Le d’OC, un média pour soigner les maux de la presse

Nouveau venu dans le paysage médiatique montpelliérain, le site le d’OC veut prendre le temps de décrypter l’information. Focus sur ce média qui propose un autre regard sur l’actualité.

Urgence : l’information est souffrante. Infobésité, carence du pluralisme journalistique et épidémie de fake news… Face à tous ces maux, le d’OC vous propose un traitement.
Créé en février 2017 par le journaliste Benjamin Téoule, l’objectif de ce pure-player est de « prendre le temps de raconter les histoires et les enjeux du territoire » comme l’explique son fondateur. Le nom du média révèle sa ligne éditoriale. Comme le docteur, « nous voulons ausculter l’information ». Le d’OC ambitionne de la traiter comme un documentaire, avec la prise de distance nécessaire. « OC » pour Occitanie, car c’est le média d’ici.

Le d’OC a été fondé pour « répondre à un besoin des citoyens qui ont envie de s’informer mais remettent en cause les traitements journalistiques de l’information. Aujourd’hui, le citoyen est saturé d’infos », déclare Benjamin Téoule. Ce média de proximité veut prendre le contrepied par une analyse des enjeux locaux. L’indépendance de ce site montpelliérain est indispensable pour produire une information de qualité. Contrairement aux autres médias locaux qui vivent principalement des fonds des collectivités locales, le d’OC ne reçoit aucune aide. Il est financé par les fonds personnels du fondateur et essentiellement par ses abonnements, plus de 300 au bout de 10 mois. Le contenu payant (4,90 euros par mois pour la formule annuelle) est ainsi essentiel pour garantir sa liberté éditoriale.

L’équipe du d’OC se compose de quatre pigistes, du directeur de la publication Benjamin Téoule, de photographes et d’une équipe qui gère le site internet. Avec son « petit » budget (dont nous ne connaissons pas le montant), le d’OC est paru en version magazine papier cette année uniquement pour promouvoir le média en dehors d’Internet. Ce média très ambitieux propose des enquêtes, des reportages, des interviews, des portraits et des grands entretiens. « Je pense que c’est par la force de nos sujets, que l’on ne retrouve pas forcément ailleurs, et par la force de nos révélations que nous pouvons nous faire connaître » déclare Benjamin Téoule.

Le d'OC

Quels sont les projets du d’OC ?

« Le principal objectif est d’asseoir ce nouveau média qui doit prendre sa place dans le paysage médiatique », affirme Benjamin Téoule. À terme, son ambition est d’augmenter le nombre de publications avec au moins deux articles par semaine (au lieu d’un article minimum actuellement) et de sortir de Montpellier pour s’étendre sur le reste de la région.
Pour résumer, que dire à quelqu’un pour l’inciter à s’abonner au d’OC ? « S’il y a de la défiance envers certains médias, le D’OC a une totale indépendance, les articles sont réalisés par des journalistes professionnels, et le D’OC est complémentaire des médias qui existent déjà. Nous rejoindre, c’est participer à l’avènement d’un média et lui garantir son indépendance », répond le directeur de la publication.

Traiter l’information locale avec un regard distancié est une ligne éditoriale adoptée par de plus en plus de médias comme Marsactu ou Médiacités. Le d’OC, qui n’a même pas encore un an, est ambitieux mais acquiert déjà la reconnaissance de ses pairs. Certains de ses articles ont été repris par d’autres médias. Son enquête sur les liens très étroits entre le maire de Montpellier, Philippe Saurel et la famille Iborra a été publiée également par Médiapart, et son enquête sur les soupçons d’emploi fictif de la députée européenne du Front National, France Jamet, a été citée par Libération.
Un premier pas pour que ce « petit média » devienne « grand ». Vous l’aurez compris, le d’OC est un média à consulter sans prescription.

Sabine Torres (dijOnscOpe), indépendante et incorruptible

Fondatrice de dijOnscOpe, premier pure player d’information régionale à devenir payant, Sabine Torres fait figure de pionnière dans le domaine de la presse en ligne locale. Portrait d’une femme qui sait ce qu’elle veut.

Interview de Vincent Truffy: les confidences d’un journaliste de Mediapart

Jeudi 22 octobre, Vincent Truffy, journaliste à Mediapart, le site d’informations en ligne d’Edwy Plenel, a rendu visite aux étudiants du Master 2 Métiers du journalisme pour leur dispenser ses précieux conseils autour du thème: « écrire sur le web ».

