener ces récalcitrants suicidaires dans un centre d’hébergement où ils feront le choix ou non de rester. Une mesure qui semble efficace pour éviter la culpabilité et la responsabilité de l’État dans la mort des SDF et qui revient à celle de la ministre si elle n’est pas complétée par une réelle réforme structurelle. Ces logements d’urgence doivent respecter l’intimité et la sécurité des occupants et se conformer à des règles d’hygiène strictes. En plus d’être forcés à aller dans ces logements, les plus têtus n’auront plus qu’à rentrer tout seul à pieds en se consolant : l’État pourra dormir tranquille.