Vincent Truffy a du métier, et pourtant c’est avec une grande simplicité qu’il s’est prêté au jeu de l’intervieweur interviewé. «Un exercice dont je n’ai pas l’habitude mais auquel je me prête de bonne grâce», a t-il expliqué. Il a surtout consacré une journée entière à dispenser de précieux conseils techniques en matière de média sur le net aux étudiants du master de la fac du Droit et Science politique.

L’avenir de la presse en ligne n’est plus à démontrer et beaucoup d’entre nous seront amenés à utiliser, maîtriser et adopter ce média. De Twitter, en passant par Facebook, sans oublier les nouvelles fonctions proposées par Google, comme Googlereader qui permet de faire sa propre revue de presse en fonction de ses centres d’intérêt, tout y est passé. Non sans perdre le fil de temps à autre, ce qui a provoqué quelques cafouillages et des éclats de rires. La nouvelle technologie ne s’apprivoise pas si facilement… Même si Vincent Truffy a su être un excellent professeur, d’une grande patience.

Le web est un outil sans cesse en renouveau que même lui doit apprendre à maîtriser au quotidien depuis son arrivée à Mediapart. Pourtant Vincent Truffy est un précurseur, puisqu’il a contribué au webjournalisme français depuis ses prémices à la fin des années 1990 en participant à la création du Monde Interractif en 1996. Tout jeune, à 22 ans, il débute sa carrière au quotidien Le Monde comme secrétaire de rédaction dans un premier temps, puis pour les suppléments et publications. Avant de devenir rédacteur en chef adjoint chargé d’édition. Après quatorze ans de bons et loyaux services au sein de ce prestigieux journal, il a décidé à 36 ans de se lancer dans une nouvelle aventure au côté d’Edwy Plenel, ancien directeur de la rédaction du Monde: Mediapart. Dans l’interview qu’il a accordée à Hautcourant.com, il explique les raisons de ce choix, sa façon de travailler avec toute l’équipe mais aussi les différences entre son expérience au Monde et celle à Médiapart. Un témoignage à ne pas manquer.

Interview de Vincent Truffy

Jean-François Julliard : RSF indésirable

A l’occasion de l’organisation coordonnée du Off des États Généraux de la presse par Médiapart et Reporters sans Frontières, nous avons rencontré Jean-François Julliard le jeudi 27 novembre 2008. Le jeune secrétaire général de RSF a pris la suite de Robert Ménard il y a deux mois, après avoir œuvré à ses côtés pendant dix ans.
Dans une interview accordée à Haut Courant, il nous livre son sentiment sur les États Généraux de la presse après s’en être vu refusé l’accès, son regard sur la situation de la presse écrite en France. Une position engagée, mais néanmoins tempérée et optimiste.

Il nous explique en quoi RSF s’est trouvé indésirable au sein des États Généraux organisés par le gouvernement :

La soirée du 24 novembre au Théâtre de la Colline, ou « Off des États Généraux de la presse » donnera lieu à un texte commun engageant à la défense de la liberté de la presse, nommé « Appel de la Colline » :

RSF nuance cependant la position alarmiste de Mediapart quant au phénomène de concentration des médias en France :

Le principal danger est représenté par la suppression de la clause de conscience qui faciliterait le renforcement de ces grands groupes plurimédias dont il ne nie pourtant pas la nécessité :

Grâce à son regard éloigné, il considère que la presse française est forte de son indépendance. La crise qu’elle subit ne serait en aucun cas une crise de l’offre, comme l’affirment une bonne partie de la profession ( …..) ainsi que les rapports dont s’inspirent les commissions mandatées par l’Élysée :

Pour Jean-François Julliard, la crise est avant tout économique, la presse subissant de plein fouet la révolution Internet : une fuite des lecteurs qui s’explique d’abord par une crise de confiance née au lendemain du 11 septembre :

A l’heure où « une information dissimulée par un titre de presse serait immédiatement dénoncée et diffusée sur Internet », l’organisation représentée par Jean-François Julliard, particulièrement engagée dans le domaine de la liberté de la presse, se veut malgré tout « confiante dans l’avenir de la presse française ».

François Bonnet : Un « énorme simulacre de l’Élysée »

Après avoir quitté précipitamment la commission Numérique des États Généraux de la presse écrite, François Bonnet, directeur éditorial de Mediapart se lance pour Haut Courant dans une vive critique de cette « concertation » organisée par l’Élysée dans laquelle tous ses confrères se seront rués. Il insiste sur le conformisme des rédactions, symptôme de l’actuelle crise d’indépendance que subit la presse française. Nous l’avons rencontré dans les locaux de Mediapart à Paris le lundi 24 novembre 2008.

François Bonnet explique la manière dont il a été convié par Bruno Patino à participer aux États généraux:

Très vite, il a émis des réserves quant à l’organisation de ce Grenelle, mettant en cause notamment la présence de membres du cabinet de Nicolas Sarkozy au sein de chacune des commissions. C’est pourquoi il a donc soumis à celle présidée par Bruno Patino les propositions suivantes : transfert des États généraux sous la tutelle du Parlement, mise en place d’une procédure de vote et remise en cause de la représentativité des invités :

François Bonnet s’est vu opposer une fin de non-recevoir, il a donc « claqué la porte » après seulement 17 minutes de discussion :

Cette fin de non-recevoir ne déclenchera pas de débat au sein de la commission : il n’était pas question de procéder à des votes. François Bonnet s’étonne que « des journalistes comme Laurent Joffrin ou Frédéric Filloux puissent accepter ce fonctionnement » ; il est encore plus sceptique quant au choix de Rue89 d’y « aller sans illusion » :

Mediapart a donc décidé d’organiser une soirée de réaction, le Off des États Généraux de la presse, pour mettre en garde un lectorat exclu des discussions sur la question de l’indépendance du journalisme :

Les seuls à avoir rejoint Mediapart dans l’organisation du Off sont Reporters Sans Frontières ; Bonnet considère que la ruée vers les États Généraux de l’ensemble de leurs confrères est un des symptômes de la crise :

Le directeur éditorial de Mediapart dénonce ensuite le fait que, comparé à d’autres pays, la presse française est une des plus massivement aidées par l’État.

François Bonnet déclare qu’en fait d’aides publiques, la seule revendication de Mediapart concerne l’égalité de traitement entre les sites attachés à des titres papier et les « pure player », ou sites d’information indépendants quant au taux de TVA.
Il nous explique ensuite ce qui constitue pour lui le cœur de la crise :

Avec l’exemple du journal Les Échos racheté par Bernard Arnault, il termine son propos par une critique du conformisme de la presse française :

Mediapart et RSF font de la Colline « l’antichambre de l’espérance »

Lundi 24 novembre 2008 à 20h30, Médiapart et Reporters sans Frontières présentaient au Théâtre de la Colline, à Paris, le « Off des États Généraux de la Presse ». Tout au long de la soirée, sociologues et journalistes ayant répondu à l’appel ont unanimement condamné l’ingérence du Président de la République dans une néanmoins nécessaire réforme de la profession.

L’invitation aura été lancée par communiqué de presse à l’ensemble de la profession tandis que le lectorat était prévenu par une vidéo diffusée sur les sites Internet des deux organisateurs, relayée au sein de la communauté Facebook. Arrivé aux portes du théâtre, 500 personnes de tous âges sont accueillies par une poignée de militants d’Acrimed et du futur Nouveau Parti Anticapitaliste leur annonçant, déjà, une autre manifestation le 27 novembre au Musée Social à 18h.

A l’intérieur, on s’installe dans les fauteuils du bar en attendant que la salle ouvre ses portes. On aperçoit déjà l’équipe de Médiapart et Jean-François Julliard, secrétaire général de RSF, recevant Emilien Jubineau, Alain Genestar et Jacques Bouveresse. Quelques étudiants du CFJ (Centre de Formation des Journalistes, à Paris) sont présents : «On vient par curiosité, pour avoir un autre point de vue sur les États Généraux de la Presse».
Tandis que la salle se remplit, un court documentaire intitulé Presse et Pouvoir est projeté en écran géant. Il revient sur la relation des journalistes avec le Président de la République, d’Albert Lebrun à Nicolas Sarkozy. La projection se termine sur l’actuel chef de l’État interpellant le directeur de publication de Libération : «Vous parlez de pouvoir personnel, Monsieur Joffrin, mais dites-moi combien de unes Libération m’a consacré ?»

Lever de rideau

La salle est désormais quasi-comble, le lecteur est entouré en majorité de professionnels, observateurs ou participants. Les absents « sont en train de passer à côté de l’essentiel. Dans quelques mois, ils se réveilleront avec la gueule de bois, mais il sera trop tard… » prophétise Philippe Schröder, président du Club de la presse section Nord-Pas de Calais. L’occasion de mettre en avant l’originalité de la position de Médiapart dans le paysage de la presse française. Invité à participer à la commission « Presse et numérique » par Bruno Patino, le journal en ligne aura été le seul média à se retirer après 17 minutes seulement de discussion. Reporters sans Frontières s’associera à l’initiative après s’être vu refuser l’accès aux Etats généraux.

«La réalité n’a aucune importance, seule la perception compte» : la phrase dénoncée par Edwy Plenel, co-fondateur de Médiapart, est de Laurent Solly, alors directeur adjoint de la campagne présidentielle du candidat UMP. La formule choque, l’auditoire est capté. Il s’agit ce soir de clamer haut et fort l’impérieuse nécessité d’assurer l’indépendance du journaliste. Plus que jamais, c’est l’activisme de l’Élysée qui est mis en cause : «Sarkozy qui crée des États Généraux de la Presse, c’est comme créer un ministère de la laïcité et le confier à Benoît XVI» (Caroline Fourest de Charlie Hebdo).

Premier acte – Témoignages

Il y aura deux parties dans cette soirée. Dans un premier temps, des journalistes viendront témoigner des pressions qu’ils subissent dans l’exercice de leurs fonctions. Le second temps sera consacré à la discussion avec des membres d’associations, des sociologues, des intellectuels.

Sur grand écran ou sur scène, les journalistes atteints dans leur indépendance défilent à un rythme effréné. Alain Genestar rappelle les pressions politiques qui ont conduit à son éviction de la direction de la rédaction de Paris Match. «Il existe deux phénomènes dans la presse française aujourd’hui : la fascination qu’exerce Sarkozy sur les directeurs des journaux, et la peur des journalistes de perdre leur travail». Puis interpelle la salle : «Peut-on admettre en France que le Président exerce une telle pression qu’on en arrive à virer un journaliste ?» Laurent Mauduit témoigne quant à lui de la difficulté d’être journaliste économique par les temps qui courent : censuré au Monde pour une enquête sur les Caisses d’Épargne, il est une fois de plus mis en accusation pour l’avoir poursuivi pour Médiapart. «Comment être journaliste aux Échos, maintenant propriété de Bernard Arnault ?». L’une d’entre eux, Leïla de Cormorand, prend la parole et confirme les «conflits d’intérêt potentiels», d’autant que le fils du propriétaire de LVMH est membre du Comité d’indépendance éditoriale du quotidien…
Parmi les nombreux intervenants, on retiendra Emilien Jubineau et Joseph Tual, victimes du zèle de la justice, qui évoqueront les multiples gardes à vue qu’ils ont vécu, et vivent encore, dans l’exercice de leur profession. En apparition vidéo, on notera la contribution d’Audrey Pulvar, rappelant que la pression exercée sur le journaliste peut aussi se faire par le manque de moyens matériels qu’on lui accorde. La salle applaudit après chaque intervention, rit parfois, s’offusque, souvent.

Vient alors pour l’assemblée le moment de l’entracte. Les comédiens Anouk Grinberg et François Marthouret entrent en scène, pour lire d’une voix solennelle des textes de Marc Bloch, Albert Londres, Hannah Arendt ou encore Albert Camus : «Un pays vaut souvent ce que vaut sa presse» (extrait de l’Éditorial de Combat, en 1954).

Deuxième acte – Pistes de réflexion

Les intervenants de la deuxième partie lanceront ensuite des pistes de réflexion devant un auditoire plus clairsemé mais toujours aussi attentif : comment, en pleine crise de la presse, retrouver la confiance du lectorat et la pérennité financière ? L’intervention pleine d’humour et de piquant de l’illustre blogueur Philippe Bilger, avocat général près la Cour d’Appel de Paris, détend l’atmosphère. Il affirme : « Les blogs ne vont pas contre les médias. Au contraire ! C’est un moyen de leur donner une importance et une visibilité dans l’espace public ».
C’est au tour de Bernard Stiegler, sociologue et philosophe, de prendre la parole : « la presse française est fondamentalement menacée de disparition ». Il explique qu’elle est une composante essentielle du système démocratique mais qu’elle est actuellement absorbée par le secteur des industries culturelles qui visent avant tout à produire du contrôle gouvernemental : c’est la notion de « psycho-pouvoir » (ou « société du contrôle » chez Gilles Deleuze). Il préconise donc la « reconstitution d’une intelligence collective pour reconstruire un espace public ravagé ».
Pour Cyril Lemieux, sociologue des médias et auteur de Mauvaise Presse (2000), « l’important, c’est de convertir l’indignation morale en action politique ». Malgré la pauvreté de la réflexion des politiques sur la presse, à gauche comme à droite, il incite à la défense ardue du statut de 1947.
Le dernier mot reviendra à Jacques Bouveresse, Professeur au Collège de France : citant Karl Kraus, il condamnera le « pouvoir de l’argent » et confiera son « rêve d’une presse qui cesserait de transmettre le message du pouvoir ». A ce sujet, il cite l’exemple de l’arrestation des saboteurs présumés des caténaires de la SNCF, « terroristes se réclamant de l’ultra- gauche » : un sujet dans lequel se sera engouffrée la presse, « s’excitant au lieu de comprendre ».

Dernières tirades- L’appel de la Colline

Entre conscience profonde de la crise actuelle et espoir de meilleurs lendemains, la réunion illustre finalement la maxime d’Edwy Plenel : « L’inquiétude est l’antichambre de l’espérance ». Tandis que le collectif RAJ (Réunion des Associations de Journalistes) déplore la « perte du sens même du métier », François Malye, président du Forum des sociétés de journalistes, encourage les journalistes et leurs lecteurs si rarement réunis à profiter de l’occasion pour se fédérer dans la défense d’un bien commun : « Vive la crise ! ».
La soirée se terminera tard dans la nuit, sous les applaudissements d’un public qui regrettera seulement de n’avoir pas pu interpeller directement les acteurs du débat, comme il était prévu à l’origine : « C’est dommage, ça m’a beaucoup intéressé, mais j’aurais aimé réagir… » (Catherine, 55 ans, conteuse et abonnée du Théâtre de la Colline). Et jusque dans les couloirs du métro Gambetta, on entend: « C’était vraiment bien : on en ressort tout secoué ! Il y a de quoi se poser de sérieuses questions… Maintenant, le tout, c’est d’agir ! ».

Ah ben web mais bon

Le pôle 3 des Etats généraux de la presse reprend la réflexion sur le web et les modèles de journalisme qu’il importe. Seulement rien de concret n’en est sorti pour l’instant. Conscients du vide à occuper, les sites web d’information ont pris les devants. Exemples.

« Internet et les nouveaux modèles », s’il est un intitulé qui laisse espérer un vent de renouveau sur la presse française c’est bien celui du pôle 3 des Etats Généraux de la Presse Ecrite. Or, pour l’instant, c’est plutôt calme plat sur la mer numérique. Pas même une légère brise à l’horizon du .com. Certes, la révolution web vient tout juste d’entamer sa marche et les susnommés Etats Généraux ont à charge d’y répondre de la manière la plus adéquate possible, mais à l’heure numérique rien de concret, pas même un remous théorique n’émane du « think tank » présidé par Bruno Patino, l’ex patron du Monde-Interactif. De « visionnaire et reconnue » [Voir son discours inaugural du 2 Octobre]] , la réflexion plébiscitée par Nicolas Sarkozy se cantonne pour le coup à l’invisible et l’indiscernable. Même constat sur la toile, où le roulis règne en maître : quand [Rue 89 se prête au jeu, « sans illusion », MediaPart organise ses propres états généraux. Et, tant craints qu’isolés du débat, les blogueurs tanguent entre l’incrédulité et l’incompréhension la plus totale. Le triste naufrage d’une idée au départ pas si mauvaise : des Etats généraux de la presse pour sauver la presse.

Après plus d’un mois de concertations alambiquées aux aboutissements encore incertains, l’on pourrait penser qu’Internet et ses plumes ne sont pas vraiment les bienvenus aux Etats Généraux de la presse, et l’on aurait presque tort de se priver.

Comme à son habitude, Nicolas Sarkozy n’a pas tourné sept fois son curseur dans sa fenêtre avant « de lâcher son com’ » au discours inaugural du 2 Octobre. Selon le président, « pour le moment en tout cas, la presse numérique ne constitue pas un modèle alternatif rentable ». L’instigateur des Etats Généraux critique par ailleurs, comme l’avait fait Danièle Giazzi l’auteure du rapport éponyme avant lui, « le respect incertain de la propriété intellectuelle ainsi que le risque de relâchement de la qualité de l’information », supposés symptômes d’un world wide web fourre tout. Entre autre chose, le fait que les éditions électroniques de journaux proposent sans frais les archives du support papier n’est pas pour aider au constat déjà bien terne de l’Elysée. Des sites officiels qui participent à « leur propre concurrence pour rien » et une gratuité qui « aggravent les problèmes», bien loin d’enfoncer les portes le bilan présidentiel ferme les fenêtres.

C’est un fait, Nicolas Sarkozy ne croit pas, et ses amitiés propriétaires de la presse française non plus, au média Internet. Minoritaire, jugé impropre à une information de qualité et surtout inadapté aux logiques de rentabilité d’une entreprise de presse, le média numérique représenterait aux yeux du président « un espoir (…) mais aussi beaucoup de menaces ».

Alors, la réflexion sur le net n’est-elle pas à chercher du côté du banc des accusés, le net lui-même ? Car, sauf en de rares exceptions (Télérama, plus récemment Marianne et Le Parisien), la presse papier apparaît bien incapable de réfléchir posément aux Etats Généraux ainsi qu’à l’avenir de la presse qu’ils dessinent. Ce n’est un secret pour personne, les sites d’information n’en sont encore qu’à leurs balbutiements. Ses égéries, à l’instar du Monde Numérique, seraient bien en mal de survivre sans le support alimentaire des médias papiers, audiovisuels en plus de l’aide « substantielle » des agences de presse. A cet égard, Rue 89 et MediaPart ont pour ainsi dire un clic d’avance. Information gratuite, payée par la publicité et la conception de sites web d’une part, journal numérique pour abonné de l’autre, les deux sites d’information exclusivement webienne incarnent deux alternatives économiques créatrices. Partis de rien si ce n’est leur nom, leur savoir faire et l’envie de réussir là où les médias traditionnels (qui les ont formés) ont échoué, Rue 89 et Mediapart : deux médias professionnels, deux exemples à la rentabilité encore à prouver d’un possible autre choix que celui proposé par Nicolas Sarkozy. Celui des grands groupes appuyés sur les agences de presse [[Recommandation 9 du Rapport Giazzi : Doter l’Agence France Presse d’un statut et d’une
direction pérennes, soutenir son projet numérique. Danièle Giazzi estime en outre qu’il « il est indispensable de renforcer le rôle de l’AFP (…), cette institution joue un rôle central et prééminent dans la qualité de l’information diffusée par les médias français.»]] et la notion de « marque » exportable d’un média à l’autre. Car dans les rédactions de ces tout jeunes médias, tous les rédacteurs ou presque accusent d’une certaine expérience dans les médias traditionnels. Un milieu formateur, qui, semble-t-il, ne répond plus à leurs attentes fondatrices, celles que l’on se forge sur le terrain et que l’on inculque normalement dans les écoles sans jamais s’en défaire : l’objectivité d’abord, l’anticonformisme ensuite, l’information avant tout.

Ces médias uniquement internet, comparables à Bakchich et Arrêt sur Images, le Rapport Giazzi déposé en septembre dernier sur le bureau du président de la république compte bien leur apporter une aide financière méritée. Celle dont jouissent les médias traditionnels et leurs sites web depuis plusieurs années déjà [[Recommandation n°5 du rapport Giazzi : Élargir les aides de la commission paritaire aux nouveaux supports d’information, extension du régime de TVA réduite aux publications uniquement Internet.]] . Un juste retour des choses voire un rééquilibrage dira-t-on. Car, si l’est des journaux qui informent, qui ont du moins tenté de le faire durant la tenue des Etats Généraux de la Presse, ce sont bien les médias Internet (nous vous invitons à ce titre à découvrir le site norovision.fr qui développe une analyse des médias des plus pertinentes). Au risque, comme ce fut le cas pour Arrêt sur Images, de s’en voir exclu.

Ce qu’il en ressort pour l’internaute lambda? Pas grand-chose de gratuit en tout cas. Débourser quelques euros pour connaître le futur de la presse, c’est parfois cher payé mais actuellement la seule option possible devant l’insuffisance du milieu en matière d’autocritique.

 » Sans lectrice ni lecteur, il n’y a pas de presse « 

Au moment où se tiennent les États généraux de la presse, un acteur pourtant incontournable est encore laissé pour compte : le lecteur. Interpelé par un communiqué publié fin octobre, l’Élysée n’a pas donné suite aux attentes des associations et sociétés de lecteurs qui demandaient à y être représentées. A l’occasion de la soirée « Presse libre ! » organisée par RSF et Mediapart le 24 novembre 2008, associations, intellectuels et journalistes ont pris la défense des lecteurs.

La question a déjà été posée plusieurs fois, notamment par les journalistes de Mediapart ou de Rue89 : qu’en est-il de la place des lecteurs dans ces États généraux de la presse ? En effet, si il y a UN absent de ces discussions, et non des moindres, c’est bien le lecteur ! Pourtant, comme le rappelle si simplement le communiqué publié à ce sujet par plusieurs associations et sociétés de lecteurs le 27 octobre dernier : « sans lectrice ni lecteur, il n’y a pas de presse ». Une évidence qui repousse le « grand chantier » de Nicolas Sarkozy dans ses propres contradictions : comment moderniser la presse française sans prendre en compte l’avis de celles et ceux à qui elle est destinée ? Pire encore, comment réduire le lecteur à un simple consommateur, quand il doit être un acteur du jeu démocratique ? Pour que la presse ne soit pas réduite à « vendre les « minutes disponibles de nos cerveaux » », privilégiant la rentabilité à la qualité de l’information.

Un mois après cet appel, le constat est toujours le même : les lecteurs ne sont pas invités à prendre part aux débats. Zina Rouabah, coprésidente de la société des lecteurs de Libération, le rappelait lors de la soirée « Presse libre ! » organisée par Mediapart et RSF (Reporters Sans Frontières) le 24 novembre dernier. « Il faut croire que le lectorat « Tiers-État » n’a pas été entendu » ironisait-elle à la tribune du théâtre de la Colline. Et ce n’est pas faute d’avoir essayer de s’investir. Depuis août, ils n’ont cessé d’interpeller Emmanuelle Mignon, conseillère du président de la République en charge du dossier des États généraux, mais leurs revendications sont restées sans réponse.

« Fédérer journalistes et lecteurs »


Intellectuels et journalistes, présents aux cotés d’Edwy Plenel (directeur de publication de Mediapart) et Jean-François Julliard (secrétaire général de RSF) ont voulu apporter un soutien nécessaire à ce « public » mis à l’écart des discussions sur « sa » propre presse. Pour Bernard Stiegler, docteur à l’École des hautes études en sciences sociales, « le lecteur n’est pas un consommateur, mais un individu qui désire développer son esprit par l’information ». Il alerte sur « la menace d’une aliénation de l’esprit public » au profit d’une poignée de privilégiés. François Malye, grand reporter au Point et membre du forum permanent des sociétés de journalistes, estime pour sa part qu’« il faut fédérer les journalistes et les lecteurs ». Sans ce préalable, il n’y aura « que des revendications de patrons en phase avec les attentes de la présidence de la République », au détriment de celles des citoyens.

Une enquête[[Enquête réalisée pour le compte du quotidien 20 minutes par SSI (Survey Sampling International)]] révèle que plus de 40 % des lecteurs de presse quotidienne (payante et gratuite) considèrent celle-ci comme garante de la liberté démocratique. Pour défendre cette liberté, il est indispensable que le lectorat « Tiers-États » puisse faire entendre sa voix, avant d’être laissé pour compte dans l’indifférence générale. Selon cette même étude, 17,6% des Français ont entendu parler des États Généraux de la presse et seulement 11,6 % se sentent concernés par les problèmes de la presse. Un manque d’intérêt qui masque la menace réelle qui plane sur le pluralisme et la qualité de l’information en France.

« La presse n’est pas un service public »

Le vendredi 17 octobre 2008, nous avions le plaisir de recevoir Pascal Riché, co-fondateur et rédacteur en chef de Rue89.com. Fondé en 2007, ce site d’information généraliste et participatif a été conçu comme une alternative à la presse traditionnelle. C’est en réaction à la crise qui les touchait en tant que journalistes de Libération que Pascal Riché et Pierre Haski, accompagnés de Laurent Mauriac et Arnaud Aubron ont lancé ce projet.

Pascal Riché nous explique leur choix de la gratuité de l’accès au site, vu comme une propriété génétique d’Internet, légitimant ainsi le recours à la publicité :

Le site n’a cependant pas encore atteint son équilibre financier, ne bénéficiant pas des subventions accordées aux journaux traditionnels se lançant sur la toile. Pascal Riché déplore cette distorsion de la concurrence :

On pourrait croire que l’indépendance financière par rapport au pouvoir politique leur garantit une certaine liberté. Au contraire, il s’avère que Rue89 a subi des pressions, notamment au mois de juillet, après avoir diffusé une vidéo montrant Nicolas Sarkozy en off de son interview sur France 3 :

Refusant une « république bananière », Pascal Riché se dit choqué : ce n’est pas à l’Elysée d’organiser les Etats généraux de la presse :

Quoiqu’il soit, Pascal Riché reste optimiste : « Internet ne tuera pas les autres médias ».

Avec ça, vous ne pourrez plus dire que vous n’êtes pas haut courant.

« Défendre la liberté de la presse, sans enjeux partisans »

Dans le cadre de la Comedie du livre, à Montpellier, les trois capitaines Edwy Plenel, Jean-François Kahn, et Franz-Olivier Giesbert se sont interrogés sur le naufrage possible de la presse papier.

Un casting de choix, et un décor sublime, malheureusement assez peu adapté aux causeries, celui de l’Opéra Comédie. Philippe Lapousterle pose aux trois géants de la presse française que sont Jean-François Kahn [[fondateur des hebdomadaires L’évenement du Jeudi et Marianne]], Franz-Olivier Giesbert [[directeur du magazine Le Point, et animateur de l’émission Chez FOG sur France 5]], et Edwy Plenel [[Directeur de publication du journal en ligne Mediapart et ancien directeur de la rédaction du quotidien Le Monde]], la question : Peut-on éviter le naufrage de la presse papier ?

Mais, la question est-elle mal posée, ou les intervenants mal choisis ? En effet, Jean-François Kahn le rappelle : « Les trois patrons que nous sommes sont des exceptions dans le panorama de la presse française, puisque nos titres gagnent de l’argent, ou du moins n’en perdent pas ». Edwy Plenel, quant à lui, recentre rapidement le thème du débat. Pour lui, la question n’est pas d’éviter la naufrage de la presse papier, mais de sauver une presse indépendante des pouvoirs politiques et économiques. Une presse qui défende « Les vérités de faits qui, comme l’écrit Hannah Arendt dans la crise de la culture, seront toujours en danger face aux vérités d’opinions. »

Jean-François Kahn : « Dans une vraie économie de marché, il n'y aurait plus de journaux du tout en France »
À cette presse indépendante s’oppose la publicité en premier lieu. Celle-ci dispose d’un pouvoir de séduction sur le public, puisqu’elle peut rendre l’objet journal gratuit. Pour Jean-François Kahn, c’est une situation aberrante. « Imaginez une seule seconde que, devant une boulangerie, quelqu’un s’installe et se mette à distribuer du pain gratuit, aussi bon que celui du boulanger, payé par la publicité. Qui accepterait cela ? La loi elle-même interdit au nom de la concurrence ce genre de situation. Si la presse se trouvait dans une vraie économie de marché, il n’y aurait plus de journaux du tout en France ! »

De l’interprétation du libéralisme

Franz-Olivier Giesbert semble moins inquiet : « Il ne s’agit pas d’un naufrage, mais la presse traverse une crise. Et ce, partout en Europe ». L’analyse qu’il présente est peu ou prou celle qu’a défendu l’institut Montaigne dans son rapport de 2006 pour « Sauver la presse quotidienne d’information ». Pour lui, les gratuits ne peuvent pas être tenus pour responsables de la crise de la presse. D’une part parce qu’il s’agit « d’ersatz » de journaux, d’autre part parce qu’« une situation de concurrence dope les ventes » et enfin parce que « les gratuits amènent vers le papier un public qui ne lisait pas auparavant ». Les principales causes de la crise sont à chercher ailleurs : dans le coût de fabrication des journaux ; dans le manque de points de distribution ; dans la dépendance des entreprises de presse aux aides de l’Etat ; et dans le manque de concurrence.
Franz-Olivier Giesbert : « La concurrence dope les ventes »

Pour Edwy Plenel aussi, l’une des raisons de la crise de la presse est un manque de libéralisme. Mais pas de libéralisme économique, de libéralisme politique : « Il y a un problème démocratique. Comment pouvons nous accepter une situation comme celle de la conférence de presse présidentielle de janvier ? 600 journalistes, 15 questions, aucun droit de réponse, et plus grave encore : la profession entière qui rit de voir le président se moquer de l’un des leurs[[ Laurent Joffrin de Libération]]. Et pour finir, on applaudit le président ; on applaudit l’acteur. »

Jean-François Kahn abonde dans le sens d’Edwy Plenel : « Le public voit une connivence entre les journalistes, et se méfie de la presse. Au point d’aller exactement à l’inverse de ce que défendent les journaux, comme on a pu le voir avec la constitution européenne. Il faut repenser la façon d’écrire ». Pour lui, cette connivence va de paire avec le fait que la plupart des entreprises de presse appartiennent à des groupes qui vivent de commandes publiques comme Lagardère, Dassault et Bouygues.

Edwy Plenel : « Il y a un problème démocratique »

Contre toute attente, Franz-Olivier Giesbert lui-même va s’émouvoir de l’absence de sens critique de la profession à l’égard de la communication politique : « Ce n’est pas grave que les politiques critiquent les journalistes, c’est le jeu. Or, le conformisme est la clef de tout. En France, on étouffe les débats, la presse refuse la contradiction. La presse vit en dehors du monde ».

Jean François Kahn va conclure ce trop court débat : « Il faut défendre cette idée d’une presse libre, mais sans enjeux partisans. Il faut condamner les atteintes à la liberté, même quand les situations qui sont générées nous arrangent ».